Observatoire Géostratégique

numéro 284 / 25 mai 2020

MOI ET LE RESTE DU MONDE

Les époques de confinement peuvent conduire à d’étranges pratiques – voire à dépenser son argent de façon inconséquente même si la somme en jeu (€22) demeure raisonnable. Mais comme au restaurant, quand ça n’est pas bon, c’est toujours trop cher.

Vingt-deux euros donc, la somme dont il fallait s’acquitter pour parvenir au Graal, rejoindre l’Olympe de l’élite intellectuelle et comprendre enfin le vaste monde grâce à la lecture des Mémoires de Gérard Araud1.

Car la première impression – qui ne vous lâche plus au fil des pages, c’est cet incroyable, incommensurable ego de l’auteur. On n’ose imaginer ce que serait le monde devenu si Araud n’avait pas été là, pressentant tout, résolvant tout ce que l’on voulait bien lui laisser résoudre, n’eussent été la bêtise, l’obscurantisme, l’aveuglement, la lâcheté etc. entravante de tous ceux qui ne pensaient pas comme lui. Un ego non pas teinté de fatuité mais tellement imprégné d’autosatisfaction qu’il en devient très vite dérisoire. Inutile d’en citer des exemples, ils suintent à chaque ligne.

Lorsque l’on en arrive finalement aux idées, on pourrait assez simplement les résumer de la façon suivante : la France, de fait, n’existe que par rapport aux Etats-Unis et à ses alliés les plus sûrs que sont Israël et le Royaume-Uni. Pourquoi ? « Parce qu’il faut être pragmatique ». « Notre diplomatie est appelée à s’adapter à la nouvelle donne qui se dessine ». En clair, notre diplomatie doit devenir capable de déduire ce qu’un Etat « pourrait ou ne pas accepter », et s’adapter selon. Il ne peut pas exister de politique nationale indépendante « puisque c’est le plus fort qui décide ».

Certes, car le garnement aime faire semblant de jouer au franc-tireur, « il faut écouter les autres mais penser que ce qu’ils disent est juste, juste parce que c’est le contraire de la ligne officielle ». Ça, c’est pour le Quai.

Pour le reste, tout doit se déterminer ou se définir au prisme de ce que pensent les Etats-Unis et le Royaume Uni – et à qui nous devrions par principe nous raccrocher. Aucune idée donc de ce que peut être ‘l’indépendance nationale’ – sauf pour les Etats-Unis qui ont le droit d’être nationalistes « parce que ce sont les plus forts ». Nous n’existons que par rapport aux Etats-Unis et donc, tout ce qui leur est contraire (à eux et à leurs alliés – Israël notamment), doit être combattu « au nom du bon sens pragmatique ».

A cette vision, et c’est le troisième élément caractéristique de ce livre, s’ajoute un tropisme pro-israélien qui remonte à l’adolescence (la Shoah, c’était horrible) et qui justifie tout – y compris le droit « d’informer régulièrement Israël des discussions avec l’Iran ». Normal : il fallait être très dur avec l’Iran à l’occasion des négociations du traité nucléaire car « Israël risquait de réagir ». Ne parlons pas de la guerre de 1967 ni du ‘terrorisme palestinien’ : c’est l’un des rares moments de cette ‘analyse’ où l’envie de balancer le bouquin au feu doit être sévèrement réprimée. Araud a « construit une relation de confiance avec Israël » et à ce titre, tout lui est permis.

Entretenant à dessein la confusion entre antisémitisme et antisionisme, proposant une analyse de la question palestinienne hallucinante mais plus encore, de ses possible conclusions sur le ton le plus cynique qui soit (« J’étais la voix impopulaire qui chuchotait que c’est le plus fort qui dicte ses conditions au plus faible »), Araud se comporte en parfait féal d’un Etat étranger.

A ce stade, on ne voit plus très bien ce que le livre peut nous réserver de pire. Quelques jongleries sémantiques (« Je n’ai jamais compris l’affirmation selon laquelle la langue transmettait des valeurs ») et un art certain de la prédiction : la victoire certaine d’Hillary Clinton aux élections présidentielles de 2016. On peut en effet se demander à quoi sert un ambassadeur qui ne voit rien venir dans son pays de résidence, et les contorsions intellectuelles auxquelles l’auteur se livre pour démontrer qu’il était impossible en l’état de prévoir la victoire de Trump n’y changent rien.

Toutefois – et l’argument mérite qu’on s’y arrête car nos €22 du début pourraient y trouver un début de justification, l’auteur toute honte bue (avec difficulté quand même) offre dans les chapitres 15 et 16 une description du personnage et du ‘système Trump’ tout à fait passionnante et fort bien vue : un Président prisonnier de ses certitudes et gouvernant seul, finesse d’analyse sur sa seule vision ‘industrielle’ de l’économie, drôlerie dans la description du ‘système de cour’, capacité à balayer l’accessoire (y compris ses alliances) pour braquer le projecteur sur ce qui seul à ses yeux comptent : sa vision de l’Amérique – et celle de ses électeurs du Michigan, du Wisconsin ou de Pennsylvanie, le ‘petit blanc déclassé’. Suit un chapitre 17 divertissant et instructif sur la relation Macron-Trump, et un avant-dernier chapitre qui offre d’intéressantes perspectives de réflexion sur l’inflexion de la politique étrangère américaine déjà initiée par Obama.

« Que peut faire la France ? », se demande Araud en guise de conclusion. Il nous a déjà donné la réponse : « Etre pragmatique et réaliste ». Il convient que « la victoire ne couronne pas la justice mais la force, l’habileté et la chance. Je ne me félicite pas que la force prime le droit mais je constate que c’est souvent le cas ». C’est beau, c’est grand, c’est généreux, la France, aurait sans doute dit De Gaulle après avoir lu ses lignes.

 
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Mais qui nous dit si Araud parle de la France ou de son autre pays d’adoption, Israël ? Avec quatre bons chapitres sur 19, nos €22 grimpent à plus de €100 une fois le ménage fait. Pas certain que le jeu en ait valu la chandelle. Sauf à nous rappeler cette belle phrase de Bernanos : « le réalisme, c’est souvent la bonne conscience des salauds ».

Dinall’Uill


1 Gérard Araud : Passeport Diplomatique – quarante ans au Quai d’Orsay. Editions Grasset.

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