Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

ORIENT-ATIONS 255

SPINOSI L’EGYPTIEN – Richard Labévière, 2 novembre. La semaine dernière, dans le cadre de l’année culturelle France/Egypte et pour commémorer, à sa façon, le 150ème anniversaire de l’ouverture du Canal de Suez, l’Ensemble Matheus a donné successivement trois concerts exceptionnels à l’opéra du Caire, au Palais Manial du Caire et au Théâtre Sayed Darwich d’Alexandrie. L’ensemble Matheus (initialement Quatuor Matheus) a été fondé en 1991 par le chef d’orchestre et violoniste Jean-Christophe Spinosi avec Laurence Paugam et Françoise Paugam. Alliage des musiques baroque et égyptienne : tourbillon de cordes, de chants, oud, flute traditionnelle et percussions. Enchaînant des extraits du Couronnement de Poppée, des Vêpres et du Lamento Della Ninfa de Monteverdi ; une Chanson traditionnelle chypriote ; Sayed Darwich ; Reyad El-Sunbaty ; Mowashah et Mohamed Abozekry, le Maestro a enflammé le Nil en réinterprétant l’Eté des Quatre Saisons de Vivaldi. A Alexandrie, en marge du concert, Jean-Christophe Spinosi s’est entretenu pendant plus de deux heures avec 150 étudiants de l’université Leopold Sédar Senghor : un grand moment d’humanité, de générosité et d’intelligence ; un exemple emblématique de ce que peut la musique ! Un grand merci à Philippe Surjus, l’une des chevilles ouvrières de ce très bel événement porteur de sens et d’espoir.
 
 
ROGER AKL NOUS DIT : « QUOI APRES LA DEMISSION DE HARIRI ? » Depuis le début, ce gouvernement des contraires ne pouvait pas marcher et la suite l’a prouvé plusieurs fois. C’est pour cela qu’il faut arrêter de tenter un gouvernement d’union entre partisans de pays qui sont ennemis, comme l’Amérique, Israël, Arabie saoudite, d’un côté, Iran, Syrie, Russie, de l’autre. C’est ce que j’avais écrit, après le kidnapping du Premier Ministre Hariri et sa démission forcée, par l’Arabie saoudite (voir l’article ci-dessous). Il faut donc renoncer et élire un gouvernement majoritaire. On me répondra que la “coalition” mettrait le Liban en faillite, pour le punir, et ma réponse est que le Liban se tournerait vers la Chine qui peut lui fournir ses besoins en dollars en les tirant de ces milliers de milliards des dettes américaines a la Chine. Cabinet d’union ou de désunion nationale au Liban ?

Une fois le récent cabinet formé au Liban, une soixantaine de députés demandèrent la parole et les accusations de corruption fusèrent de tout bord, la députée arménienne, Paula Yacoubian accusa la direction du parti Tachnak d’avoir noyé les Arméniens dans les produits turcs et le quartier arménien de Bouj Hammoud dans les détritus, tandis que la journaliste Dalia Dagher les accuse d’avoir touché 110 millions de dollars pour enterrer ces détritus à Bourj Hammoud.

Mais le plus dangereux vient de la demande d’enquête pour la dépense « injustifiée », par l’Etat, de 11 milliards de dollars ; cette demande a fait que l’ancien Premier Ministre Siniora et son parti, Al Moustakbal, parti du Premier Ministre actuel, se sentent accusés et accusent Hezbollah et alliés, dont le Président Emile Lahoud, de s’attaquer injustement a lui Si c’est le Président Lahoud qui le fait, il en a le droit, après avoir été accusé à tort par Siniora et sa clique du meurtre du Président Hariri, père de Saad. Car, Siniora peut-il nous dire comment il a fait créer le Tribunal International pour le Liban, sans la signature d’Emile Lahoud, Président de la République d’alors, donc, contrairement à la constitution, avec la réunion de tous ces faux témoins pour l’accuser ? Cela montre qu’il ne s’encombrait pas du tout, ni de la justice, ni de la constitution.

En fait, ne devrait-on pas reprendre l’enquête sur le meurtre du Président Hariri, le père de Saad, maintenant que les accusations contre le gouvernement libanais d’alors, la Syrie et le Hezbollah ont été prouvées fausses ?

Ne devrait-on pas enquêter avec l’Arabie saoudite, maintenant surtout que l’affaire du meurtre de Khachoukji montre et démontre que, dans l’Etat saoudien, il y a des responsables, capables de tuer les désobéissants et que le Président Rafic Hariri avait désobéi aux ordres de la « coalition » saoudo-israélo-occidentale, lui et son parti, en réélisant le Président Lahoud ? Qui avait plus intérêt à le tuer, ceux du camp de la réélection ou ceux qui n’en voulaient pas, dont l’Arabie saoudite ?

Une enquête dans l’autre camp, dont l’Arabie saoudite, pourrait alors permettre de savoir pourquoi et comment et sur ordre de qui ont été faites toutes ces dettes et toute cette corruption. Qui avait intérêt à détruire le Liban par les dettes, alors que le Liban avait choisi de défendre son indépendance et ses droits envers et contre toutes sortes d’agressions, dont l’Israélienne ?

Personnellement je crois le savoir. Notre Premier Ministre, fils du Président Rafic Hariri ne devrait-il pas chercher à savoir qui a tué son père ? Aurait-il peur de le rechercher, après ce qu’on raconte de ses vrai ou faux kidnapping et démission forcée en Arabie saoudite ?

Si cette enquête prenait ce nouveau chemin, Nous serions peut-être alors capables de découvrir l’origine et les buts de cette corruption et de ces dettes. Nous saurons que, depuis la création armée d’Israël, le Liban devait être détruit et tout, surtout criminel, a été employé dans ce but.

Lire aussi : Le Mensonge Global – 2007, éditions Sigest, Alfortville, France http://editions.sigest.net/
 
 
SALE TEMPS POUR L’OTAN ! Guillaume Berlat. « Celui dont l’âme est heureuse ne ressent pas le poids des ans » (Platon). La célébration des anniversaires est souvent l’occasion de faire le point sur le passé et de se projeter sur l’avenir. Tel est le défi que doit relever l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) au moment où elle va fêter son soixante-dixième anniversaire à Londres. Le poids des ans commence à se faire sentir sur cette vieille Dame créée pour faire pièce au Pacte de Varsovie dont l’acte de décès remonte à la fin de l’URSS. Depuis, les temps ont bien changé. À l’exception de la Russie, les ex-membres du Pacte de Varsovie ont rejoint l’OTAN. La guerre contre le terrorisme a fait place à la Guerre froide. La mobilisation contre de prétendues menaces de la Russie occupe les esprits, surtout ceux de certains de ses voisins. Donald Trump s’interroge sur l’utilité de l’Alliance atlantique et sur la contribution financière de ses membres à l’effort de défense collective que Washington supporte en grande partie. Ses alliés s’interrogent aujourd’hui sur la valeur de l’engagement américain er sur la fiabilité de la Turquie à la lumière de la récente crise dans le nord de la Syrie. On l’aura compris, l’OTAN est sujette à débat, et plus seulement en France, qui apparut longtemps comme l’enfant terrible en raison de son statut d’exception auquel a mis fin Nicolas Sarkozy en réintégrant la structure militaire intégrée quittée par le général de Gaulle1. Pour faire court, soixante-dix ans après sa création, l’Alliance atlantique est confronté à un double problème, turc et américain qui a été au cœur de la réunion des 29 ministres de la Défense de l’OTAN du 24 octobre 20192.

