Observatoire Géostratégique

numéro 231 / 20 mai 2019

ORIENT-ATIONS 228

GERARD ARAUD : LE « COMING OUT » PERMANENT AVANT DE TRAVAILLER – VRAISEMBLABMENT – POUR ATTIAS – Etienne Pellot/Agences. Nommé ambassadeur de France à Washington en juillet 2016, Gérard Araud a régulièrement défrayé la chronique, tout particulièrement en novembre 2016 : il commente l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis par deux Tweets : « après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige » et « C’est la fin d’une époque, celle du néo-libéralisme. Reste à savoir ce qui lui succédera ». Flagrante violation du devoir de réserve : un diplomate français ne devrait pas dire ça… En temps normal, le gaffeur aurait été viré séance tenante pour une tele faute professionnelle. Mais ayant aidé Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle, non seulement il ne lui arrive rien, mais – en prime – il est prolongé d’un année supplémentaire en dépit des règles normalement en vigueur au Quai d’Orsay. Considérant que son appartenance à une minorité sexuelle est d’une importance planétaire, cet étrange diplomate médiatise son « Coming Out » dans la presse people américaine qui adore ça ! Sur le plan professionnel, il fait partie de la « meute » ou la « secte », comme on appelle l’école française néo-conservatrice du Quai : résolument atlantiste, pro-israélien, viscéralement anti-iranien, comme ses copains Gérard Errera (aujourd’hui au conseil d’administration d’un fonds de pension américain) ou Michel Miraillet (en poste au Brésil). Comme ses pairs, Gérard Araud a, soigneusement préparé sa sortie. Selon plusieurs sources autorisées, il devrait prochainement prendre du service chez le publicitaire Richard Attias dont la société est basée à New York. Gageons que la Commission de déontologie de la haute fonction publique n’y verra rien à redire, comme elle avait adoubé le recyclage de Gérard Errera au « board » de la société Blackstone ! Quelle époque ! En attendant, Gérard Araud multiplie les interviouwes, estimant, sans doute, que ses avis survivraient à son départ de la diplomatie française. En effet, quelle perte ! Il nous dit notamment que Netanyahou est en train d’installer Israël dans un système d’apartheid… Quelle découverte et quel courage pour un néo-con farouche. Que n’a-t-il tweeté cette évidence lorsqu’il était aux affaires ! Une question se pose désormais : la politique étrangère de notre pays pourra-t-elle se passer d’une telle intelligence ?
 
 
MBS MENE LE BAL ESPLANADE DES INVALIDES – Ali Baba. Par la grâce de Sainte Anne (la patronne des parisiennes et des parisiens, à savoir Anne Hidalgo), le bon peuple de Lutèce est convié en ce samedi 27 avril de l’an de grâce 2019, accessoirement acte XXIV de la crise des « gilets jaunes », à assister à la troisième édition du Paris E-Prix 2019. Pour les néophytes, il s’agit d’une course de bolides électriques qui se déroule au cœur de la capitale autour de la célèbre esplanade des Invalides. Embouteillages monstres durant trois semaines, bitumage des chaussées pavées, neutralisation de la circulation pour deux heures de course. Mais Paris écolo et bobo vaut bien un sacrifice, une messe païenne. Que ne ferait-on pas pour préserver l’environnement pollué de Paris par le pollen et autres détritus qui jonchent chaussées et trottoirs (crottoirs) ! Le cœur de Paris est mobilisé par le village de la voiture électrique. On y parle exclusivement anglais. Une partie des annonces publicitaires nous vient d’Outre-Rhin (Bosch, BMW…). Une autre partie, la plus importante (ce sont les sponsors de l’évènement), vient des pétromonarchies du Golfe. Qatar, est-ce une surprise pour le bienfaiteur du PSG qui se fait humilier le soir-même par l’équipe de Rennes ? Mais aussi, Arabie saoudite dont le nom et les sabres croisés ornent généreusement tout le parcours. Un pays de cocagne où il fait bon vivre. Les pétrodollars coulent à flots. On s’y amuse. On rigole tous les jours ou presque. Sauf ce jour récent où l’on achève au sabre en place publique 37 condamnés à mort coupables de « terrorisme » (crime dont la définition est vague dans ce Royaume) dans une frénésie d’exécution. Selon Amnesty International, la majorité des condamnés exécutés était des hommes chiites reconnus coupables à l’issue de simulacres de procès ayant bafoué les normes internationales d’équité, fondés sur des « aveux » extorqués sous la torture. Il s’agit notamment de 11 hommes reconnus coupables d’espionnage au profit de l’Iran et condamnés à mort à l’issue d’un procès contraire aux normes d’équité les plus élémentaires. Au moins 14 autres ont été déclarés coupables d’actes violents liés à leur participation à des manifestations contre le gouvernement organisées dans la province de l’Est, à majorité chiite, en 2011 et 2012. Ces 14 hommes ont été maintenus en détention provisoire prolongée et ont déclaré au tribunal qu’ils avaient été soumis à des actes de torture et à d’autres mauvais traitements pendant leurs interrogatoires dans le but de leur extorquer des « aveux ». Parmi les condamnés exécutés figurait également Abdulkareem al Hawaj, un jeune chiite arrêté à l’âge de 16 ans et déclaré coupable d’infractions liées à sa participation à des manifestations antigouvernementales. Le moins que l’on puisse dire est que tout ceci ne semble gêner ni nos droits de l’hommiste d’opérette, ni nos dirigeants épris des valeurs (fausses dans le cas de figure) de l’état de droit et des droits de l’homme, en particulier de notre ministre des Affaires étrangères, devant les fenêtres desquelles toute cette mascarade se déroulait. Candidement, il nous semblait que la France était opposée à la peine de mort et qu’elle faisait tout son possible pour l’empêcher dans les pays où elle était encore pratiquée. Nous avons souvenir que notre ami Le Chouchen célébrait, il y a peu, le 70ème anniversaire de l’adoption à Paris de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais tout ceci est oublié, balayé dès qu’il s’agit de l’Arabie saoudite à qui nous livrons manu larga armes sophistiquées pour commettre des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité au Yémen. Il est vrai que l’argent n’a pas d’odeur surtout lorsqu’il vient de notre grand ami, le jeune prince MBS, le réalisateur du dernier épisode du film meurtre à la tronçonneuse à Istanbul. Mais, nos comiques ministres nous expliquent que s’applique à lui la présomption d’innocence, surtout en l’absence de preuves tangibles de ce crime horrible. Pendant que l’on exécute et que l’on crucifie encore à Riyad, MBS mène le bal sur l’esplanade des Invalides. Honte à Jupiter et à sa République des mécréants, au sens de la défense des droits de l’homme.
 
