Observatoire Géostratégique

numéro 271 / 24 février 2020

ORIENT-ATIONS 265

PHILIPPE SIMONNOT NOUS DIT « POURQUOI L’IRAN A DROIT A L’ARME NUCLEAIRE », 12 janvier – Pour comprendre la crise actuelle, il faut évoquer les ambitions nucléaires de l’Iran. Ces ambitions lui sont contestées par la dite « communauté internationale » alors qu’à notre avis elles sont légitimes.Il ne s’agit pas ici de prendre la défense du régime iranien, dont l’incurie chronique vient d’apparaître tragiquement aux yeux du monde entier à l’occasion du crash « par erreur » d’un avion ukrainien au dessus de Teheran, mais seulement de raisonner en termes de droit, ici le droit d’un Etat souverain d’assurer la défense de son territoire, droit revendiqué par notre propre pays quand il s’est agi de lancer dans la bombe atomique française. Le problème de l’arme nucléaire iranienne, il faut en fait remonter à 1956 pour le bien comprendre. Cette année-là, pour convaincre David Ben Gourion, à l’époque premier ministre d’Israël, de participer à l’expédition de Suez, la France de Guy Mollet a promis à l’Etat juif de le doter de l’arme nucléaire. Cet engagement a été pris dans le plus grand secret. Pour que ce secret soit bien gardé, il ne pouvait être question de financement public.Le budget – considérable – de la bombe israélienne ne pouvait donc apparaître dans les comptes publics israéliens. Cette bombe a donc été financée par des dons privés, en provenance de la diaspora. On peut donc dire que la bombe israélienne est une bombe privée. C’est la seule en son genre. Elle n’est toujours pas avouée par Israël, et de ce fait même n’est pas soumise à la surveillance de l’autorité internationale en la matière, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Là aussi elle est la seule dans ce cas. Ensuite l’Allemagne puis les Etats-Unis sont venus encore renforcer l’arsenal atomique de l’Etat juif, qui est depuis plusieurs années formidable au sens propre du terme (sous-marins nucléaires, missiles balistiques à haute portée, etc.). L’existence même de cette puissance nucléaire, qui n’a rien perdu de sa clandestinité, a créé un déséquilibre géostratégique fondamental dans la région, qui explique l’impunité d’Israël dans ses guerres de conquête et d’occupation, même lorsqu’il viole les résolutions les plus solennelles des Nations Unies. L’Irak, puis la Syrie ont essayé, on le sait, de corriger ce déséquilibre. Les embryons de réacteur nucléaire qu’ils avaient réussi à développer ont été détruits par des raids ciblés de l’aviation israélienne. Rappelons que lorsque l’Inde s’est dotée de l’arme atomique (premier essai en 1974), le Pakistan a décidé de la suivre (premier essai en 1998). Et personne n’a contesté à cet Etat, pourtant musulman, le droit de rééquilibrer la balance stratégique du continent indien. Le tout sous le contrôle de l’AIEA. L’Iran s’est lui aussi attelé à la tâche de dresser face au monopole nucléaire israélien au Moyen Orient une force capable de faire retrouver à cette région le nécessaire équilibre géostratégique. A noter toutefois, que, contrairement à l’arme israélienne, la force atomique iranienne, si elle avait vu le jour, aurait été soumise au contrôle de l’Agence internationale sus nommée. Mais tout de même, le déséquilibre stratégique aurait été au moins diminué. Puis dans un geste, que l’on peut dire de conciliation et de bonne volonté, l’Iran,en 2015, a accepté de renoncer à cette arme en contre-partie d’un levée des sanctions économiques qui le frappaient. Les Etats-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la Chine, la France et l’Allemagne ont publiquement signé avec l’Iran cet accord, le Joint Comprehensive Plan of Action, pour l’appeler par son nom. Israël s’est opposé de toutes ses forces et de toute son éloquence à cet accord, car pour l’Etat juif, cet accord était mauvais en ce qu’il permettait de renforcer l’économie iranienne. En 2018, sans doute sous la pression d’Israël d’une part, et des Evangelistes américains d’autre part, Donald Trump s’est retiré unilatéralement de cet accord, déchirant la signature des Etats-Unis. Cet acte insensé n’ a qu’une seule rationalité. Complaire à la fois à Israël et aux Evangélistes. Ces derniers ont contribué à l’élection présidentielle de Donald Trump, sont appelés à assurer sa réélection . Comme je l’ai montré dans Le Siècle Balfour, ce sont aujourd’hui les pires des sionistes. La suite, on la connaît. C’est mois après mois puis jour après jour l’escalade de la montée aux extrêmes qu’a si bien analysées Clausewitz et qui ne peut que mener au pire.