LE PROBLÈME TURC

Fidèle parmi les fidèles alliés de l’OTAN dont elle assurait le verrou du flanc sud pendant la Guerre froide, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan aurait la fâcheuse tendance à prendre quelques libertés avec la solidarité atlantique. Pour reprendre la formule de l’hebdomadaire Le Point, « l’éradicateur » n’en fait qu’à sa tête. Face à l’Union européenne, il brandit la menace de laisser passer vers la Grèce 3,6 millions de réfugiés syriens qu’il accueille sur son sol depuis le début de la révolution arabe. Face à l’OTAN, il commet un crime de lèse-majesté en entretenant des relations trop étroites, aux yeux de Washington, avec Vladimir Poutine, le nouvel ennemi désigné par l’Oncle Sam3. Il a le toupet de faire l’acquisition de missiles russesS-400, chose tout à fait inconcevable, il y a peu encore. Il n’hésite pas à participer aux sauteries organisées avec la Russie et l’Iran pour conclure la guerre en Syrie. Il n’hésite pas à se rendre à Sotchi pour trouver un accord sur la démilitarisation d’une bande de 30 km dans le nord-est de la Syrie après son incursion visant à nettoyer la zone de toute occupation des forces kurdes. À l’exception notable des États-Unis, qui avaient donné un quasi feu vert à l’opération turque en Syrie puis lui avaient imposé quelques sanctions levées depuis, une majorité des Alliés n’ont pas trop apprécié la démonstration de force du nouveau Sultan. Encore moins ses appels à la solidarité de l’OTAN dans sa lutte contre les « terroristes » kurdes, adulés hier pour leur vaillance dans le combat contre Daech. Certains s’étaient même interrogés sur le point de savoir si quelques mesures de rétorsion n’auraient pas dû être prises à Evere contre la Turquie4. En termes diplomatiques, la réunion des 29 ministres de la Défense du 24 octobre aurait donné lieu à une discussion « franche et ouverte », conséquence du retrait soudain du nord de la Syrie de ses troupes par les États-Unis chargés de la lutte contre l’EIIL sans la moindre concertation avec les membres de la coalition et de l’OTAN, d’une part et de l’offensive turque contre les Kurdes, d’autre part. Dans les milieux autorisés, on souligne que cette marche turque aurait donné lieu à un débat majeur à Evere mais, surtout, aurait servi de révélateur à l’une des plus graves crises vécues par l’OTAN, déjà fortement secouée depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Encore une illustration de la formule, petites causes, grands effets.

LE PROBLÈME AMÉRICAN

C’est que le défi que pose à ses alliés l’attitude erratique de l’administration américaine sous Donald Trump est de la plus haute importance. Comment envisager la suite de l’Alliance atlantique alors que son mentor n’a que faire de la solidarité atlantique, ne pense qu’en termes d’accroissement de la contribution financière de ses membres à l’effort de défense collectif, d’acquisition de matériels militaires américains par les idiots utiles et, pire encore, s’oppose à toute autonomie stratégique de l’Union européenne. En un mot, la défense européenne autonome à la française n’est qu’une chimère. Son lieu d’expression unique est au sein de l’Alliance et pas ailleurs. Et, la France n’et pas la dernière à réclamer une émancipation européenne de la tutelle américaine, et cela d’autant plus vigoureusement, après l’épisode turco-kurde d’octobre 2019. « L’EI se réforme. Qui va l’empêcher ? Où sont les Américains ? Nous avons besoin d’une discussion stratégique avec nos alliés. Il faut réinventer un business model » (en français dans le texte), précise-t-on dans l’entourage de la ministre française des Armées, Florence Parly. Mais, ce ne sont que des mots. Il a été impossible de réunir la coalition anti-EI sollicitée par Paris… avant le 14 novembre 2019. Un colloque franco-germano-britannique sur le sujet a accouché d’une souris. Rien ne va pas plus dans les allées du temple de l’atlantisme. Le Conseil de sécurité se réunit mais rien de concret n’en sort. Les Américains ne veulent pas rompre les ponts avec Ankara. Une situation inextricable qui n’augure rien de bon pour la suite des évènements, sauf à mettre la poussière sur le tapis à la manière du secrétaire général de l’OTAN, le servile norvégien, Jens Stoltenberg. À la faveur de la discussion sur la question kurde, l’Alliance s’est fracturée en trois groupes : le camp des durs (dont la France) soulignant que l’intervention turque mettait en cause sa sécurité, le camp des modérés (dont l’Italie qui n’envisage le problème que dans sa dimension contrôle des flux migratoires) et le camp des pays de l’est de l’Europe (désireux de ne pas s’aliéner la bienveillance américaine pour lutter contre la Russie). Drôle d’unité qui pose un problème corrélatif, celui de la défense européenne à la lumière du discrédit de la parole américaine. Force est de constater qu’Emmanuel Macron est isolé dans sa quête d’une « autonomie stratégique européenne », voire de réformer l’OTAN (?)5. Un classique du genre, un problème de cohérence lancinant pour les membres européens de l’Alliance6 et, plus particulièrement, pour la France7. Comme le relève un diplomate européen – vraisemblablement français – : « Nous devons arrêter de sous-traiter notre sécurité collective et notre réflexion stratégique collective ». Et, c’est bien là le cœur du sujet de la défense et de la sécurité collective de l’Europe…

Même si ce n’est pas la fin du monde, nous approchons de la fin d’un monde. À l’instar d’autres institutions internationales qu’elles soient universelles ou régionales, l’OTAN ou organisation sur l’insécurité et la coercition, sorte de nouveau gendarme du monde libre, commence à vaciller sur ses fondements sous les coups de boutoir répétés du 45ème président des États-Unis, voire de la Turquie. On s’y querelle sur des chiffres en lieu et place de s’interroger sur sa pertinence réelle en ce début de XXIe siècle. La machine otanienne tourne à vide. Plus elle s’élargit en nombre, plus elle se dégonfle en substance ! Mais, les atlantistes et autres néo-conservateurs continuent de la vénérer tel le Saint Chrême. Quoi de mieux que de la célébrer à échéances régulières pour faire oublier aux croyants dubitatifs la remise en cause des évangiles américaines repris par les idiots utiles européens ! L’absence de grand-messe au niveau des chefs d’État et de gouvernement pour les cérémonies du 70ème anniversaire de sa création (Washington, 3-4 avril 2019) traduit à l’évidence un malaise certain sur le devenir de cette organisation, héritage de la Guerre froide8. Nous verrons bien ce qu’il sortira de la rencontre de Londres (3-4 décembre 2019). Aujourd’hui, elle se trouve en plein exercice d’introspection imposé, sorte de dommage collatéral de l’opération « Source de paix » en Syrie. À quelque chose malheur est bon. Manifestement, et du moins jusqu’à ce jour, les Européens sont indécrottables lorsqu’il s’agit de l’OTAN9. Ils pratiquent à la perfection la politique de l’autruche. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que c’est un sale temps pour l’OTAN !

1 Guillaume Berlat, OTAN suspends ton vol, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 avril 2019.
2 Nathalie Guibert/Jean-Pierre Stroobants, L’OTAN se déchire face à Trump et Erdogan, Le Monde, 26 octobre 2019, pp. 1 et 2.
3 Akram Belkaïd, Ankara et Moscou, jeu de dupes en Syrie, Le Monde diplomatique, novembre 2019, p. 12.
4 Jean Daspry, Turquie : si nous vivions dans un monde idéal ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 21 octobre 2019.
5 Claude Angeli, Macron rêve de réformer l’OTAN et même Trump…, Le Canard enchaîné, 30 octobre 2019, p. 3.
6 Guillaume Berlat, Défendre l’Europe ou défendre l’OTAN, www.prochetmoyen-orient.ch , 11décembre 2017.
7 Guillaume Berlat, Défense nationale, voire européenne et « en même temps » dans l’OTAN ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 juillet 2019.
8 Serge Halimi, Jusqu’à quand l’OTAN ?, Le Monde diplomatique, novembre 2019, p. 1.
9 Sylvie Kauffmann, Penser l’après OTAN, Le Monde, 4 avril 2019, p. 34.
 
 
QUAND LA TERRE PERD LA BOULE – Jean Daspry. « L’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps »10. Le moins que l’on puisse dire, en ces mois de septembre et d’octobre 2019, est que le monde ne tourne pas rond. La réalité est qu’il tourne de moins en moins rond en dépit des progrès de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Les catastrophes naturelles se succèdent à un rythme effréné : embrasement de la forêt amazonienne, propagation des ouragans et cyclones de l’Amérique11 au Japon, crues au Maroc… Les catastrophes humaines ne sont pas en reste. Guerres classiques et modernes déploient leurs effets négatifs aux quatre coins de la planète. Empêtrée dans le feuilleton aux multiples rebondissements du « Brexit », l’Union européenne paralysée est au bord de l’implosion (effondrement d’une organisation liée à des problèmes internes, pour reprendre la définition de cette expression). L’OTAN se désintègre face à une Russie qu’elle ne comprend toujours pas12. Passons en revue les multiples conflits classiques dans le monde avant d’examiner les nouveaux types de conflit au XXIe siècle et les dérives d’une Union européenne au bord de la crise de nerfs.