 
WASHINGTON : PLAIDOYER POUR UNE AUTRE STRATEGIE EN SYRIE – Michel Annequin, 27 avril. La stratégie américaine en Syrie se solde par un monumental fiasco. Barack Obama et Donald Trump ont mal évalué la situation. Ils ont chacun à leur manière commis de lourdes erreurs tout au long de ces années. La prétendue victoire contre Daech est une victoire en trompe l’oeil. Les Etats-Unis doivent se remettre en question et changer de doctrine s’ils ne veulent pas devenir le pays le plus honni de la planète. C’est en substance ce qu’explique Christopher J. Bolan, professeur d’études sur la sécurité au Moyen-Orient à l’Institut d’études stratégiques de l’US Army War College dans une article publié début avril dans le site du Foreign policy research institute (https://www.fpri.org). Le chercheur énonce d’entrée une première vérité : “Transformer cette victoire militaire en un résultat politique durable et réussi en Syrie nécessite une réévaluation fondamentale de la stratégie adoptée par les États-Unis et de ses objectifs. Malheureusement, la stratégie plus large des États-Unis pour la Syrie manque d’objectifs politiques clairs et réalisables et souffre de l’absence d’une vision à long terme pour l’avenir de la Syrie”. Heureusement qu’il reste des gens lucides outre-Atlantique pour mettre le doigt où ça fait mal…. Invoquer la lutte contre le terrorisme pour essayer de peser sur ce qui va se passer maintenant en Syrie, ça ne marche pas. Impossible d’ignorer le rôle joué par Téhéran et Moscou pour préserver le pouvoir de Bachar al-Assad aux heures les plus sombres. Ceux qui veulent son départ doivent se détourner de l’option militaire. Seule la diplomatie peut ouvrir la voie à une transition politique.  “Ce processus nécessitera un engagement des principales parties prenantes internationales, notamment la Russie, la Turquie, Israël et l’Iran, afin de déterminer les compromis qui pourraient être possibles pour répondre aux intérêts de sécurité minimaux de chacun”, relève Christopher J. Bolan. Evidemment, cette approche constructive n’est envisageable que si Washington revoit sa doctrine. Selon l’auteur de l’article publié sur le site du Foreign policy research institute, Washington doit rompre, notamment, avec son obsession à vouloir sortir les iraniens du jeu. “L’objectif consistant à expulser l’Iran de la Syrie est le summum de l’orgueil et de la pensée magique. La Syrie est le seul allié régional de l’Iran depuis la révolution iranienne de 1979”, rappelle-t-il.
 
 
VENTES D’ARMES, DÉFENSE DES VALEURS, MENSONGE D’ÉTAT… Guilaume Berlat. « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens » (Cardinal de Retz). Telle pourrait être la conclusion à laquelle devrait parvenir le président de la République, Emmanuel Macron, adepte de la politique, de la diplomatie du en même temps. L’expérience démontre amplement, qu’un jour ou l’autre, ce genre de facétie vous revient en boomerang à la figure au moment où vous vous attendiez le moins. Jupiter et sa mauvais troupe (Florence Parly et Jean-Yves Le Drian) sont en train de boire le calice jusqu’à la lie, de devoir aller à Canossa en raison de leurs carabistouilles au Yémen. C’est que la Macronie a rapidement transformé la France en État de mensonge permanent aux limites de la déraison d’État. De plus, la diplomatie de l’équilibrisme entre commerce et valeurs1 conduit notre diplomatie tout droit dans le mur tout en appuyant sur la pédale d’accélérateur et en klaxonnant à vous rompre les tympans.

L’ÉTAT DE MENSONGE PERMANENT : LES LIMITES DE LA DÉRAISON D’ÉTAT

Après les cinglants démentis contre les pures calomnies déversées par d’infâmes organisations non gouvernementales (ONG) à la solde de l’ennemi, ne voilà-t-il pas que monsieur moustache (Edwy Plenel pour les connaisseurs du monde des médias) apporte des preuves irréfutables des mensonges de nos ministres, un homme et une femme (rien à voir avec le célèbre film de Claude Lelouch, palme d’or au Festival de Cannes en 1966) à propos des livraisons d’armes françaises au Yémen, pays ravagé par une crise humanitaire et sanitaire.

De pures calomnies

Depuis le lancement de la guerre au Yémen, le 26 mai 2015, par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour tenter de contrer, de mater l’offensive des Houthies (supposés être le cheval de Troie de l’Iran dans le pays), plusieurs questions se posent. Comment a-t-on pu parvenir à la pire crise humanitaire du siècle selon les dires de l’ONU ? Comment certaines ONG, qui passent pourtant pour sérieuses, peuvent-elles parler de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité commis par les armées et les armes de la coalition contre la population civile ? Comment peuvent-elles mettre en avant les complices de ces crimes passibles de condamnations par la Cour pénale internationale qui seraient la France et le Royaume-Uni à travers leurs livraisons massives d’armes au jeune prince intrépide MBS et son homologue émirati ? Tout ceci ne fait pas très sérieux ! Mais, c’est très sérieux.

De cinglants démentis

Mais, le bon peuple de France peut dormir sur ses deux oreilles ? Toutes ces allégations seraient calomnieuses et mensongères, nous proclamèrent récemment, la main sur le cœur, la ministre des Armées, Florence Parly (sur une radio) et son acolyte de prédécesseur à l’hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique (priez pour eux), aujourd’hui ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (devant la représentation nationale). Comment la France patrie autoproclamée des droits de l’Homme et des farces et attrapes pourrait-elle se livrer à de telles exactions que le droit humanitaire et la morale chrétienne condamnent vigoureusement ? Tout juste, nos deux duettistes concèdent du bout de la langue que les armes, que la France livre manu larga (c‘est bon pour l’industrie d’armement et pour la balance commerciale), seraient uniquement défensives pour une simple raison, elles seraient intelligentes2. Au temps de l’intelligence artificielle (ia pour les connaisseurs), les armes sophistiquées françaises savent faire le départ entre cibles civiles et militaires. Rien à voir avec les armes de piètre qualité de l’oncle Vladimir, l’homme qui tire plus vite que ses « fake news » ! De qui se moque-t-on en vérité ? Ce n’est plus la République qui est en marche, c’est le mensonge à grande échelle.

D’irréfutables preuves

Et patatras ! Le 15 avril 2019 – le jour où Notre-Dame de Paris brûle, le site d’Edwy Plenel, reprenant des informations d’un nouveau site (Disclose), nous envoie une bordée de trois missiles successifs (« La France et le Yémen : cartographie d’un mensonge d’État », « Armes françaises au Yémen : itinéraire d’une livraison secrète » et « Yémen : la guerre de la faim »), démontrant sur la base d’une note confidentielle de la Direction du renseignement militaire (DRM) que l’histoire n’est pas tout à fait celle que Sœur Florence et Frère Jean-Yves nous ont servi avec assurance. Dans le premier article note, nous découvrons qu’une fuite inédite de documents classés « secret défense » révèle l’usage massif d’armes françaises dans la guerre au Yémen. Et un mensonge d’État à leur propos. Dans le deuxième article, nous apprenons qu’en pleine guerre au Yémen, la France a poursuivi ses livraisons d’armes et signé de nouveaux contrats avec l’Arabie saoudite. Dans le troisième article, nous apprenons que les armes vendues par la France contribuent à affamer des millions de Yéménites. Selon une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, « affamer les civils comme méthode de guerre peut constituer un crime de guerre ». Pas très glorieux en vérité !3

