Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

MYTHOLOGIES : BICHON A LA BARRE DU RAINBOW WARRIOR !

Vous me direz : « quel besoin avais-je d’acheter un supplément de Paris-Match ? Sinon, par rapport au magazine hebdomadaire, de m’infliger une double peine. En réalité, comme je suis très fortuné et que, passant devant la gare Saint Lazare, je n’avais en poche qu’un billet de 50 euros pour acheter L’Equipe, ne voulant pas vexer le kiosquier, j’ai aussi pris un coûteux machin, une édition spéciale de Match qui nous ramène en 1980, et aux alentours. Voilà donc pourquoi je me suis usé la cornée sur cette publication : pour y découvrir un certain nombre de vieilles sottises.

Comme le vin, en prenant de l’âge les mensonges capitaux deviennent capiteux. C’est-à-dire ronds, doux, acceptables : faciles à avaler. Le pompon de l’éventaire est un article qui entend revenir sur l’affaire Greenpeace, celle du Rainbow Warrior. Il est signé Jean-Michel Caradec, vieux laboureur de lieux communs qui s’est illustré jadis en collaborant au magazine VSD, alors entre les mains d’un certain Marc Francelet comme rédacteur en chef, l’ex-attaché de presse du gang Zemour (avec un seul « m », en ce moment faut faire attention).

Dans son article Caradec, publiciste breton, enfile les perles jusqu’au point crucial : qui a révélé le scandale Greenpeace ? Je veux dire, qui a écrit, « la DGSE a fait couler le Rainbow Warrior », le bateau écolo ? Tout apprenti journaliste, préparant son futur chômage sur les bancs du CFJ (Centre de Formation des Journalistes), sait ou devrait savoir que le 8 aout 1985, le confrère qui a mis l’affaire au jour a pour nom André Largeau, que ce n’est pas un pseudonyme d’Edwy Plenel mais celui de Jacques-Marie Bourget. Tout est dit et tout est là dans son papier jusqu’à l’implication de Mitterrand. Disons que c’est pas mal comme scoop… D’ailleurs Bourget le reçoit le « Prix Scoop-Nathan », décerné « à l’unanimité » par un jury où l’on rencontre Lucien Bodard, Yves Courrière, Jacques Paoli, Claude Sérillon, Hélène Carrère-d’Encausse… ce qui n’est pas rien dans le métier.

Si vous imaginez que je suis de parti pris, je vous renvoie au mémoire universitaire rédigé à la fac de Bordeaux par Thibault Seurin. Son thème est « L’analyse de la presse au travers le scande Greenpeace ». Dans L’Huma-Dimanche du 2 juillet 2015, Seurin publie un article inspiré de sa recherche et je cite : « il faut attendre le 8 août pour que le scandale explose. Jacques-Marie Bourget – alias André Largeau – dévoile que Sophie Turenge est en réalité un capitaine de la DGSE. Pascal Krop défend également la thèse de la responsabilité française dans L’Evènement du Jeudi.

Une semaine plus tard L’Express révèle la vraie identité de madame Turenge : Dominique Prieur. Mais le flou demeure afin de savoir qui a fait quoi au sein du commando.

Le 17 septembre, un mois après la révélation du rôle de la France par Jacques-Marie Bourget, Le Monde arrive avec son « scoop ». Jusque-là le quotidien vespéral s’était planté en accusant une section « du RPR de Nouvelle Calédonie » comme auteur du coup ! Plenel et Legendre, mais aussi Georges Marion dans Le Canard Enchainé, mettent à jour l’existence d’une « troisième équipe », celle qui a posé la bombe. Révélation, qui pour Plenel, a l’avantage de provoquer la démission de son ennemi Charles Hernu, le ministre de la Défense.

La suite vous la connaissez, on l’apprend sans doute dans les classes maternelles préparatoires à PISA : nous devons tout au seul fabuleux Plenel que l’univers entier nous envie. Morts, oubliés les Legendre, Marion, Krop et bien sûr le révélateur en chef, Jacques-Marie Bourget. Et le fil du temps va faire son œuvre, comme les embruns sur la peinture du bateau ou les dictateurs sur les photos de groupe. Bourget a été effacé de l’histoire. Et Match, un hebdomadaire qui fut un vrai journal de grands reporters et pour le compte duquel Bourget a reçu une balle (israélienne) dans le poumon, sous la plume de son claviste Caradec publie que ce journaliste-là n’existe pas !

 
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En réalité, avec ces falsificateurs de l’histoire, art auquel Éric Zemmour s’emploie beaucoup en ce moment en écrivant avec sa pelleteuse, face aux imposteurs il faut être vigilant et faire un « reset » comme dans les ordinateurs, remettre souvent le compteur à zéro. Bref, Match a fait une mauvaise action et écrit n’importe quoi. Ça vous étonne ? Comme l’écrivait Roland Barthes dans son Mythologies, publié en 1957 : « Voltaire n’écrirait pas aujourd’hui dans Match… »

Richard Labévière
8 octobre 2018

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