LES MULTIPLES CONFLITS CLASSIQUES DANS LE MONDE

Les guerres militaires classiques au Yémen, en Libye et en Syrie se poursuivent sans que ne se dessinent, à ce jour, des perspectives de paix crédibles. En Irak, la situation n’est toujours pas stabilisée depuis la guerre de 2003. Entre l’Inde et le Pakistan, les esprits s’échauffent après la décision de New Dehli de reprendre l’autonomie du Cachemire, pomme de discorde entre les deux États13. En Afghanistan, les espoirs soulevés par les négociations directes entre Talibans et Américains en Oman se sont évanouis après la décision de Donald Trump (celui qui entend tenir ses promesses de campagne14) d’y mettre brusquement fin15. Le président américain doit concilier ses préoccupations contradictoires sur le sujet16. Il finit par se débarrasser de l’encombrant John Bolton pour avoir les coudées plus franches. Notons que ni les alliés de l’OTAN, ni le gouvernement fantoche de Kaboul ne participaient à ces pourparlers fort importants pour la stabilité de l’Afghanistan, de la région et pour la sécurité en Europe. Nous apprenons que de plus en plus d’Afghans font l’objet de mesures d’éloignement du territoire français. Peut-être faut-il y voir une réaction à l’affaire de Villeurbanne bien vite dissimulée sous le voile d’un vulgaire problème psychiatrique !17 Il est vrai que notre pays traite mieux les délinquants que ceux qui ont travaillé pour la patrie (Cf. le refus de visa opposé aux interprètes afghans de l’armée française) que ceux qui sont entrés illégalement sur notre territoire. Au début des années 1960, on déroulait le tapis rouge sous les pieds des membres du FNL tout en maltraitant les Harkis… La France n’est-elle pas coupable des malheurs qui l’accablent par déni de réalisme. Dans le Sahel, en dépit de l’action déterminée de nos troupes mais de la farce du G5 Sahel, les groupes terroristes reprennent du terrain, menacent la stabilité de plusieurs États, voire de la région. Nous nous trouvons dans l’incapacité de gagner la paix. Et, pour cette simple raison, nous nous sentons obligés de rester sur place pour un bénéfice nul ou presque. Au Proche-Orient, le canon a tonné entre le Hezbollah libanais et l’armée israélienne, entre la Turquie et les Kurdes. À la veille d’élections compliquées, Benjamin Netanyahou s’engage à annexer la vallée du Jourdain18. C’est la dernière des choses dont la région avait besoin tant elle peut s’enflammer à la moindre étincelle. Quelles surprises nous réservera la suite ? Il n’est pas en mesure de former un gouvernement et doit passer la main. Après la mort d’Al-Baghdadi en Syrie, les cartes sont rebattues dans la région19.

LES NOUVEAUX TYPES DE CONFLITS DU XXIe SIÈCLE

Les nouvelles guerres se développent qu’il s’agisse de la guerre commerciale sino-américaine20, de l’imposition de sanctions américaines à l’Iran qui réagit par le développement de son programme nucléaire à des fins militaires21, de la guerre des sanctions et des missiles entre Pyongyang et Washington. L’Union européenne n’est pas à l’abri de salves de sanctions de l’Oncle Sam sur toutes une série de biens exportés sur le sol américain. Nul n’est donc à l’abri de l’arme commerciale des sanctions qui vient se surajouter à celle de l’extraterritorialité du droit américain qui agit telle une arme de dissuasion massive. Le découplage entre les deux rives de l’Atlantique s’approfondit dans la plus grande indifférence. Les « idiots utiles » de l’OTAN sont le petit doigt sur la couture du pantalon, y compris lorsque la Turquie ne se comporte pas bien dans le nord de la Syrie. Le multilatéralisme est mal en point, renié aujourd’hui par son géniteur américain qui prône aujourd’hui unilatéralisme et bilatéralisme. S’y ajoutent les déstabilisations conduites par les GAFAM qui agissent déjà hors-droit pour leurs impositions mais qui ignorent le droit pour ce qui est de la protection des libertés des citoyens22. Le monde du numérique est porteur de multiples conflictualités que l’on minore pour être dans l’air du temps. Au titre des bonnes manières américaines dont personne ne semble s’offusquer, nous apprenons que la CIA aurait disposé d’une taupe dans l’entourage de Vladimir Poutine qui confirmerait les accusations d’interférences russes lors de la présidentielle de 2016 avancées par le renseignement américain23. En dernière analyse, la mondialisation sauvage crée potentiellement des conflits, des inégalités… comme le souligne justement le Pape François lors de sa visite à Madagascar (il évoque l’idée d’un schisme avec l’église américaine24). Elle est une poudrière dont on ne mesure pas encore entièrement tous les effets néfastes qu’elle comporte25. La porte ouverte de l’Union européenne à tout au nom de la liberté de circulation des biens et des marchandises n’a pas que des avantages en termes de croissance, d’emploi et de pouvoir d’achat. Justement, l’Union européenne se porte de plus en plus mal si l’on évite de pratiquer la politique du chien crevé au fil de l’eau.

L’UNION EUROPÉNNE PARALYSÉE, AU BORD DE L’IMPLOSION

Dans une atmosphère surréaliste, les travaux du Parlement britannique sont suspendus jusqu’à la mi-octobre (deux semaines avant l’échéance théorique fixée par les Vingt-Sept pour prendre une décision définitive sur les conditions du divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne)26, puis reprennent et la crise politique s’approfondit, la confusion gagne les esprits de deux côtés de la Manche27. Au Royaume-Uni, Boris Johnson semble dépassé par la bronca venant de ses propres rangs qui l’accusent de tous les maux28. Comment jouer les pompiers lorsque l’on est pyromane ?29 Il se met tout le monde à dos à l’intérieur du pays (les démocrates de tout poil) et à l’extérieur du Royaume (question de la frontière irlandaise)30. Le Brexit, loin de préserver l’identité du Royaume-Uni est en train de la ruiner. Du côté européen, les Vingt-Sept ainsi que la Commission vont de sidération en sidération, se contentant de sauter sur une chaise comme un cabri en répétant que l’on ne repoussera pas les échéances tout en les repoussant jusqu’à la fin janvier 2020. Position entièrement irréaliste tant il n’appartient pas à Bruxelles de résoudre une grave crise politique interne au Royaume-Uni et de se lancer dans un non-accord maléfique pour les deux parties31. Ce n’est qu’une fois l’ordre revenu à Londres que l’Union pourra négocier calmement les conditions du divorce mais pas avant contrairement à ce que pensent quelques esprits romantiques32. Pendant ce temps, l’Europe, dans cette période de transition entre deux exécutifs, n’existe pas sur la scène internationale. Elle ne fait même plus de la figuration tant elle est divisée et incapable de s’accorder sur le plus petit dénominateur commun en dépit du souhait de la nouvelle présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen de voir la structure qu’elle dirige devenir « moderne et agile » en respectant de subtiles équilibres bruxellois33. Reste désormais à voir ce qu’en pensera le Parlement européen dans les semaines à venir34. L’affaire Sylvie Goulard est venue rappeler Jupiter à l’ordre. Les réactions à l’impérialisme numérique de Google restent encore très loin du compte alors qu’il s’agit d’un enjeu crucial pour l’avenir de notre continent35. Continent sur lequel les votes protestataires ne cessent de se développer comme en Norvège le 9 septembre 201936, en Allemagne le 27 octobre 2019.

Pour sa part, Emmanuel Macron entend se rapprocher de Moscou pour tenter de penser sur la scène internationale sur laquelle il est de plus en plus isolé37. Il redonne vie aux rencontres 2+2 (interrompu depuis l’invasion de la Crimée) avec le déplacement à Moscou de Florence Parly et de Jean-Yves Le Drian le 9 septembre 2019 pour procéder à un large balayage de toutes les grandes problématiques internationales actuelles38. Mais, depuis aucun signe de vie.

« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il nous prenne par la gorge » (Winston Churchill). Incertitudes et secousses d’un monde en gestation expliquent ces spasmes que nous connaissons aujourd’hui. Ils imposent impérativement une nouvelle lecture de la grammaire des relations internationales au XXIe siècle. Nos hommes politiques, à ne pas confondre avec des hommes d’État, voudront-ils procéder à cet inventaire du monde d’hier pour préparer utilement le monde de demain. Rien n’est moins sûr à découvrir les pseudo-résultats du brillant – du moins présenté comme tel – sommet du G7 de Biarritz ! Cela passerait par un exercice de prescience sur l’évolution des sociétés humaines au fil des décennies et sur la période extraordinairement riche de l’histoire du monde que nous traversons. L’angélisme est une plaie dans ces temps conflictuels. N’oublions pas que face la compétition entre les États-Unis et la Chine, rares sont ceux qui anticipent l’avenir afin de mieux le préparer ! Exercice ô combien salutaire au moment où la terre perd la boule39.

10 Raoul Vaneigem, « Nous n’avons pas d’autre alternative que d’oser l’impossible », Le Monde, 31 août 2019, pp. 24-25.
11 Patricia Jolly, Bahamas. Après l’ouragan, « nous sommes en vie », Vingt minutes aussi longues qu’une journée, Le Monde, 11 septembre 2019, pp. 1 et 6.
12 Jack Dion/Franck Dedieu, Les Occidentaux n’ont rien compris à la Russie, Marianne, 1er – 7 novembre 2019, pp. 23-34.
13 Guillaume Delacroix/Inde et Pakistan : offensives diplomatiques sur le Cachemire, Le Monde, 11 septembre 2019, p. 5.
14 Éditorial, Les Talibans rappellent Trump à la réalité, Le Monde, 10 septembre 2019, p. 28.
15 Jacques Follorou, Afghanistan : pourquoi les négociations entre Trump et les Talibans ont échoué. Processus de paix en Afghanistan : le pari raté de Trump, Le Monde, 10 septembre 2019, pp. 1-2-3.
16 D.F., Trump a les boules sur Kaboul, Le Canard enchaîné, 11 septembre 2019, p. 8.
17 Mathieu Bock-Côté, « Après le meurtre de Villeurbanne, des réactions si révélatrices », www.lefigaro.fr , 7 septembre 2019.
18 Louis Imbert, Nétanyahou s’engage à annexer la vallée du Jourdain, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 3.
19 Alain Léauthier, Mort d’al-Baghdadi. Succès apparent de Trump, mais victoire effective de Poutine, Marianne, 1er – 7 novembre 2019, pp. 20 à 22.
20 Frédéric Lemaître, Pékin et Washington tentent de réduire leurs tensions, Le Monde, 15-16 septembre 2019, p. 14.
21 Adrien Jaulmes, Washington cible les exportations pétrolières clandestines de l’Iran, Le Figaro, 6 septembre 2019, p. 4.
22 Arnaud Leparmentier/Alexandre Picquart, Cinquante procureurs américains attaquent Google. Google citadelle assiégée, Le Monde, 11 septembre 2019, pp. 1
23 Gilles Paris, La CIA aurait disposé d’une « taupe » dans l’entourage de Vladimir Poutine, Le Monde, 11 septembre 2019, p. 5.
24 Éditorial, Le Pape et l’ombre d’un schisme, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 30.

25 Julien Bouissou, La mondialisation sommée de se réinventer, Le Monde, Économie & Entreprise, 12 septembre 2019, p. 13.
26 Cécile Ducourtieux, Brexit. Nouveau désaveu pour Boris Johnson. Le Parlement suspendu, le Brexit dans l’inconnu, Le Monde, 11 septembre 2019, pp 1 et 2.
27 S.P., Le Parlement britannique fermé pour cause de Brexit, La Croix, 10 septembre 2019, p. 6.
28 Alain Frachon, Brexit, populisme et dogmatisme, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 30.
29 Amandine Alexandre, Boris Johnson suspend le jeu parlementaire, www.mediapart.fr , 10 septembre 2019.
30 Philippe Gelie, Le Brexit par le vide, Le Figaro, 10 septembre 2019, p. 1.
31 Nicolas Jean-Brehon, Un « no deal » trop coûteux pour l’UE, trop risqué pour le Royaume-Uni, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 27.
32 Emmanuelle Avril/Pauline Schnapper, Le Brexit met en lumière les faiblesses du système politique britannique, 12 septembre 2019, p. 27.
33 Virginie Malingre/Jean-Pierre Stroobants, Les nouveaux « équilibres » bruxellois, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 4.
34 Marc Semo, Le Parlement européen va passer au crible la future Commission, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 4.
35 Arnaud Leparmentier, En Europe, le moteur de recherche attaqué sur plusieurs fronts, Le Monde, 11 septembre 2019, p. 12.
36 Jean-François Hivert, Poussée du vote contestataire en Norvège, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 5.
37 Isabelle Lasserre, Les raisons qui ont guidé le tournant prorusse de Macron, Le Figaro, 9 septembre 2019, p. 6.
38 Alain Barluet, Le Drian et Parly en tandem à Moscou pour relancer la relation franco-russe, Le Figaro, 9 septembre 2019, p. 6.
39 Première phrase la chanson de Guy Béart : « Le grand chambardement », 1973.
 
 
DU RETOUR DES PEUPLES À LA REVANCHE DES PEUPLES ! Guillaume Berlat. Durant la décennie écoulée, nous avons évolué sous le règne de la dictature intellectuelle de deux mythes conceptuels : la mondialisation heureuse et, son corollaire, l’effacement des peuples et des nations. Le nouveau village mondial et mondialisé rayerait pêle-mêle histoire, géographie, culture, langue, religion, gastronomie, frontières… grâce à l’omniprésence de trois mythes technologiques en 2019 : licorne (entreprises non cotées en bourse et dont la valorisation dépasse le milliard de dollars), téléphonie mobile de la 5ème génération (sans oublier l’ordinateur quantique40) et voiture autonome41. Telle était la force de l’évidence de notre e-monde qui ne souffrait pas la moindre critique, contestation, remise en question sous peine de passer sous les fourches caudines de tribunal médiatique de la bien-pensance. Or, aujourd’hui, la réalité semble plus complexe si l’on s’attache au décryptage de multiples signaux faibles que nous percevons et non à l’écume des jours que décrit le clergé médiatique. En lieu et place de la fin des peuples, nous assistons à un retour des peuples, voire à leur revanche. Il est indispensable d’en rechercher la causalité profonde dans une certaine forme de mépris de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à la populace42.

UN CONSTAT IMPLACABLE : LE RETOUR DES PEUPLES

Aujourd’hui, en cet automne 2019 agité, qui succède à un été chaud, les peuples de toute la planète ont choisi deux voix pour faire entendre leurs voix : la rue et les urnes43. Un grand classique de la contestation dans l’Histoire qui débouche parfois sur des révoltes, des révolutions que l’élite avait rarement vu venir44.

Le printemps des peuples : la voix de la rue

En quelques mois, en quelques semaines, les peuples asservis et les classes moyennes45 ont décidé de prendre leur destin en mains et de le faire savoir en investissant la rue pour crier haut et fort leur rejet d’une dictature de l’élite. Même si chaque cas de figure possède une spécificité propre, tous ces mouvements ont un dénominateur commun : la revendication du primat de la souveraineté populaire sur celle des dirigeants qui n’en sont que les dépositaires temporaires46. Hier, les « gilets jaunes » en France et la destitution du président Bachir au Soudan ; aujourd’hui les contestations à Hongkong contre le pouvoir central, en Algérie contre un régime au bout du rouleau, au Liban47 contre l’imposition de l’utilisation des réseaux informatiques48 et pour retrouver sa fierté dans la contestation49, en Irak contre un système corrompu50, au Chili contre l’augmentation du prix du ticket de métro51, en Bolivie contre une élection présidentielle truquée52, en un mot l’Amérique du Sud s’embrase contre l’austérité53, en Guinée contre un président à vie, en Catalogne contre le refus du résultat des urnes… En un mot, une accélération de la contestation tous azimuts (politique, sociale, économique, culturelle…). Tous ces mouvements, disparates par certains aspects, ne sont pas tombés du ciel. Ils traduisent une exaspération à l’égard d’une confiscation de la démocratie54. Comment faire savoir son mécontentement autrement qu’en s’opposant à des mesures concrètes, prises en l’absence de toute concertation préalable, et considérées comme injustes ? Avec la voix de la rue, les citoyens mécontents le font savoir à l’occasion de tous les scrutins qui se présentent à eux55. Et, leur message est on ne peut plus clair.

