Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

ORIENT-ATIONS 259

JACQUES-MARIE BOURGET REVIENT SUR « LES BAINS DE SANG » DU MONDE – 1er décembre. La fée qui supporte mon existence, au prétexte que ses mots croisés sont intéressants, s’entête dans son abonnement au « Monde ». Dans cette époque où l’homme est devenu l’avenir de la femme, je souffre en silence et, finalement assez content. Si vous faites de l’enduit ou de la peinture, rien de mieux que les pages du « Monde » : étalées en tapis elles protègent le sol des bavures. Placé dans une cheminée, c’est la seule occasion donnée au « Monde » de mettre le feu.

Samedi 23 novembre, j’aperçois furtivement la « une » de ce journal si utile : « Iran : le régime se maintient au prix d’un bain de sang ». C’est intéressant ! D’un pays dont on ne sait rien, « Le Monde » va tout nous dire. N’usant ni de l’a peu près ni des « fakes news », il ne saurait improviser ou mentir. Niel, tuteur du journalisme, ne peut tolérer le plus nain des bobards. En page deux, un peu Marat, je me plonge dans le bain rouge. Et me prépare à recevoir une trombe d’informations, une avalanche de scoops. Ce qui veut dire des noms d’humains assassinés, la citation du lieu des drames, des échos noirs venus de morgues ou d’hôpitaux. Dans les pays musulmans, pour qui se rend dans les cimetières, compter les morts est facile. Les croyants devant être ensevelis au plus tôt, et à même la terre bien sûr, il suffit de compter les tombes fraichement creusées pour mesurer le poids de la mort. Je me souviens avoir pratiqué ce comptage à Nadjaf, en Irak, en 1991. Où les corps des soldats morts au Koweït trouvaient leur dernier repos ici dans la ville sainte. Mais « Le Monde » ne pleure pas dans les cimetières. Rien de cette technique aléatoire, zéro précision. Avec une telle méthode je peux vous faire une « une » du « Temps » en décrivant comment, en Suisse, le régime de Berne « se maintient par un bain de sang » pour sanctuariser la Fausse aux ours… L’article qui justifie l’affirmation assénée en « une » est un modèle dans l’art du « je ne sais rien, mais je dis tout ». Une première colonne pour amorcer la peur. Elle parle « de scènes de guerre dans certaines villes ou régions du pays, avec tirs à balles réelles ». Pas un seul nom ! Rien ! Il faut atteindre la seconde colonne (à ne pas confondre avec la cinquième) pour avoir un soupçon de concret : « Un médecin a indiqué au « Monde » que son seul hôpital avait reçu six corps sans vie ». Dont ceux de deux membres des forces de répression. Mais où donc ? Arrive l’incontournable recours à « Amnesty International », organisme financé par Soros et la Fondation Ford qui, comme le téléphérique son câble, suit la ligne politique de Washington. L’ONG (sic), a compté « plus de 150 morts alors que son précédent comptage était de 106 ». Vous avez bien pris note. Dans un pays décrit par « Le Monde » comme inaccessible, coupé de l’Internet, c’est dire dans notre monde qu’il n’existe plus, « Amnesty » est capable de dénombrer les cadavres. Peut-être avec le même outil que celui utilisé par le grotesque « Observatoire Syrien des Droits de l’Homme » : le doigt mouillé… Venu à bout du « bain de sang », cet article écrit selon la recette de la barbe à papa, passe à l’analyse diplomatique. Ici on est plus à l’aise. On peut larguer la benne à fantasmes. Cette fois c’est Ali Vaez, Directeur du programme Iran à « International Crisis Group » qu’on pousse en épouvantail. On ne précise pas que ce « Crisis » est un « Réservoir de pensée » américain qui, s’il n’est pas le pire, est néanmoins financé par les riches de Washington, avec une participation à 45% de l’Etat américain. Le jus de crâne d’Ali Avez ne nous parle pas de « bain de sang », hélas, mais glose sur les enjeux du Moyen-Orient. Si compliqué. Bon, nous n’avançons toujours pas sur le sentier de la vérité. Bilan, cet article du « Monde » est de la propagande, une denrée envahissante en ce temps de préparation du « Black Friday ». Le « Monde » est comme les scénarios de ces nouveaux « films », tel « Les gardiens de la galaxie » réalisé à la brouette sur le MCU, « L’Univers Cinématographique Marvel » : il y a des « bons » et des « méchants ». « Le Monde » défend les bons et, même les mains vides, attaque les « méchants ».

Que tout lecteur à qui il viendrait l’idée que j’écris avec, posé sur la tête, un élégant turban noir se calme. Ce que je souhaite pour l’Iran est le retour de Mossadegh. Ce qui n’est pas gagné. Horrifié par la peine de mort, et les cadavres de guerres que j’ai trop vues, je ne peux écrire serein… comme si tout massacre était une bagatelle. Ce qui m’intéresse c’est l’utilisation, faite par « Le Monde », de cadavres putatifs pour justifier la politique de Trump et de ses caniches. Avant de hurler sur les mollahs il serait peut-être bon de se souvenir qu’en 1980, à l’édification d’une théocratie sur les ruines de l’empire du shah, Washington, Paris et bien d’autres ont applaudi au débarquement de Khomeiny à Téhéran, descendant l’échelle de coupée d’un avion d’Air France. L’urgence était de continuer à maîtriser, via ces saints hommes nouveaux, le gaz, le pétrole. Et de bloquer l’Union Soviétique. Alors l’Occident criait en chœur « Allah ouakbar ». Le néo-conservatisme, doctrine constante de Washington depuis près de cinquante ans, née dans les pouponnières du trotskisme avec des nounous comme Paul Wolfowitz, adore « dealer » avec les religieux à barbes, du genre Frères Musulmans ou autres. Ces religieux savent calmer la foule par la prière et la charité, protéger le « Monde libre » du diable communiste et sont prêts à faire de bonnes affaires avec la planète (pendant la guerre Iran-Irak Téhéran a reçu des armes provenant d’Israël).

Mais revenons au journalisme, ce qui n’est pas toujours facile quand on parle du « Monde ». Résumons. Nous avons lu un papier qui dit tout savoir « du bain de sang », mais ne le décrit pas, ce que je regrette pour les victimes. Peut-être bien plus nombreuse que les 150 morts mobilisés par « Amnesty ». Sur une affaire tragique, et des drames, nous avons un papier qui rameute une légitime indignation, mais crie « au loup dans le vide » comme dans la fable d’Esope. C’est par expérience que ce genre d’article qui n’est pas destiné à informer mais à faire peur, m’interpelle. En 1999 j’étais au Kosovo, sous les si délicates bombes de l’OTAN. Depuis Paris, nous informant alors sur le sort des Kosovars, « Le Monde » évoquait « 700 000 fantômes », autrement dit des morts, éparpillés dans la petite enclave Serbe autour du Champ des Merles. Par ce mensonge, publié sur ordre d’Edwy Plenel, alors général du quotidien, « Le Monde » venait justifier les raids de l’OTAN. En réalité, l’intermittent du spectacle assis dans le fauteuil de Beuve-Méry, était intoxiqué. Il tirait ses « 700 000 fantômes » d’un faux document forgé par les services secrets allemands, baptisé « Plan fer à cheval ». Un « rapport » décrivant une épuration ethnique, alors que le nombre des victimes tombées au Kosovo est si difficile à établir que la fourchette oscille entre 2000 et 5000. Cela en incluant les morts provoquées par les bombes et missiles de l’OTAN, et les règlements de comptes entre milices. On observera sans malice que cette généreuse et salutaire politique du « Monde », celle de défendre les victimes, est aussi une raquette trouée. Avez-vous lu à la « une », depuis que Bagdad est devenue la capitale d’une démocratie « Bain de sang en Irak » (où l’on ne compte, parait-il, que 500 morts après les dernières révoltes). Ou « Bain de Sang au Chili » ? Et encore « Bain de sang en France » puisque les moignons, les yeux arrachés et la femme tuée dans son salon à Marseille, saignent aussi ? Non, les imprimeurs du « Monde » ne sortent ce bain sacré de leur haut de casse que pour le Venezuela, la Bolivie, la Syrie, l’Algérie. Jamais pour le Yémen. Sans parler de la Palestine où les balles, bombes et missiles israéliens n’impriment aucune goutte de « bain de sang » à la « une » du « Monde ». Depuis mon expérience au Kosovo je me méfie quand « Le Monde » réchauffe son « bain de sang ». Jadis le pragmatique patron de mon journal d’alors répétait : « Quand on ne voit rien on ne dévisse pas le capuchon de son stylo. Quand on voit on fait une photo ». On appelait cela le journalisme.
 
 
ROGER AKL NOUS DIT : « LE LIBAN DETRUIT PAR SES DIRIGEANTS CHRETIENS ? » – Je n’allais plus écrire ni m’occuper du Liban car je trouvais que, seule, la prière peut le sauver. Une propagande des Forces Libanaises me fit changer d’avis.