Philippe Simonnot est ancien professeur d’économie du droit, auteur de Le Siècle Balfour, Pierre-Guillaume de Roux, 2018.
 
 
IRAN : LE PIÈGE SE REFERME SUR JUPITER – Jean Daspry. « Le vraisemblable est un piège que le mensonge tend à la vérité » (Ivan Audouard). Et, c’est bien la situation fort embarrassante diplomatiquement dans laquelle se trouve le président de la République, sa cellule peu diplomatique, son ministre étranger aux Affaires ainsi que sa horde de visiteurs du soir à propos du dossier iranien. Il est désormais évident qu’Emmanuel Macron n’a pas pris toute la mesure de l’annonce du retrait de l’accord sur le nucléaire iranien (Vienne, 14 juillet 2015) du 8 mai 2018 ainsi que de l’imposition du « niveau le plus élevé de sanctions économiques possibles » contre l’Iran par le Donald Trump. Confronté aux facéties de l’oncle Donald1, nous avons droit à un festival de bourdes de Jupiter. Un grand morceau de diplomatie médiocre !

LES FACÉTIES DE L’ONCLE DONALD

Il y a bien longtemps que gouverner n’est plus prévoir, ce serait plutôt naviguer à vue au fil des « vents mauvais ». Paris et ses partenaires européens du JCPOA (« Joint Comprehensive Plan of Action », selon son acronyme anglo-saxon) n’ont manifestement pas véritablement saisi l’enjeu géopolitique et géostratégique d’une telle annonce aussi bien dans le temps que dans l’espace. Un classique que doit posséder tout diplomate débutant pour éviter embardées et catastrophes prévisibles. Et, c’est bien ce qui est en train de se dérouler devant nos yeux depuis que les Américains ont voulu montrer de quel bois il se chauffe avec l’assassinat ciblé de Qassem Soleimani par un drone près de l’aéroport de Bagdad. Un cycle dangereux se met en place dont on ne sait où il peut nous conduire, faute pour les E3 (Allemagne, France, Royaume-Uni) sans parler de l’ectoplasme qui a pour nom Union européenne, d’avoir pris la mesure de la situation et d’avoir pris une saine et raisonnable distance à l’égard de la folle diplomatie de la canonnière américaine2. Ils ne savent plus où donner de la tête pris au piège de leurs contradictions : marquer une certaine forme de compréhension vis-à-vis du grand frère américain tout en ne se laissant pas entraîner dans un engrenage infernal sur lequel ils n’ont pas la moindre prise. Car, les Américains ont fait fort, pris dans leur hubris, leur démesure habituelle. Traditionnellement, l’élimination d’un haut dignitaire ennemi – crime puni en droit international – s’effectue dans la plus grande discrétion en faisant appel aux services secrets, les bien nommés. Donald Trump apparaît sous son vrai jour de cowboy, redresseur de torts. Il semblerait que les hauts dignitaires du Pentagone auraient été « abasourdis » par le procédé d’autant que le 45ème président des États-Unis, dont la versatilité et l’imprévisibilité sont bien connues, déclare vouloir désormais s’en prendre à des sites culturels tel un vulgaire Taliban ou un allumé de Daech.