Que dit de tout cela Florence Parly ? « A ma connaissance, ces armes ne sont pas utilisées de façon offensive dans cette guerre au Yémen et on ne peut donc pas de façon mécanique, en tout cas moi je n’ai pas d’éléments de preuve permettant de dire cela, que des armes françaises sont à l’origine de victimes civiles au Yémen », a-t-elle déclaré sur Radio Classique. « Tous nos efforts et tous les efforts de la communauté internationale sont orientés pour essayer d’arrêter ce conflit et de lui trouver une solution politique », a dit la ministre des Armées, dénonçant « une guerre sale ». Pas très glorieux sauf à prétendre que la note de la DRM est un faux ! Elle ne manque pas de toupet4. C’est peut-être cela qu’on lui a enseigné sur les bancs de l’école nationale de l’arrogance, puis à Bercy ! Opération enfumage5

Rappelons pour la bonne bouche, qu’aux États-Unis, le parjure est un crime qui vaudrait à son auteur démission automatique de son poste de ministre accompagné d’un petit détour par la case prison, celle de la Santé qui vient d’être réhabilité à grands frais et que connait déjà Alexandre Benalla ! En effet, le crime de parjure peut valoir une sentence allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et, lorsque l’on est un élu ou un haut fonctionnaire, entraîner un impeachment c’est-à-dire une procédure de destitution. Affaire à suivre ! Ces galipettes ministérielles ont été masquées par l’incendie de Notre-Dame, une sorte d’opération d’enfumage… Mais, pour combien de temps ? La vérité (des faits) finit toujours par éclater, un jour ou l’autre. Ce n’est qu’une question de temps et de patience.

L’ÉQUILIBRISME PERMANENT : ENTRE COMMERCE ET VALEURS

En prenant un minimum de recul nous constatons que cette carabistouille est révélatrice d’une honte française doublée d’une incohérence française.

Une honte française

Cette affaire, impensable dans une authentique démocratie et dans un réel état de droit, peut survenir en France sans que cela ne soulève le cœur à nos bonnes âmes germanopratines, celles qui pleurent sur les cendres de Notre-Dame de Paris. Cette même affaire aurait dû entraîner quelques mesures conservatoires à l’encontre des deux héros de cette mauvaise plaisanterie. Pour l’instant, le moins que l’on puisse dire, est que Jupiter le moralisateur est aux abonnés absents ! On fait le dos rond et l’on attend que l’orage passe. Pour ce qui est des milliers de civils déplacés, morts ou blessés, ils finiront bien par passer par profits et pertes dans le grand livre d’Histoire du Yémen désigné sous le vocable « d’Arabie heureuse » par les Grecs et les Romains. On ne va pas ergoter sur le sort de quelques gueux et pouilleux qui n’ont eu qu’un tort, celui de se trouver au mauvais moment au mauvais endroit, se murmure-t-il dans les dîners en ville à Paris. C’est tout simplement de la faute à pas d’chance. Comme dirait le regretté Coluche, circulez, il n’y a rien à voir. Que nous dit Florence Parly sur les résultats de nos ventes d’armes à l’exportation en se surpassant ? « Un euro investi dans les industries de défense, ce sont, au bout de dix ans, deux euros de croissance économique ». Réaction d’un expert militaire : « Si l’on comprend bien, pour que ces industriels et leurs salariés puissent vivre de leur travail, il faut que, par le monde, d’autres meurent sous les effets de ce qu’ils produisent »6.

Une incohérence française

Cette même affaire trouve ses racines dans une forme de duplicité dont notre pays a le secret. Notre action extérieure veut atteindre deux objectifs contradictoires dans le même temps : renforcer sa diplomatie économique (souvenons-nous des discours enflammés sur le sujet de notre ex-ministre des Affaires étrangères et du développement international ou MAEDI, Laurent Fabius) et ériger la protection de valeurs universelles (lesquelles ?) en alpha et omega de notre diplomatie. Une sorte de mise en œuvre de la formule de Jean Giraudoux dans L’impromptu de Paris, « La France est l’empêcheuse de tourner en rond » ! C’est que courir deux lièvres à la fois est une gageure surtout lorsqu’ils galopent dans deux directions opposées. Hier, on refusait de livrer deux navires de guerre à la Russie pour cause de guerre en Ukraine mais on livrait dans le même temps moultes Rafales au grand démocrate qu’est le président égyptien Al-Sissi. Aujourd’hui, on nous parle des avis de la CIEMG (commission interministérielle pour l’exportation de matériel de guerre placée sous l’autorité du Premier ministre7) et de notre respect des règles universelles (traité sur le commerce des armes) ou européennes (Position commune 2008/944/PESC du 8 décembre 2018) mais nous constatons que nous enfreignons toutes ces normes impératives en mentant effrontément urbi et orbi tout en contribuant à la destruction du Yémen8. Et tout cela pour s’attirer les bonnes grâces d’un prince sanguinaire qui n’hésite pas à faire découper en tranches ses opposants dans les locaux du consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul mais qui nous achète la panoplie complète du parfait envahisseur (artillerie, aviation, navires…). Il possède un superbe stand sur l’Esplanade des Invalides pour la E-RACE au moment même où il vient de faire exécuter une quarantaine d’opposants, avec crucifixion à la clé pour certains d’entre eux. Où met-on le curseur entre le moralisateur et le vendeur ? Que l’on dise clairement, et une bonne fois pour toutes, que vendre des armes est un mal nécessaire !9 Cela éviterait de se livrer à des contorsions diplomatiques inutiles et inefficaces. À quel jeu jouons-nous actuellement en Libye avec le maréchal Haftar ?10

Hier, la mediacratie conquérante et macronienne nous vantait les mérites d’un Jupiter adepte de la verticalité du pouvoir et du passage au monde nouveau. Aujourd’hui, nous découvrons les petitesses d’un Pinocchio petit pied dont les pratiques nous rappellent étrangement celles de l’ancien monde honni. Quand voudra-t-on effectuer un choix clair et précis pour notre diplomatie si mal en point – contrairement aux allégations fantaisistes et aplaventristes de François Clémenceau du JDD sur les merveilles de la cellule diplomatique de l’Élysée11 – entre diplomatie des valeurs et diplomatie économique ?12 Quand voudra-t-on enfin confier la détermination de la politique étrangère de la France à de véritables professionnels de la diplomatie (et non aux Pieds Nickelés dirigés par Philippe Etienne) et sa déclinaison sur le court terme sous forme de diplomatie à des fonctionnaires sérieux, courageux et indépendants (rien à voir avec la mauvaise troupe de Jean-Yves Le Chouchen et ses progressistes bretons) ? Nous sommes désormais passés à l’acte II du vaudeville de Pinocchio qui a pour titre : vente d’armes, défense des valeurs et mensonge d’État…

1 Nous apprenons que, lors de sa récente visite en Italie, Jean-Yves Le Drian avait fait une conférence à Florence sur le thème des valeurs, www.diplomatie.gouv.fr .
2 Richard Labévière, Yémen : les armes françaises ne tuent pas les civils, http://prochetmoyen-orient.ch/orient-ations-227/ , 22 avril 2019.
3 Nathalie Guibert/Louis Imbert, Yémen : l’usage contesté des armes françaises, Le Monde, 17 avril 2019, p. 16.
4 Alain Corvez, Implication « humanitaire » de la France au Yémen : le « summum des mensonges », http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11134
5 Serge Maury, Florence Parly en mission enfumage, Marianne, 26 avril-2 mai 2019, p. 19.
6 Champagne pour l’industrie qui tue, Le Canard enchaîné, 24 avril 2019, p. 3.