Ah, les Forces Libanaises, à l’origine, la force de frappe du parti Kataeb qui assassina Toni Frangieh, le très chrétien de Zghorta, et toute sa famille, car il n’était pas d’accord avec eux. Aujourd’hui, ils ont fait une propagande contre le Hezballah et disent que ce dernier veut reconquérir, aujourd’hui, les terres chiites perdues aux chrétiens, durant les siècles passés. ”Je suis chrétien, c’est là ma gloire, mon espérance et mon soutien” (chant d’Eglise) et c’est pour cela que j’ai honte de leurs mensonges.

Le Hezbollah n’est pas né durant leurs guerres intestines, contre les Palestiniens et les musulmans sunnites, créées par les mains de ceux qui veulent détruire le Liban, pour l’intérêt d’Israël. Il est né après l’agression israélienne, de 1982, et fut renforcé par les tromperies occidentales disant avoir envoyé leurs troupes, au Liban, pour renvoyer les troupes israéliennes, chez elles, alors que leurs agissements et même leurs morts sacrificielles avaient montré et démontré avoir été envoyées pour le contraire. Le Hezb fut renforcé par l’appui du général, puis Président chretien, Emile Lahoud, que les Forces Libanaises, avec le parti sunnite, Al Moustakbal, ont essayé de renverser à cause de sa politique indépendante de l’Amérique, donc de l’Arabie saoudite, de l’OTAN et surtout d’Israël, notre agresseur chassé en 2000 et battu en 2006 [i].

Oui, le Hezb pourrait agir aujourd’hui, avec les résistants libanais de tous bords et toutes confessions, comme en 2007, et forcer nos dirigeants à agir pour sauver le Liban. Mais il ne le fera pas pour détruire qui que ce soit au Liban, mais pour le sauver de ceux qui veulent le détruire, sur ordre extérieur et à la solde d’Israël, comme il l’a déjà sauvé en 1996, 2000, 2006, 2007 et, depuis 2011, durant ses combats avec les armées libanaise et syrienne et tous les résistants contre les fanatismes musulmans, chrétiens et juifs, dirigés pas les adorateurs de Mammon et de l’argent global.

[i] Lire Roger Akl, ”Le Mensonge Gobal”, 2007, éditions Sigest, Alfortville, France http://editions.sigest.net/
 
 
ALAIN CHOUET NOUS DIT : « ORIENT COMPLIQUE, IDEES SIMPLES, LE CAS LIBANAIS », 2 novembre. Gebran Bassil, chrétien maronite, ministre des Affaires Étrangères, gendre du président de la République Michel Aoun et candidat à l’élection présidentielle, est proche de Hassan Nasrallah, chi’ite, chef du Hezbollah. Nasrallah est allié à Nabih Berri, chi’ite, Président du Parlement et du mouvement chiite Amal. Berri est fermement opposé à Gebran Bassil. Samir Geagea, chrétien maronite et chef des Forces Libanaises, est également opposé à Bassil mais allié avec Saad Hariri, musulman sunnite, Premier ministre démissionnaire, bien que Hariri soit parfois allié avec le président Michel Aoun. Quand il n’est pas allié à Michel Aoun, Saad Hariri est proche de Walid Joumblatt, druze, chef du Parti socialiste progressiste (PSP) qui déteste le Président Aoun et son gendre Gebran Bassil, tout comme Samir Geagea. En fait Joumblat déteste Samir Geagea mais ne le dit pas, car Geagea est avec Hariri mais il déteste Michel Aoun. Quant à Michel Aoun, il est contre Sleiman Frangieh, chrétien maronite, ancien ministre, petit fils d’un ancien président de la République et chef du parti des Maradas qui est proche de Hassan Nasrallah. Frangieh déteste Gebran Bassil qui est également proche de Nasrallah. Il reste donc Amine Gemayel, chrétien maronite, ancien président de la République, chef du Parti des Kataëb, qui est opposé à tout le monde, sauf quand il est avec l’un ou l’autre ou plusieurs. Voilà. Si vous avez compris quelque chose à ce que vous venez de lire, c’est que j’ai mal expliqué la situation. Veuillez m’en excuser.

http://alain.chouet.free.fr
 
 
ALAIN CORVEZ NOUS DIT : « LES SERVICES SYRIENS DETIENNENT DE NOMBREUX JIHADISTES FRANÇAIS » – 15 novembre. Ils sont prêts à parler de leur sort avec les responsables français mais cela implique auparavant le rétablissement de relations diplomatiques, ou au moins consulaires dans un premier temps, et la levée des sanctions contre le pays. Contrairement à ce qui est parfois dit, la France ne sera pas exclue de la reconstruction du pays quand la paix sera revenue car la technologie française est attendue. Les positions hostiles à la Syrie seront mises au passif de l’alliance occidentale. La Turquie est un ennemi de la Syrie qui devra quitter le territoire syrien lors de l’accord de paix. Elle n’est jamais fiable car elle joue en permanence double ou triple jeu, envers la Syrie mais aussi envers les EUA, la Russie et l’UE pour essayer de poursuivre ses objectifs de domination dans un domaine où un autre. Les Kurdes syriens dont le particularisme est reconnu par la Constitution et qui ont des députés au Parlement ont reconnu leur appartenance à la nation syrienne qui désire vivre en paix avec ses voisins. Ils ont été manipulés par les EUA mais n’ont désormais d’avenir et de protection contre la Turquie qu’au sein de la nation syrienne.
 
 
UE : DRAMATURGIE BUDGETAIRE – Eric-André Martin. Le débat sur les perspectives financières de l’Union européenne (UE) s’inscrit traditionnellement dans une dramaturgie complexe, qui confine à la cacophonie : les tenants de la solidarité européenne s’opposent aux partisans du juste retour, les défenseurs des politiques sectorielles traditionnelles aux promoteurs des dépenses destinées à préparer l’avenir, les nouveaux Etats membres aux anciens, les Etats du nord de l’Europe à ceux du sud… Pour éclairer les enjeux de fond qui s’attachent à ce débat, il est important de rappeler que le budget de l’UE n’est pas un simple outil comptable mais un moyen de remplir les objectifs politiques de l’Union. De surcroît, le cadre financier pluriannuel est à la fois un instrument contribuant à préparer l’avenir à moyen terme de l’Union, et l’expression de la solidarité entre ses membres. Il faut enfin considérer, à la lumière des crises qu’a connues l’UE ces dernières années (crise ukrainienne, crise migratoire, attentats terroristes, cyberattaques…), que les modes d’intervention de l’Union et les attentes à son égard ont changé. Ces crises marquent « le retour de la politique en Europe[1] » et le passage à une « politique de l’événement[2] », ce qui impose désormais à l’UE d’être plus réactive face aux situations qui peuvent se présenter.

Le besoin de réactivité engage la crédibilité de l’UE sur le terrain à travers sa capacité à mettre en accord ses discours et ses actes. Il s’agit aussi d’un enjeu crucial pour les citoyens de l’Union, qui attendent de leurs dirigeants que ces derniers assurent leur sécurité et celle de l’espace dans lequel ils vivent, mais aussi qu’ils les protègent face aux chocs économiques et sociaux provoqués par la mondialisation. Les travaux du consortium Višegrad Insight, par leurs analyses et leurs propositions, permettent de souligner les principaux enjeux que présente la planification budgétaire de l’UE pour les pays du groupe de Višegrad (V4)[3], tout en situant cette question dans une analyse plus générale autour des scénarii d’évolution de la région à l’horizon 2025[4]. Cette dernière étude souligne dans ses scénarii les plus favorables à l’UE[5], l’importance décisive que revêt l’expression de la solidarité européenne d’une part et l’attractivité de son modèle pour les jeunes générations des pays du V4, attachées au triangle formé par les nouvelles technologies, la justice sociale et l’intégration européenne, d’autre part. A cet égard, deux évolutions méritent une attention particulière tant à travers les enjeux qu’elles présentent pour l’UE face au reste du monde, que du potentiel de conflit qu’elle recèle entre les pays du V4 et le reste de l’Europe.

En premier lieu, l’Europe est confrontée à une double transition : une transition énergétique et une transition digitale, toutes deux porteuses de nouvelles opportunités économiques. La transition énergétique est de surcroît plébiscitée par une large part de l’opinion publique en Europe, au regard de sa contribution à la protection du climat. Ces transitions constituent aussi un défi industriel pour l’Europe, qui ne s’y est pas bien préparée, et peuvent constituer une opportunité intéressante pour les pays du V4, s’ils s’insèrent dans la restructuration des chaînes de valeur. L’économie européenne ne produit qu’une faible partie des équipements et des technologies dont elle aura besoin pour développer sa production d’énergie renouvelable et son parc de voitures électriques, à des niveaux lui permettant de respecter ses objectifs climatiques. Dans le domaine numérique, faute d’avoir pu faire émerger des grands acteurs de l’internet, le développement de ces technologies risque de favoriser des entreprises américaines ou chinoises. Il y a donc un risque important que s’opère un transfert de valeur ajoutée au détriment de l’industrie européenne. A titre d’illustration, une batterie représente 40% de la valeur d’une voiture électrique. Ces batteries sont produites aujourd’hui à partir de technologies fournies par des leaders japonais, coréens ou chinois[6].

