Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

MEDITERRANEE POUBELLE ! QUE FAIRE ?

En Orient-ations de cette semaine, Guillaume Berlat nous rappelle opportunément le 75ème anniversaire du Débarquement de Provence et de ses héros d’Afrique : bonne opportunité pour se pencher à nouveau sur le mare nostrum et ses évolutions récentes. Mauvaise nouvelle : la Méditerranée menace de mourir et de se transformer en cloaque.

Entre les 28 minutes quotidiennes de bobologie et des soirées Thema, souvent très désorientées idéologiquement, Arte fait parfois des efforts. Ainsi, dernièrement, la chaîne franco-allemande a rediffusé un documentaire exceptionnel : « La Méditerranée va-t-elle passer l’été ? ». Paquebots de croisière de plus en plus monstrueux, nourris au fuel lourd ; trafic incessant de cargos chargés de produits dangereux ; tourisme de masse ; marinas luxueuses ; bétonnage à tout-va ; industries polluantes… La Méditerranée ne cesse d’attiser les appétits de pays en recherche de nouveaux profits. Elle renferme 10 % de la biodiversité marine mondiale. Mais – semi-fermée – elle ne renouvelle ses eaux que tous les cent ans.

Le réalisateur Alexis Marant livre ainsi un travail de deux ans : « Le rapport ‘MedTrends’ du WWF sur la Croissance bleue, paru en janvier 2016 et le doublement de la capacité du canal de Suez ont motivé notre enquête. Le business des croisières est récent, mais le nombre des passagers a été multiplié par quatre ces vingt dernières années. Les 29 pays du bassin méditerranéen n’ont pas tous les mêmes enjeux ni le même stade de développement. On a vu une mobilisation autour du thon rouge, mais aucune instance ne supervise l’ensemble du bassin. De même, il n’existe pas de vraies routes maritimes, de rails montants ou descendants. Dans le chapelet d’îles et de rochers de la mer Égée, cargos et paquebots naviguent comme bon leur semble ».

L’organisation maritime internationale (OMI) a, pourtant instauré un « Statut de zone maritime particulièrement vulnérable », dont on dénombre une vingtaine dans le monde, obligeant les États à prendre différentes mesures de protection. Au cours d’une interviouwe particulièrement surréaliste, le ministre grec des Affaires maritimes – Panagiotis Kouroumplis – avoue tout ignorer d’un tel statut, préférant nous livrer l’habituelle langue de bois : « tout va bien… ne vous inquiétez pas, nous veillons au grain ! ».

MONTENEGRO : LA MAFIA POLLUE !

L’enquête nous mène d’abord au Monténégro, où une espèce de Don Corleone local transforme le pays en nouveau Monte-Carlo. Milo Dukanovic – c’est son nom – a été successivement Premier ministre (1991-1998), président de la République (1998-2002), puis de nouveau Premier ministre (2003-2006, 2008-2010 et 2012-2016). Il est le dirigeant européen demeuré le plus longtemps au pouvoir après le président de la république de Biélorussie Alexandre Loukachenko, et le dernier homme d’État issu de la période des guerres balkaniques. Avec un cynisme sidérant, il explique qu’il vend son pays à de « puissants investisseurs » pour « favoriser des emplois » qui n’ont jamais été créés !

Dans les années 1990, il a été accusé de liens mafieux avec des trafiquants de tabac. En mai 2010, il est reconnu par le journal britannique The Independent, comme le 20ème dirigeant le plus riche au monde, sa fortune étant estimée à 10 milliards de livres (environ 11,5 milliards d’euros). Selon une enquête et un rapport interne compilé en 1997 par la Guardia di Finanza (les douanes et la police des financières italiennes), le Monténégro est le cœur de la contrebande de cigarettes en Europe, divisé en hiérarchie entre les différents familles criminelles de la mafia sicilienne, la Camorra et la Sacra Corona Unita. Le rapport affirme que la contrebande de tabac en Europe a provoqué environ 700 millions de dollars par année en pertes pour les gouvernements et les négociants légitimes.