La voix du peuple : la voix des urnes

La journée du dimanche 27 octobre 2019 est venue rappeler aux bons souvenirs de nos dirigeants que la grogne montait et qu’accuser les « vents mauvais » ou les « populismes » ne servait à rien. Au contraire, cette posture ne pouvait que renforcer ces phénomènes sur le long terme. En Thuringe, dans l’ex-RDA56, l’AfD (Alternative für Deutschland) conforte, élection régionale après élection régionale (deux mois après les élections dans le Brandebourg et la Saxe), sa position de deuxième parti en RFA57. Il s’agit d’une réalité objective incontournable, y compris lorsque son candidat est radical (Björn Höcke). Cette nouvelle percée de l’AfD s’accompagne d’une forte poussée du parti de gauche (Die Linke) et d’un recul du parti d’Angela Merkel (CDU, – 11,7%)58. On ne peut s’empêcher d’établir un lien entre ces résultats et la politique libérale d’accueil des migrants, il y a peu encore et qui semble mal comprise par la population. En Argentine, le candidat péroniste, Alberto Fernandez est élu au premier tour, éliminant le président sortant, Mauricio Macri, plombé par son bilan économique59, et par voie de conséquence, social des plus catastrophiques60. L’avenir n’est pas très rose61. En Bolivie, les lendemains de l’élection présidentielle, pour le moins contestés et contestables, ne sont pas un long fleuve tranquille pour Evo Morales62. En Italie, celui que la bien-pensance germanopratine avait déjà enterré se rappelle à son bon souvenir63. En effet, la droite menée par Matteo Salvini remporte une large victoire en Ombrie, renforçant le pouvoir de La Ligue dans le pays64. Il faudra encore compter sur lui à l’avenir.

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » (Jacques-Bénigne Bossuet). On pourrait même dire que « Dieu pleure » quand il voit la bêtise et l’aveuglement de certains de nos dirigeants…

Là se situe le cœur du problème !

UNE CAUSALITÉ PROFONDE : LE MÉPRIS DES PEUPLES

Face à cette trahison des clercs qui signe une souveraineté sans peuple de plus en plus prégnante. Elle prend la forme d’un contournement du peuple à l’instar d’une construction européenne à la schlague.

La trahison des clercs : la souveraineté sans peuple

Richard Labévière résume parfaitement la problématique actuelle dans son dernier édito sur notre site : « Non seulement les représentants élus représentent de moins en moins leurs administrés, voire plus du tout, mais souvent ils sont pris la main dans le pot de confiture, prêts à tout pour se remplir les poches et défendre un système qui assure la reproduction de leurs privilèges. Cette évolution finit par identifier le régime parlementaire classique avec un système de corruption légalisée dont la principale finalité est sa propre reproduction »65. Tout est dit et bien dit en quelques lignes. Nos dirigeants aveugles et sourds font mine de ne pas comprendre que ce sont leurs politiques et leurs agissements qui conduisent à un tel désaveu de plus en plus violent. Il y a fort longtemps déjà, Julien Benda dénonçait ce qu’il qualifiait justement de Trahison des clercs dans un ouvrage paru initialement en 1927 et réédité en 1946. La trahison des clercs est un phénomène idéologique. Julien Benda dénonce dans son ouvrage tous les intellectuels qui abandonnent les valeurs morales absolues de la vérité, de la connaissance, et de la raison au profit des valeurs d’action. Il dresse pour ce faire un portrait de l’intellectuel authentique qui réhabilite l’esprit classique, en recul par rapport aux questions politiques, comme seule véritable tradition de pensée française. Portrait qui peut s’appliquer, trait pour trait, à nos dirigeants, à nos parlementaires déconnectés de la réalité et indifférents aux désidératas de leurs mandants, à notre haute fonction publique, à nos médias moutonniers !

Le contournement du peuple : l’Europe à la schlague

Du Liban66 au Chili, d’Haïti à Hong Kong, en passant par l’Équateur, le Soudan et l’Algérie, les soulèvements au Sud se multiplient et s’intensifient. Si le déclencheur est spécifique à chaque contexte national, les ressorts sont partout les mêmes et les modes d’organisation similaires. Si les déclencheurs sont spécifiques à chaque contexte national, les ressorts sont partout les mêmes. La contestation d’une mesure ponctuelle se mue rapidement en un rejet global du pouvoir et de la corruption ; de la corruption du pouvoir. Ainsi, faut-il entendre celle-ci à la fois de manière classique, comme détournement d’argent, et de façon organique, comme falsification du service (au) public. Les gouvernements sont contestés comme lieux de pouvoirs, accaparés par un alliage de la classe gouvernante, des élites nationales et des institutions financières internationales – le Fonds monétaire international (FMI) par exemple ; cible directe des manifestations en Équateur et en Haïti –, au service de leurs propres intérêts. (…)67. Pour ce qui est de notre vieux continent, l’Union européenne constitue le meilleur champ d’investigation de la pratique « démocratique » et de ses insuffisances, voire de ses dérives inquiétantes qui font le lit des prétendus partis populistes. Le peuple français se prononce contre le projet de traité constitutionnel. On lui impose ce dont il ne veut pas par la voie du Congrès réuni à Versailles. Le peuple français rejette les accords commerciaux (avec le Canada ou le Mercosur), négociés en toute opacité mais pour son plus grand bien, par une Commission technocratique. On lui impose ce dont il ne veut pas au nom d’un libéralisme échevelé et d’une mondialisation heureuse. Le reste est à l’avenant. Dans ces conditions, on comprend mieux les raisons de la grogne planétaire.

DU RETOUR DES PEUPLES À LA REVANCHE DES PEUPLES

Aujourd’hui, les peuples tentent de prendre leur revanche alors que nos élites pensaient les avoir réduits au silence. Ils ont compris que, désormais, ils doivent (re)prendre leur destin en mains s’ils ne veulent pas être les oubliés de l’histoire. En voulant chasser le vent mauvais soufflant sur notre pays, Emmanuel Macron souffle sur les braises, aboutissant au résultat inverse (Cf. l’absence de véritable débat sur la laïcité et sur la place de l’islam dans notre pays68 ; sur l’essence de la construction européenne et sur son utilité pour les citoyens69). L’homme le plus intelligent de notre Douce France est une sorte de pyromane pompier, un président à la tête d’un État pompier faut d’avoir mis en place un État stratège70. Quand cessera-t-il de prendre ses concitoyens pour des imbéciles incapables du moindre bon sens dont manquent les dignes représentants de la Caste ? « Aujourd’hui, les gouvernements ne sont plus seuls en cause. Nous le sommes d’abord… »71. Sans pour autant verser dans l’analogie facile et mensongère, force est de constater que derrière le village Potemkine de la démocratie, de l’état de droit, l’édifice se fissure sérieusement, vacille sur ses fondements aux quatre coins de la planète. Il faut avoir le courage d’opposer une « pensée délinquante » à une vérité officielle (Alain Finkielkraut). Nous sommes aujourd’hui entrés, lentement mais sûrement, dans un monde en transition, dans la fin d’un monde, qui voit au-delà d’un simple retour des peuples, une revanche des peuples après plusieurs décennies d’humiliation.