Pour les pays du V4, compte tenu de leur structure industrielle et de la composition de leur mix énergétique, la transition énergétique devrait entraîner des pertes d’emplois, notamment dans les secteurs produisant des énergies fossiles et l’automobile. A cela s’ajoute un risque d’obsolescence du capital utilisé dans les cycles de production respectifs, ce qui pourrait avoir un impact très important dans certains bassins d’emplois.  Par conséquent, la question de la transition énergétique ne se pose pas seulement en termes de réduction du niveau des émissions, mais aussi en termes de politique industrielle et de compétitivité. Les financements européens doivent permettre de s’y préparer en investissant dans les nouvelles activités et les secteurs industriels en développement, et l’efficacité des dispositifs doit faire l’objet d’une évaluation rigoureuse. La question de l’innovation et des nouvelles technologies devrait être au centre des efforts, afin de mobiliser le potentiel de créativité des acteurs de la région et leur permettre de contribuer à cette transition industrielle, à l’échelle de l’Union européenne. Il est aussi essentiel de prévoir des crédits pour accompagner cette transition, notamment en matière de formation professionnelle et de reconversion, au profit d’une partie de la population active. Le ralentissement de l’activité économique en Allemagne, pourrait accélérer cette tendance à travers une baisse des exportations des pays du V4, préalable à une restructuration des chaînes de valeur[7].

En second lieu, le renforcement de la résilience des sociétés devrait constituer un autre domaine d’intérêt pour les pays du V4, dans le contexte de la programmation budgétaire pluriannuelle de l’UE. En effet, les pays de la région ont une perception commune de l’importance croissante que prennent les menaces non conventionnelles de basse intensité dans leur environnement de sécurité. Ces menaces prennent des formes variées, opérations d’intimidation, cyberattaques, ou tentatives d’interférence dans la vie politique et les processus électoraux nationaux…. Ces opérations ont en commun de se produire sans signe avant-coureur, et de se situer à des niveaux d’intensité, se situant sous le seuil de déclenchement de l’article 5 de l’OTAN. Elles constituent un défi en termes d’organisation et de disponibilité pour les forces de sécurité des pays ciblés, mais aussi en matière de coopération et d’entrainement. Par ailleurs, depuis la crise des migrants de 2015, la question du contrôle des frontières est devenue centrale pour les pays du V4. Comme le souligne l’étude de Višegrad Insight relative aux perspectives financières, le niveau de recherche et développement dans le domaine militaire reste très faible en Europe, et notamment dans cette région. Par conséquent, il paraît nécessaire de réorienter une partie des fonds communautaires au profit des activités de R&D dans le domaine de la défense et de renforcer les moyens de se protéger face aux menaces non conventionnelles, particulièrement dans le domaine de la cyber sécurité. Cela contribuerait à renforcer la sécurité des institutions et des infrastructures critiques des pays de la région et plus généralement la résilience des systèmes, face aux tentatives de déstabilisation.

L’exercice de programmation financière de l’UE sera un premier test de la capacité de la Commission à s’affirmer comme une autorité capable de fédérer les Etats membres et le Parlement autour d’un projet comportant des financements adaptés. Il lui faudra pour cela sortir de son rôle de gestionnaire et échapper à la dramaturgie habituelle, qui fige les lignes et conduit au conformisme. La question est cruciale au regard des impératifs du retour de la politique en Europe, qui a renouvelé les attentes des citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants. Si la Commission prend la mesure de ces changements et démontre sa capacité à agir de façon appropriée, elle en sortira grandie. Faute de quoi elle pourrait subir une grave crise d’autorité.

[1] Luuk van Middelaar, Quand l’Europe improvise, Gallimard 2018

[2] Ibid.

[3] Visegrad Insight, Scenarios for cohesive growth, Special edition, 3 (15) 2019

[4] Visegrad Insight, Five scenarios for 2025, Special edition, 1 (12) 2018

[5] Scenario 3 : Shotgun wedding ; Scenario 4 : Central Europe spring 2.0

[6] Natixis, l’Europe ne sait pas préparer les transitions, Flash économie n°104, 24 janvier 2019

[7] The economist, The Visegrad four: can the good run of Central Europe’s economies last? Print edition, Europe, 24/10/2019

https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/dramaturgie-budgetaire
 
 
RUSSIE : LES HÉMIPLÉGIQUES DE L’INDIGNATION ! Jean Daspry. « L’indignation est le déplaisir que nous cause l’idée du succès de celui que nous en jugeons indigne » (Stendhal). Indignation après le « Brexit » jugé infamant pour la construction européenne. Indignation après l’élection du 45ème président des États-Unis jugé illégitime pour la fonction. Indignation après la reprise de l’enrichissement de l’uranium par l’Iran considérée comme contraire au droit international. Indignation après la victoire russe en Syrie jugée immorale. Et l’on pourrait multiplier à l’infini les exemples de cette manie de stigmatiser chez les méchants ce que l’on encense chez les bons. Une sorte de manichéisme moral version début du XXIe siècle, version occidentale. Deux poids, deux mesures, insupportable pour tout homme ou toute femme attachée à un traitement égalitaire des actes des uns et des autres tant sur la scène intérieure que sur la scène internationale. Une manière de se donner bonne conscience à vil prix avec la bénédiction de notre clergé médiatique, de nos faiseurs d’opinions et autres « spin doctors ». Après les révélations du quotidien Le Monde détenteur d’un brevet de morale universelle, nous découvrirons la Russie coupable de tous les maux de la terre. Mais aussi le bal des faux-culs.

LE MONDE DÉTENTEUR D’UN BREVET DE MORALE UNIVERSELLE

Dans cet exercice de tartufferie, un média se distingue dans la véhémence et la partialité de son propose, le quotidien Le Monde ! Vous savez celui qui s’honore d’avoir été l’un des premiers à avoir lancé la chasse aux bobards (« fake news ») en mettant au point son fameux « Decodex ». L’on pourrait parfois le qualifier de « Deconnex » tant le concept de « fake news » prête à interprétation subjective. Il est vrai que Le Monde exclut de son travail d’investigation ses propres bobards tant il est clair qu’il possède une sorte de vérité révélée sur tout1. À cet égard, nos Rouletabille ont un sujet de prédilection, la Russie du Tsar Poutine. L’homme qui tient d’une main de fer son peuple, qui a envahit la Crimée, qui est venu donner un coup de mai au boucher de Damas (avec un certain succès), qui viole allègrement les valeurs (fausses) et autres droits de l’homme que ses partenaires occidentaux portent en étendards. La soldatesque journaliste du quotidien de l’intelligentsia déploie sa plus grande mauvaise foi pour critiquer la posture internationale de la Russie. Elle ferait fi du droit international, du droit humanitaire, du droit de la guerre, des conventions de Genève et autres bidules sur lesquels les Américains s’essuient régulièrement les pieds comme sur un vulgaire paillasson. Et, voilà que nos perroquets à carte de presse enfourchent un nouveau cheval de bataille, celui des compagnies militaires privées russes utilisées sur plusieurs théâtres d’opération extérieure. C’est tout simplement inadmissible dans des guerres où l’adversaire n’est pas un enfant de chœur, et c’est le moins que l’on soit autorisé à dire à ce stade. La soldatesque russe se comporterait de manière contraire à l’éthique des valeurs universelles sacrées dont nous sommes les gardiens les plus zélés. Il est vrai comme le souligne Natalia Soljenistsyne, « l’Occident n’est plus le compas d’autrefois »2.

LA RUSSIE COUPABLE DE TOUS LES MAUX DE LA TERRE

Vous avez bien entendu, le malotru Poutine utiliserait, pour parvenir à ses fins criminelles et funestes, de vulgaires mercenaires sans foi ni loi. Et, nos donneurs de leçons de morale de nous dresser un tableau apocalyptique des divers méfaits de cette soldatesque slave aux yeux passablement bridés et à la bonne descente d’alcool fort. Tout y passe ! Après la Crimée, après la République centrafricaine, après la Syrie, le grand méchant ours se livrerait à des faits répréhensibles dans cet oasis de paix pacifié depuis la brillante intervention occidentale du printemps 2011, à savoir la Libye3. Et, nous apprenons que les Américains, ces grands défenseurs des droits de l’homme devant l’Eternel, s’alarment de la présence croissante de « mercenaires » aux côtés du maréchal Haftar, le vilain militaire qui fait la chasse aux djihadistes (le frère ennemi du très honnête Faïez Sarraj) et que la France armerait en sous-mains. Non content de mettre pied dans un État qui est la chasse gardée de l’Occident et de quelques pétromonarchies du Golfe, la Russie emploierait des « mercenaires » (le gros mot est lâché) de la société Wagner (du même nom que le compositeur de La chevauchée des Walkyries) en Syrie qui s’acharneraient sur un déserteur en Syrie (au nord de Palmyre) en juin 2017, vidéo à l’appui4. Toutes ces révélations sont tout simplement insupportables pour le peuple « à la destinée manifeste » comme pour la « patrie des droits de l’homme » ! Le ton est donné, les mots choisis à dessein.