7https://www.defense.gouv.fr/dgris/enjeux-transverses/lutte-contre-la-proliferation/controle-des-exportations-de-materiels-de-guerre-et-assimiles-le-dispositif-francais
8 C.L., Les clients de la France saccageaient le Yémen, Le Canard enchaîné, 17 avril 2019, p. 8.
9 François Clémenceau, Vendre des armes, un mal nécessaire ?, www.lejdd.fr , 20 avril 2019.
10 Claude Angeli, Le va-t-en guerre libyen et ses chers parrains, Le Canard enchaîné, 24 avril 2019, p. 3.
11 François Clémenceau, Emmanuel Macron : dans les coulisses de la cellule diplomatique de l’Élysée, www.jdd.fr , 17 avril 2019.
12 Jean de Gliniasty, La diplomatie au péril des « valeurs », Linventaire, 2017.
 
 
UKRAINE OU LA COMÉDIE DU POUVOIR : POROCHENKO DÉGAGE ! Guillaume Berlat. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais, pourquoi pas plusieurs ! Les mois se suivent et se ressemblent en ce début d’année 2019. Jair Bolsonaro au Brésil pour l’an neuf, élection du candidat antisystème au Salvador, contestation du pouvoir de Daniel Ortega au Nicaragua, mouvement anti-Vucic en Serbie, entrée massive des populistes eurosceptique au Sénat néerlandais, contestation du pouvoir de Nicolas Maduro au Venezuela, poussée de VOX en Espagne, mise à l’écart du président Bouteflika en Algérie et Al-Bachir au Soudan, arrivée en deuxième position de l’extrême-droite aux législatives en Finlande… Les peuples se rebiffent comme le cave du même nom. Les experts en probabilité parleraient de loi des séries. Les historiens parleraient de forces profondes. Les partis prétendument « populistes » ont le vent en poupe. Les élections présidentielles en Ukraine (21 avril 2019) viennent, une fois encore, d’en administrer la preuve éclatante avec la victoire sans appel de l’humoriste Volodymyr Zelenski (entre Woody Allen et Patrick Sébastien)13. Revenons sur les résultats de ce scrutin14 pour tenter d’en tirer quelques leçons pour l’avenir, en particulier pour les prochaines élections au Parlement européen (26 mai 2019) !

LES RÉSULTATS DU SCRUTIN DU 21 AVRIL 2019 : PLACE AUX JEUNES

Le moins que l’on puisse dire est que la victoire de notre humoriste ukrainien est sans appel avec plus de 73% des suffrages.

Une victoire sans appel : le dégagisme à l’œuvre

Cinq ans après la révolution pro-européenne de Maïdan, et alors que leur pays est toujours en guerre15, les Ukrainiens élisent leur président, dimanche 21 avril. Comme souvent en Ukraine, la campagne a été très disputée, mais les messages alarmistes sur un possible déraillement du processus électoral se sont révélés infondés. La population est fortement clivée autour d’un personnage atypique, le comédien Volodymyr Zelensky, 41 ans, dont l’arrivée au pouvoir marque un bouleversement profond. Les sondages sont relativement fiables en Ukraine, et ils prédisent une nette victoire à M. Zelensky, qui recueille jusqu’à 70 % des intentions de vote. Nouveau venu en politique, il a déclaré sa candidature le 31 décembre 2018 et a, depuis, tout balayé sur son passage, obtenant 30,24 % des voix au premier tour et 73 % au second.

Le chemin parcouru est immense pour ce natif d’une famille juive de Kryvyi Rih, dans le centre russophone et industrieux de l’Ukraine, qui a bâti sa carrière dans des concours de stand-up avant de devenir producteur à succès. Sa popularité s’explique d’abord par le rejet suscité par la « vieille » classe politique, accusée d’avoir mis le pays en coupe réglée depuis l’indépendance en 199116. Sa promesse de « casser le système » rencontre un écho fort dans la population, fatiguée de la pauvreté persistante et où la soif de visages nouveaux se fait sentir depuis plusieurs années. Si Volodymyr Zelensky s’est imposée dans ce créneau, c’est aussi grâce à la série télévisée dans laquelle il incarne un modeste professeur propulsé président, qui s’attaque aux oligarques corrompus et aux politiciens cyniques – ceux-là même que le candidat Zelensky ridiculise depuis des années dans ses spectacles17. La réalité dépasse la fiction18.

Des incertitudes certaines19 : l’avenir n’appartient à personne

Au-delà de l’arithmétique électorale pure (elle ne souffre aucune contradiction), quelles conclusions, fussent-elles provisoires, peut-on tirer de cette victoire d’un amuseur public à la présidence ukrainienne ? Les vieux hiérarques ne font plus rêver même s’ils sont les préférés des Occidentaux qui n’ont toujours rien compris aux subtilités du monde slave. Avide de spectacle – à l’instar des jeux du cirque comme le fut le dernier face à face20 -, le peuple veut de nouvelles têtes. Il n’a plus peur de l’aventure et n’obéit plus aux ordres de la CIA et aux réservoirs d’idées (« think tanks ») anglo-saxons. Le dégagisme pratiqué récemment en Algérie et au Soudan fait des émules, y compris en Ukraine.

Ce résultat écrasant, avec 62 % de participation, est lourd d’enseignements. Il montre l’extrême lassitude de l’électorat face à un président qui n’a pas su trouver de solution au conflit dans l’est du pays (plus de 12 000 morts depuis 2014), et qui a très vite tourné le dos aux réformes portées par le soulèvement du Maïdan à l’hiver 2013-2014. Richissime, Petro Porochenko n’a pas mis fin au système oligarchique qui gouverne l’Ukraine depuis son indépendance, et la corruption ainsi que les intérêts des différents clans ont très vite repris leurs droits. Le résultat du scrutin montre également que le credo nationaliste du président, arc-bouté sur la défense de l’ukrainien dans un pays bilingue, a fini par agacer. Cinq ans après le Maïdan, ce score sans appel pour un comédien sans expérience politique et sans programme dit aussi le niveau de défiance de l’électorat ukrainien vis-à-vis de sa classe politique et à quel point le « dégagisme » s’est emparé de l’Ukraine, dans des proportions encore plus grandes qu’ailleurs. Zelenski avait d’ailleurs bien saisi cette lassitude : « Je ne suis pas votre opposant. Je suis le verdict que les Ukrainiens font de votre mandat ! » avait-il lancé à son adversaire vendredi soir pendant le débat qui se tenait dans le stade olympique de Kiev. Zelenski recueille plus de 60 % des voix dans la capitale, et remporte son meilleur score dans l’est, dans la région de Lougansk (dont une partie est en territoire séparatiste). Reste à savoir de qui Zelenski va s’entourer. Des parlementaires et des experts auparavant proches de Porochenko, comme le député réformiste Sergeï Lechtechenko ou l’ancien ministre des finances Oleksandr Danyliouk, s’étaient rapprochés de lui pendant la campagne électorale. Nul doute que les manœuvres vont aller bon train dans les prochaines semaines. La volonté de changement affichée dépendra, aussi, de la composition du futur exécutif21.

Essayons de nous projeter sur l’avenir même si nous savons depuis Victor Hugo que « l’avenir n’est à personne, l’avenir est à Dieu » !