LES BOURDES DE JUPITER

Au lieu de prendre ses distances avec les facéties d’un tel énergumène, Emmanuel Macron l’assure, de la manière la plus officielle et la plus claire, de son « entière solidarité ». Curieux de la part d’un homme qui décrétait, il y a tout juste deux mois, que l’OTAN était « en état de mort cérébrale », critique indirecte mais claire à l’endroit des malheureuses expéditions américaines (Afghanistan, Irak, Libye…) et qui vantait les mérites d’une politique indépendante de la France. Nous en sommes fort loin aujourd’hui. Jupiter, entièrement discrédité à Téhéran pour avoir pris fait et cause pour Washington dans sa pseudo-médiation qui a fait pschitt3, se voir de nouveau en conciliateur des frères ennemis. Et, notre nouveau Talleyrand joue de la diplomatie du téléphone avec Donald Trump et Hassan Rohani4. Il déclare avoir mis en garde son alter ego américain : « L’intervention US en Iran risque d’avoir des conséquences imprévisibles et sans doute graves. Je l’ai dit à Trump dimanche après-midi ». Propos d’un visionnaire, confessons-le ! Mais, ne serions-nous pas dans la vulgaire contradiction alors que le même Machiavel explique : « Ce sentiment est largement partagé par tous mes interlocuteurs, et je le dirai au président iranien avec qui je m’entretiendrai mercredi. Ma ligne n’a pas changé depuis le G7 de Biarritz. Des négociations doivent s’engager, et la France est prête à prendre sa part. L’initiative prise à Biarritz reste plus que jamais d’actualité et permet à la France d’échanger avec les deux parties ». Répétons-le, l’initiative de Biarritz est morte tant elle était déséquilibrée. Tout ceci est frappée au sceau de l’incohérence quand on apprend que la déclaration Macron/Merkel/Johnson réaffirme la souveraineté de l’Iran (Bravo !) tout en l’appelant à « s’abstenir de toute action violente ou de prolifération » (qui commence sur le terrain de la violence !). Le moins que l’on puisse dire est qu’en croyant soigner un mal, on en met à nu plusieurs autres dans divers endroits du monde qu’il s’agisse du Proche et du Moyen-Orient5 ou de l’Afrique6.

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » (Cardinal de Retz). Il est toujours hasardeux de dire tout et son contraire comme le fait Emmanuel, marquis du en même temps, duc du « flou permanent »7. Comme ses alliés de l’OTAN et de la coalition anti-Daech, Emmanuel Macron doit gérer au mieux une situation sur laquelle il n’a pas été consulté et sur laquelle il ne dispose pas d’un levier important d’action pour prévenir d’éventuels dérapages. Situation qui découle d’un assassinat ciblé contraire aux règles posées par la Charte de l’ONU. Machin qui n’en peut mais tant il est aux abonnés absents8. On se retrouve, un jour à sa grande surprise, pris dans le piège que l’on a soi-même armé. Nous avons (avions ?) des forces spéciales en Syrie, une base à Abu Dhabi à 250 km des côtes iraniennes (un bel héritage de Nicolas Sarkozy). La construction de ce bidule a été financée par les Émirats arabes unis en échange d’un accord de défense qui prévoit de les protéger en cas d’attaque iranienne. On imagine ce qui se passerait dans cette hypothèse. Respecterions-nous notre engagement mais avec quels moyens ou bien nous en sentirions-nous déliés ? En dernière analyse, le piège iranien se refermerait sur Jupiter… mais surtout sur la France, ce qui serait plus grave.

1 Richard Labévière, États-Unis/Iran : western asymétrique et détestation globale, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2020.
2 Jean-Michel Thénard, Après l’assassinat de Soleimani, il menace des sites culturels iraniens. Trump : « J’avoue, j’ai fumé du chiite ! ». Donald, c’est du brutal, Le Canard enchaîné, 8 janvier 2020, p. 1.
3 Jean Daspry, Le fiasco diplomatique des médiations françaises, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2020.
4 Macron téléphone à Trump et Rohani, Le Canard enchaîné, 8 janvier 2020, p. 2.
5 Isabelle Lasserre, La lutte contre Daech fragilisée en Syrie et en Irak, Le Figaro, 7 janvier 2020, p. 9.
6 Tanguy Berthemet, Au Kenya, al-chebab s’attaque aux Américains, Le Figaro, 7 janvier 2020, p. 9.
7 Marie de Greef-Madelon/Frédéric Paya (propos recueillis par), Agnès Verdier-Molinié : « Avec Macron, c’est le flou permament », Valeurs Actuelles, 2 janvier 2020, pp. 36 à 43.
8 Claude Angeli, La France piégée sur le front USA-Iran, Le Canard enchaîné, 8 janvier 2020, p. 3.
 