LE BAL DES FAUX-CULS

Sans jamais verser dans l’analogie facile et mensongère, il y a lieu de s’étonner de la sélectivité de la mémoire occidentale en particulier sur les pratiques humanistes de la Grande Amérique vertueuse et donneuse de leçons : camp de Guantanamo, vols secrets de la CIA pour externaliser la torture de « terroristes » vers des pays peu regardants en matière de droits de l’homme, dénoncés dans un rapport célèbre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe du sénateur suisse, Dick Marty, tortures opérés par quelques éminents de la CIA dans quelques ambassades américaines (en la présence de son actuelle directrice, Gina Haspel qui l’a confirmé) ; bombardements contre des civils en Afghanistan, en Irak et ailleurs : pratique courante des exécutions extra-judiciaires…. Il est vrai que personne ne s’émeut plus dans les dîners en ville de ce genre de crimes que l’on reproche aux Russes. De qui se moque-t-on en vérité ? Nos contorsionnistes sont d’autant moins crédibles aujourd’hui qu’ils prennent fait et cause pour le rapprochement franco-russe opéré depuis l’été par Emmanuel Macron. Jupiter se ferait-il le complice du nouvel Hitler du XXIe siècle ?5 Nous baignons dans la contradiction la plus totale. Tels sont les glissements progressifs de la pensée moralisatrice qui se pique d’incarner le droit dans ce qu’il a de plus pur. On manque de s’étouffer en entendant Washington s’émouvoir de la « tentative de la Russie d’exploiter le conflit armé contre la volonté du peuple libyen » (elle souhaiterait obtenir en compensation du pétrole et des chemins de fer dans la zone). On évoque 250 à 1000 mercenaires (en Russie, les sociétés militaires privées n’ont pas d’existence légale). Rien à voir avec les cohortes américaines de la société « Blackwater » qualifiée d’armée privée la plus puissante du monde ! Personne n’est parfaitement blanc en Libye et certainement pas la France qui a du sang sur les mains et la responsabilité de la déstabilisation de toute une région tant au nord qu’au sud. Pas de quoi pavoiser, pas de quoi s’autoriser à donner quelques incroyables leçons de droit, de morale, de diplomatie à la Russie, qui si elle n’est pas exempte de reproches justifiés ne fait pas pire que les Occidentaux dans les zones de conflits où ils sévissent.

LA DÉFAITE DE LA PENSÉE

« Il y a des gens qui ont des indignations sélectives. Moi j’ai des indignations successives » (Guy Bedos). L’affaire prêterait à une franche rigolade si le sujet n’était pas sérieux dans ce monde de l’émotion, de la passion, du buzz. « La diplomatie ne se déploie pas dans un monde de noir et blanc mais de toutes les nuances de gris »6. De quel droit, le quotidien Le Monde se permet-il d’opposer à la pensée délinquante (sans parler de l’action du même nom) sa vérité officielle ? « Je tiens pour vain l’exercice d’indignation »7. Quand en finira-t-on avec toutes ces tartufferies du plus mauvais goût du style couvrez ou cachez ce mercenaire que je ne saurais voir ? Quand cesserons-nous de prendre le tordu pour le droit ? Quand en finira-t-on, une bonne fois pour toutes, avec ces « hémiplégiques de l’indignation » (Natacha Polony) ?

1 Gilles Paris, @realDonaldTrump électrise la politique, Le Monde, 30 novembre 2019, p. 2.
2 Laure Mandeville (propos recueillis par), Isabelle Solenitsyne : « L’Occident n’est plus le compas d’autrefois », Le Figaro, 22 novembre 2019, p. 17.
3 Frédéric Bobin/Benoît Vitkine, La Libye, nouveau théâtre d’intervention des Russes. Le Monde, 23 novembre 2019, p. 4.
4 Benoît Vitkine, Des mercenaires de la société Wagner accusés de torture en Syrie, Le Monde, 23 novembre 2019, p. 4.
5 Nathalie Guibert, Le chef de l’OTAN cherche l’unité face à la Russie, Le Monde, 30 novembre 2019, p. 4.
6 Gérard Araud, Passeport diplomatique, Grasset, 2019, p. 237.
7 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019, p. 6.
 
 
LE PAPE, COMBIEN DE DISSUASIONS ? Guillaume Berlat. Un déplacement du souverain pontife en dehors de la Cité du Vatican est toujours un évènement diplomatique surtout lorsque le descendant de Saint-Pierre est aussi charismatique, médiatique que l’est François (Jorge Mario Bergoglio). Pour discrète qu’elle soit, la diplomatie vaticane est l’une des mieux informée au monde, a-t-on coutume de dire, tant ses nonciatures sont présentes aux quatre coins de la planète8. Pour peu nombreuse qu’elle soit, elle n’en excelle pas moins dans certaines disciplines : médiation, conciliation, négociation, paix et sécurité, humanitaire…9 Nous disposons des souvenirs d’un ambassadeur de France avant la Seconde Guerre mondiale fort utiles pour comprendre le fonctionnement de la machine diplomatique10. On se souvient de la très longue médiation conduite dans la plus grande discrétion et qui a conduit au rétablissement des relations diplomatique entre Cuba et les États-Unis11. On se souvient des messages forts portés par François sur la question du sort des migrants en Europe. Il dénonçait une « mondialisation de l’indifférence ». On se souvient de la rencontre des dirigeants israéliens et Palestiniens organisée à Rome. On l’aura compris la diplomatie vaticane est une diplomatie des marges qui excelle grâce à un corps diplomatique de toute première qualité12. Aujourd’hui, le Pape François effectue un déplacement en Asie (21-26 novembre 2019) : Thaïlande et Japon qui ne sont pas nécessairement des terres d’élection du christianisme. Mais, le souverain pontife est le pape des défis, le pape de la parole mesurée mais libre.

THAÏLANDE : EXPLOITATION SEXUELLE DES ENFANTS ET DIALOGUE DES CULTURES

À Bangkok, dans un stade, 35 ans après la visite de Jean-Paul II, il dénonce l’exploitation sexuelle des enfants. Durant les deux jours de sa visite dans un pays où la population est à 95% bouddhiste (elle ne compte que 400 000 catholiques), le Pape s’est longuement attardé sur une question qui lui tient à cœur la concorde entre groupes religieux ou culturels différents. Lors d’une rencontre interreligieuse dans une université de Bangkok, François a ajouté que « la coopération entre religions est encore plus pressante pour l’humanité actuelle »13.

JAPON : CHARGE CONTRE L’ARME NUCLÉAIRE ET LA DISSUSASION

Au Japon, changement de thématique principale. Il privilégie une approche traditionnelle de la diplomatie vaticane, la critique de la possession de l’arme nucléaire. Nagasaki (ville où s’est abattue l’une des premières armes nucléaires le 9 août 1945) semblait la ville idoine pour délivrer son message au moment où le processus de désarmement nucléaire bilatéral et multilatéral est en panne14. « Moralement acceptable » en 1982, l’arme nucléaire est devenue « illégitime » pour le Saint-Siège15. Le pape François, qui s’exprimait depuis Nagasaki, une des deux villes japonaises rasées par des bombes atomiques américaines à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a appelé le 24 novembre 2019 dimanche à l’abolition des armes nucléaires, affirmant que leur possession était perverse et indéfendable. « La possession d’armes nucléaires et d’autres armes de destruction massive n’est pas la solution (au désir de paix) », a dit François dans son discours prononcé à l’Atomic Bomb Hypocenter Park de Nagasaki, point zéro de l’explosion de la bombe A larguée le 9 août 1945, tuant instantanément 27.000 personnes. « Notre monde est marqué par la dichotomie perverse de vouloir défendre et garantir la stabilité et la paix sur la base d’un faux sentiment de sécurité soutenu par une mentalité de crainte et de méfiance », a déclaré le souverain pontife. « La paix et la stabilité internationales sont incompatibles avec toute tentative de compter sur la peur de la destruction réciproque ou sur une menace d’anéantissement total », a-t-il poursuivi, dénonçant par ailleurs ce qu’il estime être un démantèlement des traités de non-prolifération. Le pape François s’est rendu ensuite à Hiroshima, ville bombardée trois jours avant Nagasaki, dont l’explosion de la bombe atomique a tué instantanément 78.000 personnes. Il y lance une charge sans précédent contre la « dissuasion nucléaire » mais aussi contre la fabrication, elle-même, d’armes nucléaires qui est un « crime » selon lui. Une charge en règle contre les cinq États dotés de l’arme nucléaire et les pays qualifiés pudiquement du « seuil » (Inde, Israël, Corée du nord, Pakistan…). Il fait ainsi vibrer la corde pacifiste des Japonais16. Le moins que l’on puisse dire est que le Pape n’a pas mâché ses mots pour dénoncer la possession, l’utilisation des armes nucléaires17. Cette charge est cohérente avec la signature par le Saint-Siège du traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) qu’aucun des cinq États dotés n’a avalisé. Le Pape a également fait part de ses inquiétudes sur le nucléaire civil18. Il a aussi abordé la question sensible au Japon de la peine de mort19.