LES LEÇONS DU SCRUTIN DU 21 AVRIL 2019 : DE LA CLOWNERIE EN POLITIQUE

Les leçons doivent être tirées à deux niveaux : interne et externe.

Sur la scène ukrainienne : la corruption ne paie plus

Le « clown », comme il se définit lui-même, est un populiste d’un genre nouveau, ni de gauche, ni de droite, qui promeut un agenda libéral et insiste sur la lutte contre la corruption. « Il est le seul candidat à ne pas avoir fait campagne sur la peur », note le politologue Vladimir Fessenko. Mais il a surtout évité de prendre le moindre risque, alignant les déclarations très générales, notamment sur sa promesse de mettre fin au conflit dans le Donbass. Il a esquivé les questions trop précises et mené campagne quasi exclusivement à travers ses spectacles et sur les réseaux sociaux. Le candidat provoque toutefois un rejet très fort de la part de ceux qui ne sont pas tombés sous son charme. Son inexpérience est en effet vue comme une faiblesse pour diriger un pays en guerre, ou encore pour mener des négociations avec la Russie (la prétendue expérience constitue-t-elle une garantie en soi de sérieux ?). Son indépendance est aussi sujette à caution, notamment vis-à-vis de son partenaire en affaires, l’oligarque Ihor Kolomoïski, avec qui il assure n’avoir des liens que superficiels. Dans l’entre-deux tours, une enquête menée par des journalistes a ainsi révélé les fréquents voyages de M. Zelensky à Genève et Tel-Aviv, où réside M. Kolomoïski. Patientons encore quelques semaines pour nous faire une idée précise des orientations concrètes du nouvel élu sur la scène nationale mais aussi internationale22.

Sur la scène internationale : les cartes sont rebattues

La victoire de Volodymyr Zelensky constitue une claque magistrale pour les Occidentaux, l’OTAN, l’UE qui avaient fait de l’actuel président corrompu, l’oligarque à la soviétique, Petro Porochenko leur chouchou et un exemple de démocratie retrouvée. Elle l’est aussi pour Emmanuel Macron, comme souvent très mal inspiré et très mal conseillé (ses treize conseillers diplomatiques dont le rapport qualité-prix est plus que médiocre), qui reçoit le président Petro Porochenko à l’Élysée le 12 avril 2019 entre les deux tours de la présidentielle ukrainienne alors que l’homme était donné perdant dans tous les sondages. Encore, une erreur de clairvoyance. Pas la première et pas la dernière. Décidemment, notre plus jeune président de la République est son plus solide ennemi par ses bourdes à répétition. La valeur n’attend pas le nombre des années mais elle est n’est pas pour autant gage de bon sens et de succès dans un contexte de démagogie et de court termisme23. Surtout si l’on sait qu’il se serait fait piéger par deux humoristes qui auraient imité la voix du nouvel élu.

La victoire de Volodymyr Zelensky constitue une victoire – du moins sur le court terme qui commence par manier le bâton24 – pour la Russie25 (même si Moscou joue la carte de la prudence26 et préfère juger sur pièce27) et pour la médiacratie28. De ce que nous savons, le nouveau président entend « normaliser » ses relations avec Moscou, en finir avec la guerre latente avec la Russie. Comment lutter à armes égales avec son puissant voisin sans courir à sa perte ? Le nouveau président va-t-il rétablir le statut de la langue russe dans le pays, statut aboli au grand dam de Moscou ? Ceci constituera un signe de la nouvelle posture extérieure ukrainienne. Il est clair que l’on va nous expliquer que, comme l’élection de Donald Trump et le « Brexit », cette élection est le résultat d’une campagne de « fake news » organisée par Moscou. De qui se moque-t-on ? Au-delà de cette dimension diplomatique, cette élection constitue le couronnement de la médiacratie, de la « hanounacratie », de la tyrannie des réseaux sociaux (le « mur des chiottes » pour parler plus trivialement), de la médiocratie. Nous n’avons que ce que nous méritons.

« La vie se charge souvent d’administrer des leçons aux présomptueux »29. Ainsi, va le monde. La démocratie n’est toujours pas un long fleuve tranquille. Le moins que l’on puisse dire est que les partis de gouvernement n’ont plus le vente en poupe. Ils ne bénéficient plus d’une rente de situation. Ils sont assis sur un siège éjectable. Au lieu de jouer sur les peurs (c’est moi ou le chaos), ils gagneraient à méditer les raisons structurelles de ce dégagisme ambiant. « Les grands naufrages, parait-il, s’annoncent par d’imperceptibles craquements tandis que l’on continue de danser sur les ponts »30. La spirale du déclin d’une certaine politique à la papa faite d’un mélange de clientélisme, de népotisme, de corruption et de démagogie n’est-elle pas enclenchée ? Comme le rappelle avec pertinence Denis de Rougemont : « La décadence d’une société commence quand l’homme se demande : que va-t-il arriver ? au lieu de se demander : que puis-je faire ? ». Au lieu de nous interroger sur l’avenir de notre relation avec la Russie, nous n’avons eu de cesse de marginaliser Moscou. Diplomatie mortifère qui remet en scelle les Russes, hier en Syrie ou en RCA, aujourd’hui en Ukraine, en Afghanistan31 et peut-être en Corée (Cf. rencontre de Vladivostok du 25 avril 2019 avec Kim Jong-un) 32 avec ce Porochenko dégage.

13 Benoît Vitkine, Ukraine : la victoire de Zelinsky, saut dans l’inconnu, Le Monde, 24 avril 2019, p. 4.
14 S. Ch., Série B en Ukraine, Le Canard enchainé, 24 avril 2019, p. 8.
15 Benoît Vitkine, Entre guerre et pauvreté, l’Ukraine se vide, Le Monde, 19 avril 2019, p. 2.
16 Benoît Vitkine, En Ukraine, la défiance nationale, Le Monde, 20 avril 2019, pp. 20-21.
17 Benoît Vitkine, Présidentielle en Ukraine : un favori clair et des incertitudes nombreuses, www.lemonde.fr , 19 avril 2019.
18 Antoine Malo, À Kiev, un trublion au pouvoir, JDD, 21 avril 2019, p. 16.
19 Catherine Chatignoux/Benjamin Quénelle, L’Ukraine entre espoirs et inquiétude après l’élection de Volodymyr Zelensky, Les Echos, 23 avril 2019, p. 8.
20 Sébastien Gobert, Présidentielle en Ukraine : les finalistes s’affrontent dans un débat endiablé au stade de Kiev, www.mediapart.fr , 20 avril 2019.
21 Amélie Poinssot, Ukraine : le comédien Zelenski remporte haut la main la présidentielle, www.mediapart.fr , 22 avril 2019.
22 Stéphane Siohan, Victorieux à la présidentielle ukrainienne, l’humoriste Zelensky prépare sa mue, Le Figaro, 23 avril 2019, p. 9.
23 Luc Ferry, Démagogie et court termisme, Le Figaro, 11 avril 2019, p. 19.
24 Benoît Vitkine, Premier défi lancé par Poutine au nouveau président ukrainien, Le Monde, 26 avril 2019, p. 3.
25 Pierre Avril, La satisfaction prudente de Moscou devant la défaite de Porochenko, Le Figaro, 23 avril 2019, p. 9.
26 Nicolas Ruisseau, Moscou prudent face aux perspectives de changement en Ukraine, Le Monde, 24 avril 2019, p. 4.
27 Sylvie Kauffmann, Zelensky ne fait pas rire Moscou, Le Monde, 25 avril 2019, p. 31.
28 Anne Dastakian, Zelensky, un plan média réussi, Marianne, 26 avril-2 mai 2019, pp. 30-31.
29 Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, Gallimard, 2019, p. 108.
30 Jean-Christophe Rufin, précité, p. 109.
31 Jacques Follorou, En Afghanistan, coup de froid sur la stratégie américaine de négociation avec les talibans, Le Monde, 27 avril 2019, p. 4.
32 Philippe Pons/Nicolas Ruisseau, En recevant Kim Jong-un, La Russie a repris un rôle clé dans le dossier nord-coréen, Le Monde, 27 avril 2019, p. 6.
 