 
CARLOS GHOSN A LE DROIT À UN PROCÈS ÉQUITABLE – Jean Daspry. « Si quelque affaire t’importe, ne la fais point par procureur » (Jean de la Fontaine). Le 8 janvier 2020, soit une semaine après sa fuite du Japon vers le Liban9, le présumé coupable, Carlos Ghosn s’est transformé en présumé innocent, procureur contre ses propres procureurs. Durant plus de deux heures, un homme en colère mais maîtrisant sa colère a pu pour la première fois10, depuis un an, faire entendre sa vérité. Passant de l’arabe à l’anglais, avec quelques développements en français et en portugais, l’ex-dirigeant de Renault-Nissan-Mitsubishi a décoché les coups contre tous ceux qu’ils accusent d’avoir attenté à son honneur11. Sa conférence de presse a pris la forme d’un triple réquisitoire, en priorité contre la justice japonaise puis contre les médias panurgistes et, en creux, contre la discrétion française.

UN RÉQUISITOIRE CONTRE LA JUSTICE JAPONAISE

Carlos Ghosn n’a pas eu de mots assez durs pour dénoncer le complot de Nissan et du bureau du procureur pour le faire tomber12. Démonstration pertinente à l’appui, il a dénoncé deux travers fondamentaux du mauvais procès qui lui était fait. Le premier était l’absence de preuves irréfragables justifiant son arrestation, sa détention, ses libérations sous caution, les interdictions qui lui étaient faites de communiquer avec ses proches. Le second, plus grave encore, était l’absence d’un procès équitable au sens où l’entendent toutes les conventions internationales que le Japon a ratifiées et qu’il viole sans subir les foudres des instances idoines. Nous nous étions étonnés de cet Ersatz état de droit japonais dès le début de l’affaire en nous situant sur le strict plan du droit positif13. Que signifie concrètement le droit à un procès équitable ? Il est parfaitement résumé dans l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950 dont les dispositions sont reprises presque mot pour mot dans les traités dont le Japon est parti. Il se lit ainsi :

ARTICLE 6 – Droit à un procès équitable

1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. Le jugement doit être rendu publiquement, mais l’accès de la salle d’audience peut être interdit à la presse et au public pendant la totalité ou une partie du procès dans l’intérêt de la moralité, de l’ordre public ou de la sécurité nationale dans une société démocratique,  lorsque les intérêts des mineurs ou la protection de la vie privée des parties au procès l’exigent, ou dans la mesure jugée strictement nécessaire par le tribunal, lorsque dans des circonstances spéciales la publicité serait de nature à porter atteinte aux intérêts de la justice. 10 11

2. Toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie.

3. Tout accusé a droit notamment à : a) être informé, dans le plus court délai, dans une langue qu’il comprend et d’une manière détaillée, de la nature et de la cause de l’accusation portée contre lui ; b) disposer du temps et des facilités nécessaires à la préparation de sa défense ; c) se défendre lui-même ou avoir l’assistance d’un défenseur de son choix et, s’il n’a pas les moyens de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d’office, lorsque les intérêts de la justice l’exigent ; d) interroger ou faire interroger les témoins à charge et obtenir la convocation et l’interrogation des témoins à décharge dans les mêmes conditions que les témoins à charge ; e) se faire assister gratuitement d’un interprète, s’il ne comprend  pas ou ne parle pas la langue employée à l’audience.

Il est évident, sauf pour les sourds et les aveugles que le Japon viole toutes ces prescriptions dans l’affaire Ghosn, peu importe que ce dernier soit coupable ou innocent. Cela relève de l’évidence mais cela ne semble choquer peu de monde dans la patrie des droits de l’Homme. On comprend que le gouvernement japonais, si propre sur lui, trouve le réquisitoire implacable contre sa justice totalitaire inacceptable. Retour à l’envoyeur ! Il n’a qu’à procéder à son examen de conscience.