En contrepoint de ces déclarations fortes, l’évêques aux armées françaises, Antoine de Romanet, prônait le pragmatisme en matière de dissuasion pour prendre en compte un contexte international marquée par une montée des tensions de toutes natures20. Décidemment, les voies du Seigneur sont impénétrables. On l’aura compris, le Pape François entend faire passer un message de clarté : le Saint-Siège privilégie la paix à la guerre, la coopération à la coercition, le dialogue à l’anathème. Que de leçons utiles pour nos dirigeants épris de combats et de sanctions ! La paix a toujours un prix. Encore faut-il savoir le juste prix ! Est-celui de l’abandon de la théorie bien française de la dissuasion nucléaire ?21 « Vouloir être de son temps, c’est déjà être dépassé » (Eugène Ionesco).

Comment conclure en dehors des sentiers battus sur ce dernier déplacement du Pape en Asie. À Staline qui raillait la force de la diplomatie vaticane avec sa formule désormais célèbre en réponse à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses en Union soviétique : « le Pape, combien de divisions ? »22, l’on pourrait en ajouter aujourd’hui une nouvelle : « le Pape, combien de dissuasions ? ». En effet, jusque dans un passé récent, le Saint-Siège vivait, bon an mal an, avec le principe de la dissuasion – principe de non-emploi – qu’il jugeait être un moindre mal. Aujourd’hui, il change de doctrine sur ce sujet23 en constatant un effondrement de l’Arms control !24 Affaire à suivre…

8 Jean-Michel Meurice, Le vrai pouvoir du Vatican. Enquête sur une diplomatie pas comme les autres, Albin Michel/Arte éditions, 2010.
9 Constance Colonna-Cesari, Dans les secrets de la diplomatie vaticane, Seuil, 2016.
10 François Charles-Roux, Huit ans au Vatican (1932-1940), Flammarion, 1947.
11 Guillaume Berlat, Cuba-États-Unis : les clés du succès d’une médiation, www.espritcorsaire.com , 23 décembre 2014.
12 Guillaume Berlat, Le pape, dernier vrai diplomate ?, 11 février 2019.
13 Cécile Chambraud, À Bangkok, François dénonce l’exploitation sexuelle des enfants, Le Monde, 23 novembre 2019, p. 6.
14 Guillaume Berlat, Arms control : pour qui sonne le glas ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 novembre 2019.
15 Cécile Chambraud/Nathalie Guibert, Le Pape contre l’arme nucléaire, Le Monde, 23 novembre 2019, p. 6.
16 Philippe Mesmer, Cécile Chambraud, Le Pape dénonce le « crime » du nucléaire, Le Monde, 26 novembre 2019, p. 7.
17 Jean-Marie Guénois, Au Japon, la charge du pape contre l’arme nucléaire, Le Figaro, 25 novembre 2019, p. 10.
18 Jean-Marie Gunéois, Les inquiétudes du Pape sur le nucléaire civil, Le Figaro, 27 novembre 2019, p. 14.
19 Philippe Mesmer, Nucléaire et peine de mort, sujets sensibles pour le Pape au Japon, Le Monde, 27 novembre 2019, p. 7.
20 Cécile Chambraud (propos recueillis par), Antoine de Romanet : « Ayons une approche qui intègre les réalités militaires et politiques », Le Monde, 23 novembre 2019, p. 7.
21 Édouard Tréteau, En attaquant la dissuasion nucléaire au Japon, le pape François se trompe de cible, Le Figaro, 26 novembre 2019, p. 18.
22 Guillaume Berlat, Le Pape, combien de divisions ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 juillet 2018.
23 Philippe Mesmer/Cécile Chambraud, Le Pape dénonce le « crime » du nucléaire, Le Monde, 26 novembre 209, p. 7.
24 Guillaume Berlat, Arms contol : pour qui sonne le glas ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 novembre 2019.
 
 
LE JOUVENCEAU ET L’ENFANT – Jean Daspry. Juré, craché, Emmanuel Macron a pris de bonnes résolutions alors qu’il aborde l’acte II de son quinquennat. Finies les erreurs du plus jeune président de la Ve République ! Finis les « bons mots », les petites phrases qui ne font rire que lui du style traversez la rue pour trouver un emploi ! Finis les doublons avec son gouvernement, avec l’administration ! Finies les mains dans le cambouis ! Désormais, le chef de l’État en a décidé ainsi. Il va désormais se concentrer sur la conduite au long cours du paquebot France en lui fixant un cap et une boussole pour conférer à sa politique intérieure et extérieure prévisibilité, cohérence et constance, meilleurs gages de leur succès à venir. Qui pourrait en vouloir à Jupiter de tirer les leçons de l’expérience surtout les leçons de ses échecs ? Personne. Mais, tout le monde sait que, dans le monde réel, c’est au bien du mur qu’on voit le maçon. Et, cela est encore plus vrai pour notre fringuant et impulsif président de la République. Après plus de deux ans de l’exercice d’un pouvoir vertical, chassez le naturel, il revient au galop. L’homme ne peut s’empêcher de se mêler de tout et de s’emmêler les pieds dans tout (Cf. la crise des « gilets jaunes », la réforme des retraites, de la laïcité…).

Et rien ne vaut un exemple concret pour illustrer notre propos. Il s’agit du brillant discours qu’il prononce le 20 novembre 2019 dans les locaux de l’UNESCO, place Fontenoy à l’occasion du trentième anniversaire de la convention internationales des droits de l’enfant (CIDE) et cela en la présence de quatre cents enfants25. Autre anniversaire à célébrer, celui de la 40ème conférence générale de l’UNESCO. Sujet important que celui de la protection des enfants, s’il en est et qui mérite que la directrice générale de l’organisation, notre compatriote Audrey Azoulay y accorde une place de choix dans son activité. Rappelons au passage que, depuis l’adoption de la Convention relative aux droits de l’enfant il y a 30 ans, des progrès historiques ont été réalisés pour les filles et garçons du monde entier. Cependant, selon un nouveau rapport publié le 25 novembre 2019 par l’UNICEF, de nombreux enfants parmi les plus pauvres n’en ont pas encore ressenti l’impact. Quels sont les grands axes de l’intervention d’Emmanuel Macron ?

Comme souvent dans ses harangues internationales, le chef de l’État convoque moultes ancêtres célèbres ou autres vivants pour donner de la substance à son propos. Aujourd’hui, ce sont Léon Blum, Rabelais, Rousseau, Françoise Dolto, Jacques, Toubon, défenseur des droits, Boris Cyrulnik, président d’une commission d’experts, le secrétaire d’état, Tacquet, la garde des Sceaux, le CSA, la magistrature… sans parler d’une incontournable, qui a pour nom philosophie des Lumière, qui sont appelés en renfort de Jupiter. Si la question de la protection de l’enfance en France mobilise de nombreux acteurs, elle n’en comporte pas pour autant quelques lacunes. Le Chef de l’État s’engage avec fierté et humilité à mener le combat. Mais, c’est sur trois sujets spécifiques d’Emmanuel Macron entend faire porter son effort : le combat en matière d’éducation, d’accompagnement de la petite enfance (avec une emphase sur les trois premières années de la vie) ; le combat contre la violence faite aux enfants (violences verbales, physiques, physiologiques, sexuelles, harcèlement scolaire, transparence sur les personnes ayant une mission de service public) ; la protection des enfants dans l’espace numérique (contre la pornographie grâce à une plus grande implication des parents, harcèlement en ligne. Emmanuel Macron convoque tout ce joli monde à l’Élysée le 26 janvier 2020 pour une sauterie marquant l’anniversaire de la ratification par la France de cette convention. Et le tour est joué.

Sujet important que celui de la protection des enfants mais dont on peut s’interroger sur l’opportunité pour le chef de l’État d’y consacrer une partie de son emploi du temps chargé. Ne s’agit-il pas d’une question de priorités des urgences pour Emmanuel Macron ? Et, les urgences ne manquent pas en cette fin d’année 2019. Surtout lorsque la présentation du président de la République verse dans l’inventaire à la Prévert, le catalogue de bonnes intentions qui masque un message unique et clair. Toutes choses qui auraient pu être présentées soit par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères ou tout autre ministre concerné par le sujet. Cela n’aurait rien enlevé à l’importance attachée par la France à la problématique de la protection de l’enfance. Bien au contraire. Mais, dans sa grande sagesse Jupiter en a décidé autrement, lui le jouvenceau face à l’enfant. Une nouvelle fable digne de Jean de la Fontaine !