 
JEAN-YVES LE CHOUCHEN OU LA DIPLOMATIE DES APPARENCES – Jean Daspry. Qu’est-ce que la diplomatie ? Là est la question lorsque on veut appréhender ce concept – si souvent galvaudé – sous toutes ses facettes, en mesurer ses succès et ses échecs. Par les temps qui courent, la liste des seconds l’emporte largement sur les premiers. Et cela tient en grande partie au fait que nos dirigeants ignorent ce dont ils parlent et baignent dans la plus grande confusion intellectuelle. À titre d’exemple, Jupiter-Pinocchio ne semble toujours pas connaitre la différence entre politique étrangère (le cap du navire, la stratégie) et la diplomatie (la route du navire, la tactique). Tel monsieur Jourdain, il fait de la diplomatie sans le savoir, ce qui serait le rôle dévolu à son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Résultat, il omet de déterminer les grands axes de la politique étrangère française, ce qui serait son rôle premier conformément à la tradition de la Ve République. Finalement, personne ne sait qui fait quoi. Ainsi, de nos jours, la diplomatie française se résume à une succession de gadgets, de coups médiatiques, de pétards mouillés et autres plaisanteries du même acabit. Elle débouche naturellement sur le vide. Nous en avons deux exemples récents : le premier a trait à l’ensemble de la communauté des diplomates alors que le second concerne l’un de ses plus brillants sujets.

LE BLUES DES DIPLOMATES : LE GADGET DU CHEID

Nous sommes ravis d’apprendre que les Français – à l’instar de Jean-Jacques Bourdin – veulent savoir ce que font les diplomates entre deux cocktails. En dernière analyse, ils n’en sauront pas plus ce que les « diplomuches » devraient faire.

La France veut savoir ce que font les diplomates entre deux cocktails 33

Par ces temps de spleen34 ambiant, il semblerait que les diplomates n’échappent pas à la règle. C’est ce que nous assène le porte-voix, pour ne pas dire le portefaix du Quai d’Orsay, Marc Semo, éminent expert des relations internationales du célèbre quotidien Le Monde. L’homme qui ingurgite tout ce qu’on lui raconte dans la Maison des bords de Seine et qui le restitue à l’identique sans la moindre hauteur, sans le moindre esprit critique dans les colonnes de son journal de pacotille. Que nous apprend ce folliculaire à la petite semaine ? Le secrétaire général du Quai de Brumes, Maurice Gourdault-Montagne (excellent ami d’Alexandre Djouhri et agité du bocal chiraquien) a présenté le 18 avril 2019 le « Collège des hautes études de l’institut diplomatique » (CHEID)qui entrera en fonction dès l’automne prochain. L’objectif est « de se mettre dans la peau d’un diplomate » déclare le chef de corps. Bigre ! Et de préciser qu’il « s’agit de permettre aux non-diplomates de comprendre mieux les réalités complexes du monde d’aujourd’hui… et d’échanger avec la société civile, car la diplomatie n’est pas assez visible et le métier de diplomate pas assez compris, comme on le voit lors des discussions budgétaires… Nous voulons faire participer ces non-diplomates à l’élaboration de la politique extérieure de la France ». Mazette ! Il faut être ambassadeur de France dignitaire, comme l’est MGM pour parler un tel sabir. À raison d’un ou deux jours par mois de réunion et de deux ou trois voyages par année, chaque session réunira une quarantaine de cadres de grands groupes industriels, mais aussi de taille moyenne, des élus, des journalistes et des diplomates en milieu de carrière, tous jugés de « haut potentiel », entre 30 et 50 ans. Il s’agit de plonger les auditeurs dans le quotidien de l’action extérieure de la France. Et, le reste est à l’avenant35.

La France n’en saura pas plus sur ce que devraient faire les diplomates

Encore un gadget inutile à mettre au crédit de notre Breton armé, l’homme qui a également en charge le tourisme. Son dernier bidule permettra de faire du tourisme administrativo-diplomatique aux futurs heureux élus du voyage au cœur de la diplomatie ! Il est vrai que le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères n’a pas mieux à faire aujourd’hui que de se transformer en annexe du Club Med pour la société civile. Nous sommes pleinement rassurés en écoutant les précisions apportées par le directeur-adjoint des affaires politiques, Éric Danon : « Dans un monde toujours plus complexe et imprévisible, il reste essentiel de savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire, de comprendre les mutations et les ruptures ». C’est justement là que la diplomatie française est prise en défaut. Dans le monde des bisounours qui est le nôtre, à quoi cela servirait-il donc que les diplomates soient rémunérés pour œuvrer à leur cœur de métier : informer, négocier, représenter ? En un mot, analyser les spasmes de la planète, les comprendre et anticiper les prochains. À l’époque de la diplomatie numérique, de la tweetodiplomatie et de l’intelligence diplomatique artificielle, on pourra bientôt se passer des diplomates. Si nous comprenons bien, il faudra que le Quai d’Orsay explique au monde extérieur qu’il est inutile et que le contribuable pourrait faire de sacrées économies en cessant de financer les diplomates Ferrero Rocher dont le courage est une asymptote de zéro. On l’aura compris tout ceci est au mieux baroque, au pire lamentable.

Mais, nous n’avions pas encore tout vu et tout entendu. Il nous manquait le feu d’artifice tiré par Gérard Araud à l’occasion d’une retraite bien méritée après trente-sept années de diplomatie de l’esbrouffe et du coup de gueule.

L’APOTHÉOSE D’UN DIPLOMATE : GÉRARD ARAUD, L’AMBASSADEUR TWEETER GAFFEUR

Les délires de l’ambassadeur de France « indignitaire »

Une fois encore, reportons-nous au Monde pour nous narrer le dernier coup d’éclat diplomatique de Gérard Araud qui vient d’en conclure une brillante carrière diplomatique à 66 ans (il a bénéficié d’un an de rab, pour quelle raison ?).