40 David Larousserie, Ordinateur quantique : nouvel eldorado ou bulle spéculative ?, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 29.
41 Philippe Escande, Les trois mythes technologiques de 2019, Le Monde, Économie, 26 octobre 2019, p. 14.
42 Ilvo Diamanti/Marc Lazar, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties, Gallimard, 2019.
43 Emmanuel Lévy, Tour du monde des révoltes, Marianne, 1er – 7 novembre 2019, pp. 14-15.
44 Michael Pettis, « Une guerre des classes se profile », Marianne, 1er – 7 novembre 2019, pp. 16-17.
45 Franck Dedieu/Soazig Quéméner, Le réveil des classes moyennes, Marianne, 1er – 7 novembre 2019, pp. 10 à 13.
46 Catherine Nay, Manifestations d’automne, Valeurs Actuelles, 31 octobre 2019, p. 8.
47 Nada Maucourant Attalah, Au Liban, la difficile contestation du leadership chiite, www.mediapart.fr , 27 octobre 2019.
48 Ziad Majed, Au Liban, un air de mai 68, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 27.
49 Laure Stephan, Liban : Tripoli retrouve sa fierté dans la contestation, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 4.
50 Georges Malbrunot, Irak : Moqtada Sadr se joint aux manifestants à Nadjaf, Le Figaro, 30 octobre 2019, p. 8.
51 Emmanuel Barozet/Ivan Sainsaulieu, La protestation collective au Chili fait écho à une actualité sociale planétaire, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 27.
52 Sophie Dutrey, La Bolivie s’enfonce dans la crise post-électorale, Le Figaro, 30 octobre 2019, p. 8.
53 Thierry Ogier, L’Amérique du Sud s’embrase contre l’austérité, Les Échos, 31 octobre -1er– 2 novembre 2019, p. 9.
54 Zahra Chenaoui/Hélène Sallon/Benjamin Barthe, En Algérie comme en Irak, la rue maintient la pression sur le pouvoir, Le Monde, 3-4 novembre 2019, pp. 1-2-3.
55 Ivan Krastev/Stephen Holmes, Le moment illibéral, Fayard, 2019.
56 Donatien Huet, En ex-Allemagne de l’Est, la gauche s’impose devant une extrême droite galopante, www.mediapart.fr , 28 octobre 2019.
57 Thomas Wieder, Poussée de l’extrême droite en Thuringe, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 6.
58 Thomas Wieder, Les critiques se multiplient contre Merkel à la CDU, Le Monde, 1er – 2 novembre 2019, p. 5.
59 Julien Bouissou/Aude Villiers-Moriamé, Éviter le défaut de paiement, le défi qui attend l’Argentine, Le Monde, Économie & Entreprise, 30 octobre 2019, p. 18.
60 Aude Villiers-Moriamé, Argentine : Alberto Fernandez élu au premier tour, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 8.
61 Carlos Quenan, En Argentine, le nouveau président doit surmonter les divisions internes, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 28.
62 Alice Campaignolle, En Bolivie, l’opposition se mobilise contre la réélection d’Evo Morales, www.mediapart.fr , 28 octobre 2018.
63 Jérôme Gautheret, En Ombrie, l’échec de la stratégie du « tout sauf Salvini », Le Monde, 30 octobre 2019, p. 6.
64 Vers une large victoire de Matteo Salvini en Ombrie, Le Monde (AFP), 29 octobre 2019, p. 6.
65 Richard Labévière, Contestation globale dans Santiago-Beyrouth : le fascisme revient… , www.prochetmoyen-orient.ch , numéro 254, 28 octobre 2019.
66 Sunniva Rose, Saad Hariri démissionne sous la pression des manifestants, Le Figaro, 30 octobre 2019, p. 8.
67 CETRI, Un nouveau printemps des peuples ?, Le Blog du CETRI, www.mediapart.fr , 28 octobre 2019.
68 Françoise Fressoz, Chasser le vent mauvais soufflant sur le pays, Le Monde, 30 octobre 2019, p. 30.
69 Régis Debray, L’Europe fantôme, Collection « Tracts », Gallimard, 2019.
70 Jean-Michel Bezat État pompier, État stratège, Le Monde, 29 octobre 2019, p. 30.
71 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019, p. 53.
 
 
FRANCE 2019 : DES LUMIÈRES À LA PÉNOMBRE OBSCURANTISTE ! Jean Daspry. France, mère des arts, des armes et des lois. France, patrie des droits de l’Homme. France, patrie des intellectuels, des artistes de renom. France, patrie des Lumières. Où es-tu passée, France éternelle ? Balayée d’un trait de plume, d’un clic de souris par une sorte de « vent mauvais », de tsunami juridico-médiatique venu d’Outre-Atlantique72. Une sorte de généralisation du « politiquement correct »73, de la bien-pensance (par opposition à la mal-pensance comme il existe la malbouffe) qui stérilise tout débat démocratique, philosophique, politique, diplomatique, économique, financier, social, « sociétal », culturel, religieux… jusqu’à créer un délit de délinquance de la pensée. Aujourd’hui, il est important de comprendre le cadre général de la limitation des libertés publiques en France pour mieux saisir la réalité des exemples concrets de cet exercice de sape de notre État de droit, une sorte de maccarthysme ambiant.

LE CADRE GÉNÉRAL DE LA LIMITATION DES LIBERTÉS PUBLIQUES

Au secours, George Orwell est de retour. 2019 ressemble à s’y méprendre à 1984. Au secours, Vichy est de retour. 2019 ressemble à s’y méprendre à 1940. Le devoir de « vigilance » d’aujourd’hui fait figure de devoir de délation des heures les plus sombres de notre Histoire74. Le quotidien Le Monde ressemble à s’y méprendre à la Pravda de l’époque héroïque de l’URSS. Les chaînes d’abrutissement en continu ressemblent à s’y méprendre à l’ORTF… en pire. Le CSA veille au grain, traquant les hérétiques qui s’autorisent à émettre une opinion discordante tel le ministère de la Censure d’une dictature, d’une démocrature, d’une démocratie illibérale75. La Caste des intouchables des grands corps de l’État (Conseil d’État, Cour des comptes, Inspection des Finances) monopolise le pouvoir politique (présidence de la République et premier ministre), les rouages des corps de contrôle, les postes clés de la haute administration, des grandes entreprises publiques, des autorités administratives (prétendument) indépendantes, des cabinets ministériels… au mépris du peuple souverain. Elle constitue le fidèle miroir, le parfait exemple de ce microcosme français pratiquant sans gêne et sans remords l’endogamie, la connivence, le conflit d’intérêts. Le bûcher des innocents fonctionne à plein régime, consumant les restes de tous les téméraires qui s’aventurent à s’accrocher à la seule « vérité des faits » chère à Hannah Arendt, les Michel Onfray, les Éric Zemmour (son émission ne sera pas plus diffusée en direct sur CNews)et tant d’autres. La machine à lyncher, à savoir les réseaux sociaux, qui sont les plus asociaux qui soient, fait office de tribunal populaire76. La présomption d’innocence fait figure de clause de style tant elle s’est transformée en présomption de culpabilité. Au rythme où va la judiciarisation de notre Belle France, qu’adviendra-t-il de quelques figures emblématiques de notre héritage littéraire et philosophique ? Comme le relève avec pertinence Michel Onfray (CNews, 24 octobre 2019), aujourd’hui Rabelais, Voltaire, Descartes, Camus, Gary… seraient purement et simplement censurés pour déviationnisme aggravé. Ils se retrouveraient illico subito presto devant la XVIIème chambre du tribunal de grande instance de Paris pour y être cloués au pilori par un sinistre magistrat ni indépendant, ni impartial, adhérent du syndicat de la magistrature (SM), devenu célèbre par son célèbre « Mur des cons »77. Et sans que cela ne provoque le moindre battement de cils, le moindre coup de menton de nos droits de l’hommistes des salons du Faubourg Saint-Germain.

DE QUELQUES EXEMPLES DU MACCARTHYSME AMBIANT

Que dire de l’infantilisation de notre société du nouveau monde cher à Jupiter. Celui des bobos, de la trottinette avec un casque sur les oreilles, des « travers de langage » (le bobo, il faut changer de logiciel, Grenelle, Peuple de gauche, Peuple de droite)78, du hashtag #balancetonporc, de Paris, capitale la plus sale de la planète, de l’enfant qui apprend à l’adulte ce qu’il doit faire, de Greta Thunberg qui fait la leçon climatique aux grands de ce monde, de la remise en cause de l’autorité, du voile pudique dont on recouvre le voile de nos compromissions, du dédain affiché du peuple et du « populisme » qui sent la clope et le diesel, des manifestations au Chili79, en Bolivie, en Catalogne, au Liban, en Irak, en Guinée…80, des coups de menton sans lendemain sur les Kurdes et la Turquie, sur l’OTAN81 qui ne sait plus où elle en est82, de Jupiter l’humaniste qui refuse d’accorder le droit d’asile à Edward Snowden83, d’une Union européenne qui est en passe de sortir de l’Histoire84, des Nathalie Loiseau et des Sylvie Goulard voire des Thierry Breton85, du ministère de la Justice aux ordres de la République en godillots86, d’un Grenelle des violences conjugales, d’une société du chacun pour soi, de l’indignation à géométrie variable qui tolère qu’une université (celle de la bonne ville de Bordeaux) annule une conférence de Sylviane Agacinski (agrégée de philosophie, épouse de Lionel Jospin) sur la GPA en raison de menaces dont elle fait l’objet (jusqu’où ira le « maccarthysme universitaire » ?)87, de l’intelligence artificielle destinée à remplacer l’intelligence humaine pour mieux formater les esprits sans parler la téléphonie mobile de cinquième génération (5G) ou de la voiture autonome88 … Et, le reste est à l’avenant. Qu’en pense Jupiter le défenseur des droits de l’homme et de la liberté d’expression dans notre pays ?