25 Discours du président de la République française, Emmanuel Macron prononcé le 20 novembre 2019 dans les locaux de l’UNESCO à l’occasion du trentième anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant, www.elysee.fr .
 
 
FORT GRAIN POUR LA COP 25 ! Guillaume Berlat. « L’espérance est le songe d’un homme éveillé » (Aristote). Il semble bien lointain le temps béni où les participants à la COP21 (30 novembre-12 décembre 2015) rejouaient « Embrassons-nous Folleville » sur un livret de Laurent Gafius et une musique de François Hollande26. Grâce au génie du Talleyrand des temps modernes, qui préside aujourd’hui aux destinées du Conseil constitutionnel, tous les problèmes climatiques allaient trouver leurs solutions idoines. Les mots avaient été pesés. Ne restaient plus qu’à mettre en adéquation les paroles et les actes ! Un exercice toujours délicat que connaissent parfaitement les diplomates blanchis sous le harnais. Surtout, lorsque l’objet de la négociation prête à arbitrage douloureux entre préoccupations contradictoires. Que nous prévoit la COP25 ?27

LE DÉDI DU PASSAGE DES PAROLES AUX ACTES28

Dans le cas de figure, préoccupations écologiques et économiques pour lesquelles le poids des groupes de pression des seconds est très important, financièrement parlant mais aussi en termes d’emplois. Ce qui était évident pour les praticiens de la négociation ne l’était apparemment pas de nos femmes et hommes politiques, baignant encore dans l’euphorie de la folle nuit du 12 décembre 2015 dans un hangar du Bourget ! COP après COP (de la 22 à la 2429), des problèmes insurmontables étaient posés, aussi bien de forme (caractère contraignant ou pas des engagements) que de fond (périmètre des dits engagements). Une phrase caractérise cette situation de blocage structurel : un accord sur les désaccords. Comme souvent en pareil cas, les négociateurs ont recours à une ficelle aussi vieille que la diplomatie : renvoyer à plus tard la solution de problèmes insurmontables. Le fameux adage adapté, remet au lendemain ce que tu peux faire le jour même. N’oublions pas que le nouveau président américain, Donald Trump a la fâcheuse tendance à faire ce qu’il dit. Le candidat promettait le retrait américain de l’accord de Paris. Le président l’a fait. Ce coup de poignard dans le dos français a immédiatement encouragé les États les plus réticents à se hâter de ne rien faire pour mettre en œuvre les engagements, déjà très peu contraignants, de Paris (Chine qui est l’un des plus grands pollueurs au monde). Le résultat de cet immobilisme généralisé n’a pas tardé à se faire sentir depuis la fin de l’année 2015. En voici quelques exemples concrets qui changent de la vulgate diplomatique.

L’APPRONDISSEMENT DE LA CRISE ENVIRONNEMENTALE

L’année écoulée aura été marquée par l’accentuation de la crise écologique. Elle se caractérise par un ensemble multiforme de phénomènes : réchauffement climatique ; surexploitation des ressources naturelles ; déversement des déchets chimiques dans la nature ; diminution dramatique de la biodiversité ; pollution des océans par les plastiques ; dégradation de la qualité de l’eau30 ; épuisement des terres31 ; progression de la désertification, de la déforestation, des phénomènes paroxystiques ; des transitions énergétique et numérique hors de contrôle ; coup d’arrêt à la négociation d’un Pacte pour l’environnement… L’écologie devient plus enjeu politique et diplomatique que défi humain et technologique. Comme le souligne Jean-Pierre Le Goff : « la référence globale à l’écologie donne lieu à des discours démagogiques et idéologiques qui s’intègrent à un nouvel ‘air du temps’ problématique… typique d’une vision du monde binaire en ‘noir ou blanc’ où la peur et les bons sentiments délimitent d’emblée le bon camp. L’écologie présente les traits d’une nouvelle ‘religion séculière’ – pour reprendre le concept de Raymond Aron – quand elle s’érige en une explication globale du monde qui détiendrait les nouvelles clés de l’histoire et du salut de l’humanité, quand elle fixe la hiérarchie des valeurs et des bons comportements »32. Le climat ne constitue-t-il pas une nouvelle donne pour les guerres de demain ?33 En dépit des promesses généreuses (souvent pas tenues) des multiples conférences internationales dédiées à la protection de l’environnement, tous les signaux sont au rouge (Cf. les derniers rapports du GIEC, août et septembre 2019). Le PNUE estime, le 26 novembre 2019, à la veille de la COP25, que les États ont « collectivement échoué ». Pour maintenir à 1,5°C, les États devront réduire de 7,6% par an leurs rejets carbonés, alors qu’ils ont augmenté de 3,8% en 2018. Au rythme actuel, la température du globe pourrait atteindre + 3,9°C d’ici à 2100, ce qui entrainerait des « impacts climatiques vastes et destructeurs ». Les concentrations de CO² ont battu un nouveau record en 2018 jamais égalé depuis 3 à 5 millions d’années34. Le tableau est peu encourageant en dépit des COP au rabais35.

LA DÉFECTION CHILIENNE INATTENDUE

Et, comme si le tableau clinique n’était pas suffisamment inquiétant, ne voilà-t-il pas que le pays hôte de la COP25, le Chili est soumis à de fortes turbulences sociales et politiques36 ! Elles conduisent le président Sebastien Pinera à jeter l’éponge, à déclarer forfait pour l’organisation de ce grand raout planétaire au grand dam de notre prêtresse de l’environnement et du climat surnommée Greta Hisse le Foc (Greta Thunberg). Cette dernière est à la recherche d’un moyen de transport écologique pour rejoindre l’Espagne salvatrice. Il appartient au premier ministre espagnol – sortant affaibli d’une énième élection législative – de saisir la balle au bond. L’Espagne relèvera le défi en mettant ses infrastructures à la disposition de l’ONU et des services organisateurs de la Conférence. Un exercice de haute voltige diplomatique qui n’augure rien de sérieux pour la suite diplomatique et pour la suite des questions climatiques.

Soulignons que du côté de la France moralisatrice, les résultats sont fort éloignés des promesses généreuses des temps passés. À tel point que l’Hexagone du en même temps se trouve pris au piège qu’il a lui-même armé. Verdissant artificiellement son programme dans la perspective des prochaines élections municipales (mars 2020), d’une part et incapable d’honorer ses folles promesses à la société civile37 dans un contexte particulier où l’utopie écologiste séduit de plus en plus de Français38 déboussolés par une démondialisation sans cap ni boussole39.

Attendons de voir ce que la nouvelle Commission européenne von der Leyen40 fera sur le sujet qui constitue sur le papier l’une de ses priorités41 alors que les 27/28 sont divisés sur le sujet en particulier sur la question nucléaire et sur celle du charbon42.

SAUVE QUI PEUT GÉNÉRALISÉ !

« L’ambition est le dernier refuge de l’échec » (Oscar Wilde) Dans ces conditions, on comprendra aisément que la COP25 (2-13 décembre 2019) se présente sous les pires auspices pour ses participants. Une nouvelle conférence pour rien qui aurait dû être annulée et renvoyée à des jours meilleurs. L’heure n’est-elle pas venue de changer de méthode pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ? Errare humanum est, perserverare diabolicum ! Mais, la machine onusienne folle doit tourner y compris à vide pour sauver les apparences (de qui, de quoi ?), y compris au prix du ridicule, celui qui est censé ne pas tuer. Quel merveilleux argument pour les sceptiques du multilatéralisme universel dans des temps de défiance généralisée des citoyens envers leurs dirigeants !43 Quel merveilleux argument pour les détracteurs – de plus en plus nombreux – de la « mondialisation heureuse » ! Affaire à suivre dans les prochaines semaines, les prochains mois, les prochaines années, les prochains siècles, étant entendu que nous nous promettons un fort grain pour la COP25 !