Début de citation :

« Avant de partir, l’ambassadeur français aux Etats-Unis compare l’administration Trump à « la cour de Louis XIV. Gérard Araud a pris sa retraite sans oublier de lancer une dernière phrase assassine, comme il l’a souvent fait en 37 ans de carrière. En poste à Washington depuis 2014, l’ambassadeur de France aux Etats-Unis, Gérard Araud, n’a jamais hésité à afficher publiquement ses désaccords avec Donald Trump. Au moment de prendre, vendredi 19 avril, sa retraite de la fonction publique à l’âge de 66 ans, l’ancien ambassadeur en Israël et représentant de la France au Conseil de sécurité de l’ONU compare l’administration du président américain à « la cour de Louis XIV », dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian. « Vous avez un vieux roi, un peu fantaisiste, imprévisible, mal informé, mais qui veut être le seul à décider », poursuit le diplomate, bien décidé à clore sa relation avec Donald Trump comme il l’avait débutée : dans une confrontation feutrée mais frontale, non dénuée d’une pointe d’ironie. Dès l’annonce de l’élection du candidat républicain à la Maison Blanche, en novembre 2016, Gérard Araud avait ainsi commenté la nouvelle sur Twitter : « Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige. » Un message repris et dénoncé par de nombreux observateurs, notamment par la chaîne conservatrice Fox News. L’ambassadeur nommé aux Etats-Unis par François Hollande avait finalement préféré retirer son Tweet quelques heures plus tard. L’ex-directeur des affaires stratégiques du Quai d’Orsay n’avait d’ailleurs pas attendu que Donald Trump soit président pour l’étriller publiquement, en attaquant quelques mois plus tôt le candidat d’un autre message sur Twitter : « Même dans une campagne électorale, les faits ont leur pertinence », avait commenté Gérard Araud après que Donald Trump a sous-entendu que la France allait renoncer à l’organisation de l’Euro de football en raison de la menace terroriste. Dès sa nomination à Washington en 2014, l’énarque avait fait sensation au sein du corps diplomatique en s’installant dans la capitale fédérale américaine avec son compagnon, le photographe Pascal Blondeau, à une période, note le Guardian, « où l’administration américaine était de plus en plus sous l’emprise des chrétiens évangéliques, conservateurs et hostiles au mariage gay ». Le couple détonnait dans l’atmosphère feutrée des ambassades, notamment par l’organisation de grandes fêtes dans leur résidence. En décembre 2018, le Washington Post décrivait ainsi, photos à l’appui, une soirée de noël « fantaisiste » et « unique », décorée de peluche de panthère blanche et de « sapins décorés de pingouins ».

Vendredi, le compte Twitter de l’ambassade française a salué le départ du diplomate, dans un hommage illustré d’une image de Tintin : « Au revoir à nôtre plus grande star de Twitter […] Vous allez nous manquer et nous vous souhaitons le meilleur dans votre prochaine aventure. » Au Revoir to our biggest Twitter Star, ambassador @GerardAraud! We will miss you and wish you all the best for your next adventure. Dans un ton volontiers ironique, le diplomate adresse également, dans son entretien au Guardian, un avertissement au Royaume-Uni, engagé dans une procédure de divorce avec l’Union européenne : « Quand les Britanniques tenteront de négocier un accord de libre-échange [avec les Etats-Unis], il y aura du sang sur les murs et ce sera du sang anglais », assène-t-il en référence aux nouvelles relations commerciales espérées par Londres après le Brexit. L’administration Trump « n’a aucune affection envers les Européens, ils traitent les Européens de la même manière qu’ils traitent les Chinois », poursuit Gérard Araud. « Nous vivons un changement d’ère », a également déclaré l’ambassadeur à France 24 au moment de son départ, mettant en garde les Français contre l’émergence de dirigeants populistes : une manière très politique de tirer sa révérence, après trente-sept ans au sein du corps diplomatique français »36.

Fin de citation

La placidité de la hiérarchie

On peut être polytechnicien et énarque et raconter n’importe quoi comme le fait Gérard Araud aujourd’hui (depuis qu’il est retraité, à jet continu, en faisant bénéficier de ses stupides idées dans divers médias et autres revues censées être savantes)37 et comme il l’a fait tout au long de sa Carrière avec une constance qui mérite louange. Pour moins que cela, d’autres diplomates auraient été durement sanctionnés. C’est ce que l’on appelle la déontologie à géométrie variable chère au pays de l’égalité entre tous les citoyens ! Il est vrai que lorsque l’on est protégé par de multiples réseaux (ce qui est son cas), on peut tout se permettre (le meilleur, parfois mais surtout le pire, souvent). Et, dire que cet olibrius a été élevé depuis plusieurs années à la dignité d’ambassadeur de France, le maréchalat des diplomates. Hormis, le droit à l’appellation d’ambassadeur à vie, cette carotte lui vaut un supplément de 500 euros pour sa retraite… Quand ce monsieur ose parler de cour de Louis XIV, il ferait mieux de sa taire tant l’Élysée ressemble à une autre cour royale avec ses mormons et autres technocrates serviles à l’excès. Mais, Gérard Araud est un macroniste/macrosinistre de la première heure. Pour ce qui est de la clairvoyance, l’homme, néocon de la première heure, en manque à l’évidence. Il n’avait rien vu de la possible élection de Donald Trump ainsi que des grandes évolutions du monde. Il a changé d’avis sur bon nombres de problématiques diplomatiques sans en avoir le moindre regret. À trop vivre dans un autre monde, on ignore le vrai monde, celui des laissez pour compte de la mondialisation. Désormais, il va pouvoir vendre sa science ailleurs. Attendons de découvrir où il va bien pouvoir atterrir ! En réalité, tout ceci n’est que le simple reflet de l’évanescence de la diplomatie française au XXIe siècle. Et, nous avons le toupet de nous moquer du résultat de l’élection présidentielle en Ukraine. En matière de pitrerie, nous avions Gérard Araud… Il va faire défaut à la rubrique humour.

« La défense de la rationalité est la grande aventure intellectuelle de notre temps » déclare le sociologue Gérald Broner. Il serait grand temps que les diplomates et leurs « maîtres » retrouvent le chemin de la rationalité pour prévenir la chute définitive de la diplomatie française dans l’abîme de l’Histoire. Une sorte de trou noir à l’instar de celui que l’on vient de mettre à jour38. Avec ses dernières carabistouilles, la diplomatie française est mal partie. Au lieu de se grandir, elle se rabaisse. Au lieu d’éclairer le monde, elle l’assombrit. Au lieu de guider les peuples, elle les perd. Comme le rappelle Talleyrand, « il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues ». Aujourd’hui, il serait plutôt noyé dans un passé révolu masqué par une pseudo-modernité de mauvais aloi. La morale de la fable est : Jean-Yves Le Chouchen ou la diplomatie des apparences !