Divers rapports impliquent Đukanović dans les affaires avec les différents boss de la Mafia napolitaine Camorra, tel Ciro Mazzarella qui a été arrêté en 1993 à Lugano. Depuis, les services italiens ont découvert que d’autres groupes mafieux comme ceux de Francesco Prudentino, Gerardo Cuomo, Filippo Messina sont étroitement liés à Đukanović et à son parti politique. En 1996 en Italie, la police de lutte anti-mafia a enregistré une conversation téléphonique entre Cuomo et Santo Vantaggiato, un fugitif recherché par la police italienne qui serait caché au Monténégro. Les deux hommes ont débattu de l’élection au Monténégro et Cuomo a assuré qu’il était proche de hauts responsables politiques du Monténégro. Il a indiqué que si ses « amis » étaient réélus, il serait « beaucoup plus fort ». Vantaggiato a été assassiné au Monténégro deux ans plus tard dans une guerre entre mafias rivales.

En juillet 2003, le bureau du procureur de Naples a nommément cité Đukanović comme rouage essentiel dans le commerce illicite de tabac et l’accuse d’avoir utilisé le Monténégro comme point de transit pour des millions de cigarettes de contrebande à travers la mer Adriatique vers Italie puis de revente à la mafia italienne pour la distribution dans toute l’Union européenne.

LIBAN : ORDURES ET REMBLAIS SUR MER

Les flux d’argents contrôlés par Dukanovic ont principalement servi à exproprier les pêcheurs de leurs villages pour bétonner les côtes au profit d’une jet set étrangère friquée. Le reportage met bien en relief la logique de réseaux mafieux qui n’hésitent pas à couvrir les pires des pollutions détruisant l’environnement, non seulement dans les Balkans mais aussi au Liban où plusieurs personnalités politiques de premier plan sont aussi impliquées.

Depuis près d’un an, les ordures ménagères ne sont plus ramassées et correctement traitées au Pays du Cèdre. L’ancien Premier ministre Fouad Siniora, membre du Courant du Futur et proche de la famille d’un autre ex-Premier ministre libanais – Rafiq Hariri – est directement impliqué dans le scandale de la société Sukleen. Le système de prébendes de Sukleen, qui jusqu’à maintenant assurait la gestion des ordures, n’a pas été reconduit, faute d’accord entre les principaux bénéficiaires. Les suintements des déchets atteignent les nappes phréatiques et boire l’eau du robinet est devenu dangereux. Nombre de gosses ont dû être hospitalisés pour des maux jusqu’alors inconnus.

Les ordures sont massivement stockées dans des décharges côtières repoussées vers le large. Les terres ainsi gagnées sur la mer servent à constituer de grandes zones pour construire des tours à l’usage, presqu’exclusif de la clientèle des pays du Golfe. Des entrepreneurs immobiliers, comme la société Solidere – propriété de la famille Hariri – sont à la manœuvre. Chargée de soi-disant reconstruire la ville après la guerre civile (1975 – 1990), « cette société a, plus détruit Beyrouth que les quinze années du conflit fratricide », répète souvent le politologue Georges Corm.

Aujourd’hui, comme au Monténégro, le bétonnage des côtes libanaises se poursuit allègrement sans contrôle de l’Etat. Le bilan du président-général Michel Aoun, qui avait promis de « faire de la politique autrement » – est désastreux. Ce dernier est maintenant obsédé par sa succession qu’il veut réserver à son gendre : l’affairiste Bassil Gibran, actuel ministre des Affaires étrangères et chef du parti présidentiel, le Courant patriotique libre. Communautarisme, clientélisme et cooptation polluent structurellement !

Quant aux côtes israéliennes – le documentaire d’Arte n’ose pas aborder la question -, le système est d’une simplicité biblique. Toutes les nappes phréatiques palestiniennes ont été détournées par des sociétés ayant leur siège à Tel-Aviv. Egouts et eaux usées des localités israéliennes sont systématiquement déversés dans la bande de Gaza (territoire palestinien) et finissent, bien-sûr à la mer !