26 Guillaume Berlat, COP21 : les détails du diable…, www.prochetmoyen-orient.ch , 21 décembre 2015.
27 COP25 : la 25ème conférence des parties (en anglais « Conference of the Parties », COP) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques présidée par le Chili. Elle se tiendra du 2 au 13 décembre 2019 à Madrid, délocalisée du fait de la crise sociale qui secoue Santiago. Ce sommet doit rassembler les délégations de 196 pays et de l’Union européenne et des membres de la société civile – dont la jeune militante suédoise, Greta Thunberg.
28 Le Collectif The Freak, Pour agir contre le dérèglement climatique, il est temps de passer de la parole aux actes, Le Monde, 29 juillet 2019, p .26.
29 Guillaume Berlat, COP24 : chronique d’un échec annoncé, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 décembre 2018.
30 Justine Guitton-Boussion, Qualité de l’eau : la Banque mondiale sonne l’alerte, Le Monde, 22 août 2019, p. 5.
31 Pierre Le Hir, L’humanité épuise la terre. L’alerte du GIEC sur l’épuisement des terres, Le Monde, 9 août 2019, pp. 1-2-3.
32 Vincent Trémolet de Villers (propos recueillis par), Jean-Pierre Le Goff : « L’écologie se nourrit d’un monde unifié et pacifié », Le Figaro, 4 juin 2019, p. 16.
33 Jean-Baptiste Fressoz, Le climat, une drôle de guerre, Le Monde, 29 août 2019, p. 26.
34 Audrey Garric, La hausse incontrôlée des gaz à effet de serre. Climat : une action drastique s’impose pour éviter le pire, Le Monde, 27 novembre 2019, pp. 1-2-3.
35 Marc Chenu, Record mondial de gaz à effet de serre, Le Figaro, 26 novembre 2019, p. 11.
36 Donatien Huet, L’atlas planétaire des colères populaires, www.mediapart.fr , 24 novembre 2019.
37 Alexandre Lemarié, La convention climat met Macron au pied du mur. Attentifs aux travaux des 150 citoyens, les macronistes craignent qu’ils proposent des solutions trop radicales, Le Monde, 23 novembre 2019, p. 12.
38 Marcelo Wesfreid, La convention climat peine à atterrir, Le Figaro, 27 novembre 2019, p. 5.
39 Philippe Moati, L’utopie écologiste séduit les Français, Le Monde, Idées, 23 novembre 2019, p. 32.
40 Ludovic Lamant, La commission von der Leyen confirmée avec une nette majorité, www.mediapart.fr , 27 novembre 2019.
41 Amélie Poinsot, Le « Green Deal » européen cherche encore sa cohérence, www.mediapart.fr , 27 novembre 2019.
42 Gabriel Grésillon, Climat : le Parlement européen veut faire la course en tête, Les Échos, 26 novembre 2019, p. 9.
43 Christophe Guegneau, Climat : après le « scepticisme » scientifique, le « scepticisme » libéral, www.mediapart.fr , 28 novembre 2019.
 
 
MAUVAIS SERVICE POUR LE RENSEIGNEMENT AMÉRICAIN – Ali baba. L’espionnage serait peut être tolérable s’il pouvait être exercé par d’honnêtes gens » (Montesquieu). Pour être nécessaire dans une démocratie, le renseignement se doit d’être indépendant et impartial par rapport au pouvoir politique pour conserver la confiance des citoyens. La procédure de destitution du 45ème président des États-Unis, Donald Trump dans ce qu’il est convenu de qualifier de Russiagate et, plus récemment, d’Ukrainegate, est éclairante à plus d’un titre. Le premier est celui du (dys)fonctionnement de la démocratie en Amérique, analysé en son temps par Alexis de Tocqueville, en particulier de ses contre-pouvoirs (« checks and balances »). Le second porte sur la place et le rôle de la communauté du renseignement (concept pris dans sa globalité) à l’occasion de ces deux affaires étranges qui sapent les fondements de cette même démocratie, de l’état de droit dans un pays qui se présente en exemple au monde entier.

DE QUELQUES APPRÉCIATIONS SUR LA FARCE DE LA DESTITUTION

Les auditions au Congrès ont prouvé s’il en était besoin la corruption de l’administration Trump, dirigée par un gang de Pieds nickelés complotistes. À ce drame télévisé s’en ajoute un autre, politique : si le président et ses affidés massacrent les faits, échafaudent des fictions parallèles, que valent les contre-pouvoirs ?

Conclusions factuelles : une tentative d’instrumentalisation de l’Ukraine

Nous sommes vendredi 22 novembre 2019 au petit matin. La veille, Fiona Hill, une haute-fonctionnaire de l’administration Trump, a clos le cycle des auditions publiques avec un témoignage accablant, un de plus, confirmant ce que l’on sait déjà depuis des semaines, et que la Maison Blanche elle-même a admis : l’été dernier, Donald Trump et ses amis ont tout fait pour tordre le bras au nouveau président ukrainien. Ils voulaient une enquête sur un rival politique à l’approche de la présidentielle. Ils ont suspendu une aide militaire de 400 millions de dollars déjà attribuée par le Congrès pour arriver à leurs fins, et fait miroiter une visite à la Maison Blanche pour le président Zelenski s’il se pliait à leurs demandes.

Réflexions politiques : une défaillance de la démocratie américaine

À l’issue de ces quinze jours, il y a deux leçons qui peuvent être tirées de cette farce américaine.

La première est que nous ne sommes plus au temps du Watergate. Que deviennent les contre-pouvoirs quand les acteurs directement concernés ne jouent plus le jeu ? Les scandales n’ont alors plus de conséquences politiques directes : il est possible, et semble-t-il efficace, de les noyer sous une avalanche de fumier. C’est une leçon qui ne vaut pas qu’aux États-Unis. Cette stratégie est déjà appliquée par Modi, Bolsonaro, Netanyahou44. Elle peut l’être un jour chez nous. Rien ne dit que nous soyons protégés.

La deuxième est que les républicains américains sont plus que jamais en guerre. Beaucoup méprisent ce président. Mais sans lui, ils ne sont plus rien. Il leur donne ce qu’ils veulent : des juges conservateurs, toujours plus de dérégulation, les normes environnementales bafouées, et une revanche culturelle de chaque jour contre les immigrés ou les « socialistes » qui veulent prendre leurs armes à feu. Ils iront jusqu’au bout.

Dans un an, les électeurs américains auront l’occasion de demander des comptes à Donald Trump. S’il est réélu, le drame de l’impeachment sera peut-être à méditer. En refusant de lancer plus tôt une procédure de destitution contre Trump pour certains de ses actes, pas même quand le procureur spécial Robert Mueller le leur a suggéré, le parti démocrate a démontré sa faiblesse. Une fois que le président aura été confirmé à son poste par le Sénat, les républicains auront beau jeu de crier au « tout ça pour ça ». Trump, lui, attaquera de plus belle ces « do-nothing democrats » : les démocrates « qui ne font rien », et n’ont même pas réussi à le destituer45.

Qu’en est-il au juste de la part prise par les services de renseignement américains dans ce mélodrame de mauvaise facture ? Tentons d’y voir un petit peu plus clair pour une meilleure compréhension du phénomène par nos lecteurs.

DE QUELQUES APPRÉCIATIONS SUR LES SERVICES DE RENSEIGNEMENT AMÉRICAINS

Dans ces affaires, les services de renseignement américains jouent un jeu dangereux. Pour se faire pardonner un lourd passif, ils hypothèquent sans le savoir leur avenir déjà incertain.

Un lourd passif ignoré

Par la magie de la détestation de Donald Trump, les services de renseignement américains s’offrent le luxe d’une nouvelle virginité en voulant apparaître comme le meilleur rempart de l’État de droit, de la démocratie en Amérique. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont brusquement frappés d’une amnésie collective. Oubliés les coups d’État fomentés en Amérique latine et centrale. Oubliés la présence d’armes de destruction massive en Irak en 2003 que personne n’a jamais trouvées mais qui ont servi d’alibi à une guerre dont le pays paie encore les conséquences. Oubliés les enlèvements d’étrangers en dehors des États-Unis et le recours à la torture en violation de toutes les conventions internationales. Oubliés les assassinats extra-judiciaires au moyen de drones. Oubliées les écoutes massives et sans le moindre encadrement juridique de la population américaine et des populations étrangères sans parler des dirigeants étrangers, y compris les alliés les plus proches. Oubliées les affaires Snowden et Assange qui sont dignes des pires dictatures. Et la liste de toutes les turpitudes des services américains n’est pas exhaustive. Elle pourrait faire l’objet d’une encyclopédie du renseignement en plusieurs tomes.

Un avenir des plus incertains

Pour jouer les « monsieur propre », la moindre des choses est de ne pas avoir les mains sales. Ce qui est loin d’être le cas. Anis, pour se donner l’image de parangon de vertu, on organise des fuites vers les médias en contradiction avec la protection du secret de la défense nationale. Des médias dans lequel officient une armée d’anciens responsables du renseignement, reconvertis dans le journalisme que, moins d’un an après la rencontre du 7 janvier 2019, sont venus rejoindre Brennan et Clapper en tant que collaborateurs rémunérés de NBC et CNN. Les services de renseignement américains, qui possèdent une longue expérience de déstabilisation des régimes étrangers, jouent désormais le rôle de perturbateur de jeu normal des institutions américaines. Est-ce acceptable, dans une démocratie censée être protégée des dérives de la déraison d’Etat par le jeu de la séparation des pouvoirs, de jouer le tribunal médiatique contre les institutions démocratiques ? Il est hasardeux de se prêter au jeu de la surenchère de l’indignation pour servir la soupe aux zélés « entrepreneurs en chaos » ? Tout ceci n’est pas très sérieux et risque de revenir en boomerang aux instigateurs de cette démarche peu orthodoxe.46 On est toujours puni par où l’on a pêché, nous enseignent les leçons de l’Histoire.