33 Albert Chambon, Mais que font donc les diplomates entre deux cocktails ?, Pedone, 1983.
34 Anglicisme signifiant une mélancolie apparente, caractérisée par le dégoût de toute chose, vague à l’âme, voir Spleen et idéal dans les Fleurs du mal de Baudelaire, https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/spleen/
35 Marc Semo, Le Quai d’Orsay veut être compris des non-diplomates, Le Monde, 20 avril 2019, p. 5.
36 Avant de partir, l’ambassadeur français aux États-Unis compare l’administration Trump à « la cour de Louis XIV », https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2019/04/19/avant-de-partir-l-ambassadeur-francais-aux-etats-unis-epingle-une-derniere-fois-donald-trump_5452726_4832693.html , 19 avril 2019.
37 L’ambassadeur libéré, Marianne, 26 avril-2 mai 2019, p. 40.
38 Tristan Vey, L’exceptionnelle image d’un trou noir, Le Figaro, 11 avril 2019, p. 13.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE : DES PITRERIES DE LA COMMISSION DE DÉONTOLOGIE DE LA FONCTION PUBLIQUE ! Jean Daspry. « L’humour a toujours été contre le pouvoir, quel que soit le régime » (Coluche). Décidément, en France, les comiques ne se trouvent pas nécessairement où l’on croit, à savoir sur les scènes de théâtre ou dans les émissions de télé-réalité et de divertissement des chaînes de télévision grand public. Nous en découvrons tous les jours dans les grands corps de l’État (Conseil d’État, souvenez-vous de l’humoriste Jean-Marc Sauvé ; Cour des comptes et son rigolo de premier président, Didier Migaud ; Inspection des Finances avec son nouveau Coluche qui a investi l’Élysée depuis mai 2017). Mais, il y a un haut lieu de la gaudriole que les Français ne connaissent pas suffisamment, c’est la commission de déontologie de la Fonction publique mise en place par un décret du 17 février 2017. Elle vient de se faire remarquer avec la décision qu’elle vient de prendre dans l’affaire Benalla. Le constat est sans appel : forte avec les faibles, faible avec les forts.

FORTE AVEC LES FAIBLES

Dans un avis rendu le 14 mars, la commission de déontologie de la fonction publique a interdit plusieurs activités à Alexandre Benalla, en soulignant la « confusion » entre ses missions publiques et privées. Ce qui constituerait un obstacle à sa reconversion express d’autant que l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron n’a pas tout dit à l’organisme de contrôle.

Contrairement à ce qu’il a longtemps pensé, Alexandre Benalla ne pourra pas faire fructifier comme il l’entend son épais carnet d’adresses hérité de ses années passées au plus près du président de la République. Le 14 mars 2019, la commission de déontologie de la fonction publique, qui a relevé la « confusion » entretenue par l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron entre ses activités privées et publiques, lui a imposé d’importantes restrictions professionnelles pour les trois prochaines années. Passage obligé pour tout agent public ou membre d’un cabinet souhaitant rejoindre le privé, la commission de déontologie se prononce sur la compatibilité (d’un point de vue pénal mais aussi déontologique) du projet professionnel avec les fonctions exercées dans le secteur public au cours des trois années précédentes. Lorsqu’un agent quitte son poste, il est tenu de faire valider préalablement par la commission les activités privées qu’il envisage d’exercer. Alexandre Benalla a, lui, attendu près de six mois après son départ de l’Élysée pour le faire

Dans son avis du 14 mars, signé de la main de son président Roland Peylet, elle a interdit à Alexandre Benalla d’entretenir toute relation professionnelle avec des collaborateurs de l’Élysée, avec des clients qu’il aurait connus dans le cadre de ses fonctions, mais surtout avec des services publics de sécurité français ou avec des autorités publiques étrangères. Ces interdictions sont valables trois ans à compter du départ de M. Benalla de la présidence, soit jusqu’au 1er août 2021. En assortissant son avis de ces réserves, la commission de déontologie a souhaité « éviter tout risque d’atteinte à l’indépendance et la neutralité du service et aux principes de dignité, d’impartialité, d’intégrité et de probité ». Rappelons que les restrictions imposées par la commission souffrent d’une absence de contrôle systématique. Mais leur non-respect peut faire l’objet de poursuites disciplinaires39

Tout citoyen attaché à une morale irréprochable des agents publics ne peut que se réjouir de cet avis et cela d’autant plus que les Français sont de plus en plus exigeants à l’égard de la l’indépendance et de la neutralité de la Fonction publique. Mais, une fois de plus, à y regarder de plus près, il semble que le contrôle de la déontologie de la Fonction publique soit à géométrie variable. Un classique de notre président des riches.

FAIBLE AVEC LES FORTS

Il est vrai que la CDFP semble moins regardante lorsqu’il s’agit de faire le ménage dans la Haute Fonction publique et, plus spécialement, chez les anciens élèves de l’ENA (l’école nationale de l’arrogance qu’Emmanuel Macron envisagerait de supprimer comme il l’a déclarait lors de sa prestation télévisée du 25 avril 2019). Nos lecteurs se souviendront de tous les cas spécifiques qui leur ont été présentés par notre site au fil des mois. Au regard de ce qui précède, il nous appartient de nous livrer à quelques comparaisons utiles pour se forger une idée plus précise sur la déontologie de la commission de déontologie. Peu importe que ces messieurs et ces dames des grands corps, la crème de la Fonction publique, fassent des « ménages » (travailler moyennant rémunération ailleurs que dans leurs corps en violation du principe du service fait) pour arrondir leur fin de mois ! Peu importe que ces mêmes fonctionnaires aillent pantoufler dans le privé (utiliser leurs carnets d’adresse pour se vendre au plus offrant dans le privé), voire rétropantoufler ! Peu importe que ces individus nuisibles se trouvent dans des situations de conflit d’intérêts évidentes : conseillers d’état qui travaillent dans les services juridiques des GAFA pour leur apprendre à détourner le droit administratif ; conseillers à la Cour des comptes et inspecteurs des Finances allant se vendre dans des entreprises étrangères pour les aider à optimiser leurs bénéfices en France, ex-CEMA ou ex-DGSI allant immédiatement, après leur départ à la retraite, se faire embaucher par des compagnies américaines ; ambassadeurs de France, y compris dignitaires (le terme d’indignitaires serait plus opportun), et ils sont nombreux, à lire le magazine Challenges à bonifier leurs carnets d’adresses dans les pays où ils ont servis, dès le lendemain de leur départ en retraite… Et la liste de tous ces forfaits est loin d’être exhaustive. Nous sommes bien loin du récit à l’eau de rose que livre au Figaro, l’actuel directeur de l’ENA, conseiller d’État, Patrick Gérard40 et tous les anciens énarques qui nous servent une vérité tronquée sur les agissements de leur corporation, de leur Caste, de leur mafia..

Manifestement, notre comité Théodule n’y trouve rien à redire41. Il préfère s’occuper en priorité d’Alexandre le bienheureux. Mais, tout s’explique lorsque l’on découvre que ce bidule est présidé par un certain Roland Peylet, présenté comme conseiller d’état honoraire et qu’il comporte dans ses rangs conseillers maître à la Cour des comptes ; magistrats de l’ordre judicaire ; préfets, inspecteurs généraux des Finances, des Mines ….42 Comment imaginer que ce machin puisse être indépendant et impartial ? Cela revient à demander à Al Capone d’assurer la déontologie de la mafia, de la Caste. Telle est la face cachée d’une haute fonction publique qui est loin d’être au-dessus de tout soupçon.

Jean de la Fontaine résume à merveille la problématique de cette nouvelle affaire Benalla dans sa fable intitulée Les animaux malades de la peste :

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit :
Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

39 Fabrice Arfi/Antton Rouget/Marine Turchi, La commission de déontologie interdit certaines activités à Alexandre Benalla, www.mediapart.fr , 16 avril 2019.
40 Patrick Gérard, Non, les élèves de l’ENA ne sont ni cooptés, ni coupés des réalités, ni détestés à l’étranger !, Le Figaro, 24 avril 2019, p. 16.
41 https://www.fonction-publique.gouv.fr/la-commission-de-deontologie
42 https://www.fonction-publique.gouv.fr/membres

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