Triste bilan ! Une sorte d’indigeste inventaire à la Prévert, de mauvais théâtre d’ombre. Tout ceci donne le tournis. Décidemment, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre Douce France. Nous marchons sur la tête. D’un trait de plume, nous avons effacé l’héritage sacré du siècle des Lumières pour y substituer le siècle de la pénombre, de l’obscurantisme. Bravo à Jupiter et à sa cohorte de liberticides ! Rappelons que la liberté n’est jamais un bien acquis pour l’éternité. Face à ces 50 nuances de censure, il faut combattre sans relâche ces bien-pensants pour sauver la liberté d’expression et la paix civile dans notre pays89.

72 Eugénie Bastié, « Aux États-Unis, les écrivains et artistes s’autocensurent par peur du lynchage », Le Figaro, 18 octobre 2019, p. 15.
73 Laure Mandeville, Le fléau du politiquement correct qui divise la gauche américaine, Le Figaro, 18 octobre 2018, p. 15.
74 Samuel Laurent, La fonction publique face au devoir de « vigilance », Le Monde, 26 octobre 2019, p. 12.
75 Sandrine Cassini, Le CSA face au cas Zemmour, Le Monde, 26 octobre 2019, p. 16.
76 Lucas Bretonnier, Facebook, twitter, nouveaux tribunaux populaires, Marianne, 25-31 octobre 2019, pp. 10 à 16.
77 Philippe Bilger, Le mur des cons, Albin Michel, 2019.
78 Jean-Paul Pancracio, Travers de langage, http://observatoire-de-la-diplomatie.com/travers-de-langage/ , 25 octobre 2019.
79 Maria Poblette, Le temps des gilets « Amarillas », Marianne, 25-31 octobre 2019, pp. 34-35.
80 Natacha Polony, La révolte des manants, Marianne, 25-31 octobre 2019, p. 3.
81 Jack Dion, Plutôt que la Turquie, c’est la France qui doit quitter l’OTAN, Marianne, 25-31 octobre 2019, p. 58.
82 Nathalie Guibert/Jean-Pierre Stroobants, L’OTAN en crise face à Trump et Erdogan, Le Monde, 26 octobre 2019, p. 2.
83 Marguerite Moreau, Ils ont oublié Edward Snowden, Marianne, 25-31 octobre 2019, p. 59.
84 Jacques Julliard, Histoires de clowns, Marianne, 25-31 octobre 2019, p. 4.
85 Anne-Sophie Mercier, Thierry Breton. L’étoffe des réseaux, Le Canard enchaîné, 30 octobre 2019, p. 7.

86 Dominique Simonnot, Une réforme de la justice arbitrée par les résultats électoraux de LRM, Le Canard enchaîné, 23 octobre 2019, p. 3.
87 La direction de l’université Bordeaux Montaigne a estimé que « face à des menaces violentes », elle ne pouvait « assurer pleinement la sécurité des biens et des personnes ni les conditions d’un débat vif mais respectueux ». « Cette manifestation de censure est une atteinte excessivement grave et violente à la confrontation des idées à laquelle notre université est attachée », a-t-elle dénoncé. AFP
88 Philippe Escande, Les trois mythes technologiques de 2019, Le Monde, Économie & Entreprise, 26 octobre 2019, p. 14.
89 Anne-Sophie Chazaud/Edouard Husson, 50 nuances de censure : ces bien-pensants qu’il faut combattre sans relâche pour sauver la liberté d’expression (et la paix civile), www.atlantico.fr , 25 octobre 2019.
 
 
JUPITER L’EUROPÉN : LEADER MAXIMO OU LOOSER MAXIMO ? Guillaume Berlat. « Français, vous avez la mémoire courte » (Général de Gaulle). Vous qui plébiscitiez ce jeune premier en mai 2017 et qui le désapprouvez en novembre 2019. Journalistes, vous avez la mémoire courte. Vous qui décerniez le titre flatteur de « prochain leader de l’Europe » au plus jeune président de la Ve République (Cf. la une du Times de novembre 2017) et qui le critiquez pour son isolement sur la scène européenne en novembre 2017. Que nos citoyens et nos folliculaires sont versatiles, frappés par le défaut de l’excès dans le jugement ! Après le temps béni des louanges vient le temps maudit des récriminations à l’endroit du président de la République française.

UN LEADER AUTOPROCLAMÉ DE L’UNION EUROPÉNNE QUI SURPREND ET SEDUIT

L’homme qui a tout compris. Mais, il est vrai que les temps ont bien changé en un peu plus de deux ans mais Emmanuel Macron a peu changé depuis. Narcissique, paranoïaque, méprisant, arrogant. Arrogance, c’est bien ce qui lui est fortement reproché par ses pairs de l’Union européenne, Allemagne en tête. L’homme se prétend européen mais agit en permanence à sa guise (il joue perso comme on le dit d’un joueur de football trop individualiste) sur la scène mondiale, faisant fi de la recherche du compromis pour dégager des positions communes susceptibles de démontrer la « puissance » de l’Europe. Le couple franco-allemand fait chambre à part. Rares sont ceux des partenaires du chef de la République française qui n’ont pas subi, un jour ou l’autre, ses quolibets, ses avanies. Jupiter a tout compris du fonctionnement de la machine complexe qu’est l’Europe, en quelques secondes. Les autres n’en ont rien saisi, en plusieurs années d’exercice du pouvoir. À lui le privilège de porter la nouvelle Europe sur les fonts baptismaux. À eux, le soin de psalmodier le De profundis de l’ancienne Europe au moment de la mettre en terre. Un remake de la querelle des Anciens et des Modernes. Un remake du monde manichéen des Mauvais et des Bons. Mais, ce petit jeu de c. n’a qu’un temps.

L’homme qui n’a rien vu venir. Les faits sont têtus. La réalité rattrape Jupiter en lui rappelant que la Roche tarpéienne est proche du Capitole. Ses thuriféraires d’hier sont devenus ses pires détracteurs du jour. Comme le disait feu le commentateur de football, Thierry Roland, les mouches ont changé d’ânes. C’est qu’aujourd’hui, les déconvenues à répétition du maître à penser de l’Europe sont légions. Une déculottée pitoyable chasse l’autre. Tout ceci donne le tournis au citoyen qui peine à comprendre que la France, pays fondateur de la CECA, d’Euratom et de la CEE, en un mot bon élève d’hier soit aujourd’hui rangée dans le groupe des cancres de l’Union européenne. France qui fait la leçon aux pays du Club Med mais qui ne respecte pas les sacro-saints critères de Maastricht. Il est vrai que le président français a fort à faire sur la scène intérieure : grève à la SNCF, débat sur le voile, le communautarisme, l’islamophobie90.

UN LEADER AUTOPROCLAMÉ DE L’UNION EUROPÉNNE QUI EST DE PLUS EN PLUS CONTESTÉ

Quel constat dresse-t-on dans les milieux bien informés ?

Sur un plan général. En 2017, Emmanuel Macron a surpris et séduit. En 2019, il surprend toujours mais la séduction a fait place à l’irritation, voire à la franche acrimonie91. Dans les chancelleries étrangères, l’on admet de moins en moins que, ce gamin que les Français ont mis à l’Élysée, s’autoproclame leader d’une Union européenne en voie de décomposition. Ses kyrielles d’initiatives inattendues sur tous les sujets ainsi que ses attaques contre le système « déroutent, dérangent », pire encore, « choquent » les chastes oreilles de la nomenklatura européenne. Il est vrai que pour faire reproche à l’autre, il faut soi-même être irréprochable. Or, le moins que l’on puisse dire est que le Dieu Jupiter n’est pas exempt de reproches. Le parlement européen est venu le lui rappeler en renvoyant à ses chères études sa candidate à la commission, Sylvie Goulard.