« Sic transit gloria mundi. Vanitas, vanitatum et omnia vanitas » (Ecclésiaste, Ainsi passe la gloire de ce monde. Vanité des vanités, tout est vanité). Les services de renseignement américains auraient tout intérêt à adopter un profil bas pour s’en tenir à leur cœur de métier. Aujourd’hui, ils empruntent une voie dangereuse qui pourrait contribuer à accroître leur discrédit auprès d’une opinion publique lassée du jeu malsain des démocrates et à favoriser une réélection de Donald Trump47. Ce dernier aurait alors beau jeu de se glisser dans le statut de victime expiatoire d’une partie de l’opinion qui n’a toujours pas accepté qu’il ait défait Hillary Clinton48. En dernière analyse, en agissant de la sorte, c’est le plus mauvais service que les services peuvent rendre aux services de renseignement américains.

44 Trump, Modi, Bolsonaro : les nouvelles formes de la propagande politique, Le Monde, 30 novembre 2019, p. 1.
45 Mathieu Magnaudeix, États-Unis : la farce et le drame de « l’impeachement », www.mediapart.fr , 25 novembre 2019.
46 Renaud Beauchard, États-Unis : les services de renseignements réhabilités au nom de leur hostilité à Trump !, Le Figaro, 25 novembre 2019, p. 20.
47 Adrien Jaulmes, « L’Ukrainegate » n’entame pas la popularité de Trump, Le Figaro, 26 novembre 2019, p. 10.
48 Adrien Jaulmes, Trump sème la pagaille dans la justice militaire, Le Figaro, 27 novembre 2019, p. 8.
 
 
IL PLEUT À SEAUX SUR LES GARDES DES SCEAUX ! Ali Baba. « Le hasard défait bien des choses » (Yves Breton) car « rien dans ce monde n’arrive par hasard » (Paulo Coelho). Par ces temps de désordres climatiques, d’inondations à répétition, de pluies torrentielles sur l’Hexagone, le moins que l’on puisse dire est qu’il ne fait pas bon être ministre de la Justice, Garde des Sceaux. Le moins que l’on puisse dire est que les temps sont durs. Cela vaut aussi bien pour l’actuel détenteur de ce poste régalien prestigieux que pour d’ex-Garde des Sceaux qui vont devoir rendre des comptes à la Justice pour de vulgaires affaires d’emplois fictifs du MoDem Une sorte de déchaînement sur leur personne des médias, voire parfois de quelques magistrats instructeurs intrusifs.

LES FAUX-PAS DE NICOLE BELLOUBET

Hier, l’actuelle titulaire du poste, la délicieuse Nicole Belloubet se prenait les pieds dans le tapis de la carte judiciaire en couvrant une sombre magouille politicienne visant à favoriser les villes où La République en godillots serait bien placée pour les municipales. Aujourd’hui, notre charmante donzelle remet ça avec la juridiction administrative, histoire de ne pas faire de jaloux entre les deux ordres de juridiction français. En décidant d’installer à Toulouse la 9e cour d’appel administrative, la garde des Sceaux s’est attiré la fureur du maire de Montpellier, qui concourrait également pour accueillir cette importante structure. Philippe Saurel dénonce « un choix politique » qui rappelle fâcheusement la note et les tableaux élaborés par la Chancellerie pour Matignon qui liaient la suppression des postes de juges d’instruction aux scores locaux d’En Marche. « Il s’agit d’une scandaleuse instrumentalisation de la réforme de la justice à des fins électorales », tempête l’avocat qui défend la ville. Le 20 novembre 2019, ce même avocat l’accuse purement et simplement de « conflit d’intérêts » pour « avoir pris personnellement la décision » alors qu’elle serait « amicalement et politiquement intéressée » par l’élection municipale à Toulouse dont elle a été l’élue et « au sujet de laquelle » elle interviendrait « régulièrement pour exprimer ses intentions, analyses et soutiens ». L’avocat manie aussi la menace : soit Nicole Belloubet renonce à son dessein « pris en méconnaissance de la loi sur la transparence de la vie publique et du principe de l’impartialité objective », soit la mairie de Montpellier saisira un juge. Du côté de la ministre, on souligne qu’elle « n’a fait qu’approuver le choix du Conseil d’État. Financièrement et techniquement, Toulouse était plus avantageux ». Sauf que l’avocat de Montpellier prétend que « la question financière n’a jamais été abordée, lors de la rencontre entre son équipe et le vice-président du Conseil d’État, Bruno Lasserre »49. Rappelons que Bruno Lasserre est mis en examen pour complicité de harcèlement moral, ce qui ne l’empêche pas de continuer à exercer ses hautes fonctions. Rappelons que le ministre de tutelle du vice-président du Conseil d’État n’est autre que le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Nicole Belloubet. Ce choix fleure bon le favoritisme à la mode de l’ancien monde dont le président de la République voulait faire litière. Nous sommes à la fois dans le conflit d’intérêts et dans la partialité objective et subjective. Mais, cela ne semble pas intriguer nos expertes des droits de l’homme !

LES MALHEURS DE MICHEL MERCIER ET FRANÇOIS BAYROU

Le cauchemar des ex-Garde des Sceaux se poursuit au rythme de la Justice50 et des nouvelles découvertes sur les emplois fictifs du MoDem51.

Les magistrats instructeurs viennent d’inscrire à leur tableau de chasse, un gros gibier à tous les sens du terme puisqu’il s’agit d’un ex-Garde des Sceaux, Michel Mercier52. Plusieurs fois sénateur à partir de 1995, il préside le groupe centriste au Sénat de 2002 à 2009. Il occupe les fonctions de ministre de l’Espace rural et de l’Aménagement du territoire de 2009 à 2010 et de garde des Sceaux, ministre de la Justice et des Libertés de 2010 à 2012. Nommé membre du Conseil constitutionnel en 2017, il est mis en cause dans une affaire de détournement de fonds publics, ce qui le pousse à renoncer à cette fonction avant sa prestation de serment53. No comment… Un homme politique bien sous tous rapports.

Et, c’est au tour de François Bayrou, ex et éphémère ministre de la Justice, Garde des Sceaux du premier gouvernement d’Edouard Philippe en 2017, d’être mis sur le grill. Il est, lui aussi, destiné à être mis en examen dans cette affaire d’emplois fictifs du Modem. Informé qu’il aurait à faire à une certaine, Charlotte Bilger (la fille de son père), il se débrouille pour obtenir son numéro de téléphone portable et prend langue avec elle – ce qui n’est pas très convenable – pour lui rappeler qui il fut (éphémère ministre de la Justice), qui il est et de quel bois il se chauffe. Il avait eu la chance de rencontrer cette charmante et délicieuse personne le 18 octobre 2017 – cela fait un bail – au cours d’une perquisition dans les locaux du Modem, toujours pour cette satanée affaire de gros sous. Le maire de Pau rééditait son exploit par SMS auprès de la magistrate pour lui confier sa réflexion sur sa manière de conduire son travail de juge d’instruction et autres babioles du même acabit. Il avait obtenu le numéro de portable par un commissaire divisionnaire en charge des opérations de perquisition. D’où agitation de la magistrate auprès de sa hiérarchie sur les procédés peu orthodoxes du Béarnais54. Affaire à suivre, un fois de plus…

Nul n’est prophète en son pays ! Encore moins les ministres de la Justice au sein de la Justice française en ce début chaotique de XXIe siècle. Tout ceci s’apparente à une vulgaire affaire de Clochemerle, au mieux, à une pratique de République bananière, au pire. Le moins que l’on puisse dire est que la moralisation de la vie publique, ce n’est pas encore pour demain, pas plus que la restauration de la confiance des citoyens dans leurs dirigeants. Il semble qu’un mauvais génie s’acharne sur eux et elles (Garde des Sceaux) de manière incompréhensible en cette période cruciale d’entrée dans l’acte II du quinquennat jupitérien. Une sorte de vérification par l’exemple de la loi de feu Jacques Chirac selon laquelle les merdes, ça vole en escadrilles. Et, l’homme en connaissait un rayon en la matière. Aujourd’hui, à la veille de l’importante réunion à Madrid de la COP25, l’on pourrait dire qu’il pleut à seaux sur les gardes des Sceaux !

49 D.S., Cassoulet fatal pour Belloubet, Le Canard enchaîné, 27 novembre 2019, p. 3.
50 Ali Baba, Justice TGV ou Justice TER, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 novembre 2019.
51 Ali Baba, Balle au centre, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 novembre 2019.
52 Service France, MoDem : Michel Mercier mis en examen, Le Monde, 24-25 novembre 2019, p. 8.
53 https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Mercier
54 H.L., Quand Bayrou tentait d’intimider sa juge, Le Canard enchaîné, 27 novembre 2019, p. 3.

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