UNE TUNISIE CHIMIQUEMENT CRIMINELLE

Autre étape tout aussi attristante dans le golfe de Gabès en Tunisie. Les fonds marins ont déjà été anéantis par une usine de phosphate, à quelque 80 kilomètres des sites paradisiaques de Djerba la douce… L’air est également chargé de particules qui envoient régulièrement des dizaines d’enfants à l’hôpital. Chaque année, un canal à ciel ouvert déverse des centaines de tonnes de produits chimiques hautement toxiques.

L’Espagne, qui a bétonné ses côtés de Barcelone à Cadix n’est pas en reste. La France non plus : depuis près de 40 ans, le site industriel de Gardanne rejette légalement des « boues rouges » dans les calanques marseillaises, résidus toxiques de sa production d’alumines. Au 1er janvier 2016 ces déversements ont cessé mais subsistent sous une forme encore polluante, ce que dénoncent les associations de protection de l’environnement qui réclament l’arrêt définitif et immédiat des rejets polluants, de nouveau autorisés par la préfecture – à la demande de l’ancien Premier ministre Manuel Valls – pour 6 ans.

Les 21 pays riverains – au Nord : l’Espagne, la France, Monaco, l’Italie, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, l’Albanie, la Grèce, la Turquie, Malte et Chypre ; au Sud : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte, Israël, l’Autorité Palestinienne, le Liban et la Syrie – sont conjointement responsables de cette situation. Au fil du temps, l’importation d’espèces invasives et l’impact du trafic sur les cétacés, les baleines, les requins, les dauphins, se sont révélés violents, dans un espace qui condense le tiers du commerce international. Emblème de la Méditerranée, la sardine a perdu 30 % de sa taille et de son poids. À cela s’ajoute la découverte de champs de pétrole marin dans la partie orientale mais aussi occidentale de la Méditerranée. 

Selon une étude de suivi (de 1994 à 2017) sur les déchets marins méditerranéens menée par l’Ifremer, leur quantité en Méditerranée a augmenté suffisamment pour que mare nostrum soit désormais la mer la plus polluée d’Europe. Alors qu’elle représente seulement 1% des eaux marines à l’échelle du globe, la Méditerranée compte en revanche 7% de tous les micro-plastiques (fragments de moins de 5 mm), qui ont atteint des niveaux record de concentration : 1,25 million de fragments par km², soit près de quatre fois plus que dans le « continent » de déchets plastique du Pacifique Nord, indique un rapport du WWF.

Au niveau des macro-déchets, un article scientifique publié dans Marine Pollution Bulletin montre que leur quantité a récemment augmenté sur le fond de la Méditerranée. « Dans les années 90, leur densité fluctuait autour de 100 déchets par km2 », constate Olivia Gérigny, chercheuse océanographe au Centre Ifremer de Toulon, auteur de l’étude ; « depuis 2012, cette densité se situe plutôt autour de 200 déchets par km2, avec un maximum de près de 300 atteint en 2015. Le plastique représente plus de 60 % de ces déchets ».

Cette augmentation globale s’explique par une augmentation de la production de plastique sur cette même période, mais aussi par un recensement plus systématique.

LE FASCISME CONTEMPORAIN, C’EST LA CONSOMMATION !

Chaque année dans le monde, 8 millions de tonnes de plastiques sont déversés dans les océans, dont 200 000 tonnes en Méditerranée. Ces déchets proviennent à 80 % des zones continentales où ils sont transportés par les cours d’eau ou les intempéries. D’autres sont jetés directement en mer ou sur les plages. Principale cause : une production et une consommation excessives, fer de lance de notre sacro-sainte recherche de croissance économique. Les sources sont multiples : la navigation commerciale ou de plaisance, la pêche, l’aquaculture, les décharges, les zones industrielles ou urbaines.