Sur le plan institutionnel, son brillantissime discours refondateur de la Sorbonne de l’automne 2017 est mal passé, n’ayant jamais été concerté avec ses partenaires. Celui d’Aix-la-Chapelle en janvier 2019 a passablement agacé la chancelière qu’il a critiquée à mots à peine couverts92. Ses sorties sur l’armée européenne, la défense européenne lui ont valu en retour quelques volées de bois vert de la ministre allemande de la Défense, AKK. Son combat victorieux contre le système de « Spitzenkandidaten » est gagnant sur le très court terme mais catastrophique sur le moyen terme, lui alignant le soutien des chefs des partis lorsqu’il fait appel à eux pour sauver le soldat Goulard. Au-delà de la substance, la forme indispose prodigieusement tant Emmanuel Macron semble ignorer les codes, les us et coutumes de la diplomatie. En bon français, on dirait que son éducation laisse à désirer. Plus récemment, son veto à l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne de la Macédoine du Nord et de l’Albanie – dont nous pensons qu’il est entièrement justifié sur la substance, la commission européenne ayant pris de très mauvaises habitudes en la matière – tombe mal d’autant plus qu’il et mis en avant de façon très maladroite.

Sur un plan humain, tout d’abord ses saillies contre les démocraties illibérales (Hongrie, Pologne…) ont été guère appréciés par les intéressés. Aujourd’hui, lorsqu’il comprend qu’il est isolé, Emmanuel Macron est contraint de changer de ton au nom de la Realpolitik, voire d’aller à Canossa. Comment expliquer que le Forban Orban soit désormais reçu à l’Élysée avec tous les honneurs93. Ensuite, aussi peu pertinents que maladroits, le choix des personnes qu’il désigne pour représenter la France tant au parlement européen (Nathalie Loiseau) qu’à la commission européenne (Sylvie Goulard) tournent d’abord à la farce, puis à la débandade. Le crédit de la France, déjà fort réduit à Bruxelles, s’en trouve aussitôt affecté. La France donne l’impression qu’elle ne connait toujours pas le sens des termes tels que probité, intégrité, morale, déontologie. Et cela est d’autant plus grave qu’elle se plait à donner des leçons de morale à tous ses partenaires qui n’en croient pas leurs yeux.

Emmanuel Macron se présente comme le leader de la disruption et du mouvement permanent dont les ennemis sont l’immobilisme et la paralysie. Il fait de la diplomatie de l’audace le mantra de son action extérieure tout en oubliant qu’une politique étrangère commune se décide à vingt-sept/vingt-huit et non à Paris dans le secret du roi, qu’elle suppose d’accepter des compromis et ne se fait pas à coup de Diktat. Aujourd’hui, Jupiter subit les foudres – bien méritées au demeurant – de ses pairs, du parlement et de la commission qu’il traite avec le plus grand mépris. Le retour de bâton est presqu’immédiat. Jupiter l’européen se mue, rapidement mais sûrement, du statut très envié de leader Maximo à celui peu enviable de looser Maximo.

90 Erik Emptaz, Débat sur le voile, communautarisme, islamophobie. Macron marche sur la pointe des pieux !, Le Canard enchaîné, 30 octobre 2019, p. 1.
91 Sylvie Kauffmann, Leadership et Europe, tout un oxymore, Le Monde, Géopolitique, 24 octobre 2019, p. 30.
92 Guillaume Berlat, Un nouveau traité franco-allemand pour quoi faire ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 janvier 2019.
93 Guillaume Berlat, La dernière couleuvre de Jupiter, www.prochetmoyen-orient.ch , 21 octobre 2019.
 
 
39 ONGs DEMANDENT AUX DEPUTES LE RETRAIT DE LA RESOLUTION MAILLARD – Agences, 1er novembre. 39 ONG et associations françaises demandent au président de l’Assemblée nationale et aux présidentes et présidents des Groupes politiques et des Commissions d’écarter définitivement la « résolution Maillard ». Loin de renforcer la lutte contre l’antisémitisme comme elle le prétend, cette résolution menace les libertés publiques françaises par une suspicion généralisée contre toute critique de l’État d’Israël et de ses incessantes violations des droits de l’Homme.

Monsieur le président de l’Assemblée nationale,

Mesdames et Messieurs les présidentes et présidents des Groupes politiques et des Commissions,

Vous avez la responsabilité d’un choix particulièrement important : remettre la proposition de « résolution Maillard » à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale en transformant la lutte contre l’antisémitisme en un sujet polémique qui divise la France, ou suivre les avis de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) en remettant le combat contre l’antisémitisme au cœur de la formidable mobilisation de la société civile de notre pays contre le racisme sous toutes ses formes.

Nous souhaitons vous alerter sur le caractère très contestable et dangereux de cette proposition de résolution. En effet, l’article unique du projet de résolution « approuve sans réserve la définition opérationnelle de l’antisémitisme » utilisée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) ».

L’idée même de vouloir définir chaque type de racisme est contestable, et contestée par la CNCDH. Elle risquerait de fragiliser l’approche universelle et indivisible du combat antiraciste, qui devrait prévaloir à l’opposé des revendications identitaires qu’elle risque de favoriser. Elle ouvre de surcroît la voie à une concurrence victimaire entre les différentes formes de racisme et met à mal le vivre ensemble dans notre pays.

Nous, organisations de la société civile en France, formulons ces quatre recommandations : :

•    En accord avec l’avis de la CNCDH, rejeter la « définition de l’antisémitisme de l’IHRA » qui représente une menace pour toute critique légitime contre l’État d’Israël, régulièrement accusé de la violation de nombreux traités et instruments du droit international dont la France est garante.

•    Protéger l’espace de liberté d’expression et de réunion des associations françaises et militants qui doivent pouvoir continuer de défendre les droits des Palestiniens et critiquer la politique israélienne sans être accusées injustement d’antisémitisme.

•    Suivre les avis de la CNCDH, qui a un rôle de conseil auprès de l’Assemblée Nationale, en remettant le combat contre l’antisémitisme au cœur de la formidable mobilisation de la société civile de notre pays contre le racisme sous toutes ses formes.

•    Écarter définitivement la résolution Maillard, tant qu’elle maintient la référence à l’antisionisme et tant qu’elle n’exclut pas explicitement les exemples associés à la « définition IHRA »

En février 2019, la publication de statistiques sur une augmentation importante des actes antisémites, à laquelle se sont ajoutées des images choquantes d’attaques verbales à caractère antisémite et la profanation d’un cimetière juif, ont provoqué notre indignation.

Nos organisations sont inquiètes de la montée de l’antisémitisme en France et estiment que le combat contre toutes les formes de racisme doit être mené fermement. Nous affirmons aussi le droit de critiquer la politique de tout État, dont l’État israélien quand il commet des violations des droits de l’Homme et du droit international humanitaire. Nous sommes inquiets de l’assimilation entre antisionisme et antisémitisme que la résolution induit et qui revient à remettre en question le droit à la liberté d’expression inscrit dans notre droit français, y compris constitutionnel.

Cette « définition de l’IHRA » qu’elle entend faire adopter est particulièrement dangereuse car elle introduit des « exemples » formulés de manière à faire peser le soupçon d’antisémitisme sur toute critique de l’État d’Israël et de sa politique. Ainsi, cette proposition de résolution empêchera nos organisations de critiquer et dénoncer les nombreuses violations du droit et exactions commises par l’État d’Israël à l’encontre du peuple palestinien, ce qui représente une menace sans précédent à la liberté d’expression.

Malgré les formules introduites dans le texte qui cherchent à garantir la libre critique envers l’État d’Israël, l’expérience d’autres pays européens ayant  adopté la « définition IHRA » montre que cette dernière devient un instrument de propagande et d’intimidation, avec des effets dévastateurs sur nos libertés d’expressions. Car aucune personne, aucune collectivité, ne veut prendre le moindre risque de subir des accusations mensongères et infamantes d’antisémitisme.

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