Samedi dernier, sur France-Culture, deux spécialistes de Pasolini s’offusquent que l’écrivain ait pu qualifier notre actuelle frénésie consommatrice de « fascisme », estimant le terme inapproprié et anachronique… devant être strictement réservé à la période historique concernée. Les belles âmes sont choquées par la révolte de Pasolini. L’industrialisation du Mezzogiorno et l’exode rural – autoroute et télévision – détruisent plus sûrement la diversité culturelle du peuple italien que ne l’avaient jamais imaginé le fascisme et ses délires futuristes. Telle est la thèse scandaleuse de Pasolini : « cette acculturation, cette homogénéisation que le fascisme n’a jamais réussi à obtenir, le pouvoir d’aujourd’hui, celui de la société de consommation, réussit à l’obtenir parfaitement, en enlevant de la réalité aux diverses manières d’être humain que l’Italie a produites historiquement ».

En 1975, neuf mois avant sa disparition, il écrit dans le Corriere della Sera son fameux article sur la disparition des lucioles. Il souligne1 qu’« à cause de la pollution de l’eau, les lucioles ont commencé à disparaître en Italie. Cette disparition est le symbole, d’après lui, de la disparition du petit peuple italien. La société traditionnelle a été nivelé par l’industrialisation : « les ‘valeurs’ sont falsifiées, celles du vieil univers agricole et paléo-capitaliste d’un seul coup ne comptent plus (…) La consommation consiste en effet en un pur et simple cataclysme anthropologique, et je vis existentiellement de cataclysme ». Sacré Pasolini !

Alors face à un tel cataclysme, que faire ? Dans la filiation de Pasolini, Jean Duvignaud avec L’Anomie et Jean Baudrillard avec Le Miroir de la production et Le Système des objets, ont tenté de poursuivre cette réflexion de fond aussitôt abandonnée par la « gauche gouvernementale ». Convertie aux délices du marché, cette dernière a préféré jouer le courtermisme électoral et les compromissions internationales d’un atlantisme affairiste géré par Washington.

Lorsqu’on assiste – impuissant – à l’adoption de sanctions injustes contre l’Iran, le Venezuela, Cuba et bien d’autres, on ne peut pas ne pas se demander pourquoi le Conseil de sécurité des Nations unies ne prend pas quelques résolutions bien frappées contre les pollueurs identifiés de la Méditerranée ? Les pays riverains du mare nostrum sont absolument incapables d’adopter des solutions communes et d’en assurer le suivi. La solution n’est donc pas en aval mais en amont : pour endiguer le seul plastique, le WWF appelle les gouvernements, les entreprises et les citoyens à adopter une série d’actions visant à réduire la pollution plastique, parmi lesquelles : la signature d’un accord international juridiquement contraignant pour mettre fin au déversement du plastique dans les océans, soutenu par des objectifs nationaux ambitieux afin d’atteindre 100% de plastique recyclable et réutilisable d’ici 2030 et la collecte de 100% des déchets ; des interdictions nationales pour tous les plastiques à usages uniques et les ajouts de micro-plastique dans les produits d’ici 2025 ; un appel aux entreprises pour qu’elles investissent dans l’innovation et l’éco-conception, pour une utilisation plus durable et efficace du plastique.

Le 28 mai 2018, la Commission européenne a présenté une proposition de Directive visant à réduire la quantité de déchets dans nos océans. La proposition pointe notamment les produits en plastique à usage unique et les engins de pêche perdus ou abandonnés. Un premier pas, mais qui reste très insuffisant au regard de l’inertie politique (les Directives, quand elles sont enfin adoptées, mettent des années à être déclinées au niveau des pays membres de l’UE) et de leur portée géographique limitée seulement à une partie de l’Europe alors que la mer Méditerranée est bordée par de nombreux pays africains et asiatiques.

Même s’il touche à sa fin, l’été est propice aux relectures salutaires. Dans La Tentation de l’Occident (1926), André Malraux saute par-dessus son temps en notant : « L’Europe ne sera jamais qu’une féérie mécanique ». 

 
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Bonne lecture, bonne reprise à ceux qui rouvrent le magasin. A la semaine prochaine.

Richard Labévière
19 août 2019

1 Le Figaro, 17 et 18 août 2019.

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