UN RÉQUISITOIRE CONTRE LE CLERGÉ MÉDIATIQUE

À l’occasion de la partie de la conférence consacrée au jeu des questions-réponses, Carlos Ghosn a donné une véritable leçon de journalisme à tous ces folliculaires qui ne savent pas ce qu’est le journalisme d’investigation, se contentant de recopier servilement les informations bidon (« fake news ») fuitées par le bureau du procureur et de Nissan14. Il a parfaitement eu raison de justifier, auprès d’une folliculaire agressive venant de l’Empire du Soleil Levant, qu’il avait exclu de la salle la meute des journalistes japonais qui n’avaient eu de cesse de le traîner dans la boue sans la moindre retenue et sans procéder à un examen contradictoire des faits. Il a également été bien inspiré de rappeler à un journaliste américain, qui lui faisait grief de n’avoir rien vu du complot ourdi contre lui, que les États-Unis n’avaient pas vu venir l’attaque contre la base de Pearl Harbour alors que cela se passait sur le territoire américain. Il a parfaitement expliqué les raisons de ses actes de management que certains qualifiaient de défi. La leçon d’éthique journalistique était parfaitement ciselée et justifiée.

UN RÉQUISITOIRE CONTRE LA DISCRÉTION FRANÇAISE

Il y a des silences qui en disent long comme il y a des paroles qui ne signifient rien. Ce que Carlos Ghosn n’a pas dit contre les autorités françaises était particulièrement éloquent. Il n’attendait rien de la France. Cette grande nation qui proclame la présomption d’innocence mais qui pratique, de manière fourbe, la présomption de culpabilité, le pré-jugé de culpabilité15. Le grand écart, un grand classique de la justice française toujours prompte à donner des leçons à la terre entière. Nous l’écrivions, dès le début de l’affaire. Si prompts à dénoncer les violations des droits de l’Homme en Russie16 ou en Turquie17 tout en détournant le regard des turpitudes de l’Arabie Saoudite (assassinat de l’opposant Jamal Khashoggi au consulat général d’Arabie saoudite ou de la Chine, nos bonnes âmes imitent de Conrart le silence prudent à la lumière de Nicolas Boileau. Nous aurions pu penser que ces bons apôtres seraient montés au créneau pour s’étonner qu’un pays qui fait partie de la famille occidentale viole allégrement ses valeurs. Cela ne valait-il pas un coup de gueule pour dénoncer les conditions d’arrestation et de détention de Carlos Ghosn qui assimilent le Japon à une démocrature pour ne pas dire à une dictature épouvantable ? Cela ne le valait-il pas au nom des grands principes d’une authentique démocratie, d’un véritable État de droit. Que nenni ! Tous ces faux-culs déshonorent la France éternelle et les principes dont ils se prévalent lorsque cela sert leur ego surdimensionné. Tout ceci n’est pas très beau. C’est même très laid, peu ragoûtant. Comment peuvent-ils encore être crédibles sur la scène internationale en pratiquant une telle duplicité ? C’en creux ce que Carlos Ghosn a voulu exprimer avec la plus grande retenue18. Avec une certaine élégance, il a évoqué des démarches qui n’avaient pas abouti.

« Les choses ne sont pas si douloureuses ni difficiles d’elles-mêmes ; mais notre faiblesse et lâcheté les font telles » (Montesquieu). La prestation de Carlos Ghosn du 8 janvier 2020 à Beyrouth était tout à fait bienvenue. Elle mettait en évidence les carences du système judicaire d’une « drôle de démocratie »19. Elle présentait un immense avantage : rappeler aux uns et aux autres leur lâcheté, leur pleurerie, leur amateurisme, leur compromission. Une piqûre de rappel ne fait jamais de mal à une France qui a été en-dessous de tout dans cette affaire. Ce qui n’est pas à son honneur. En dépit d’un mandat d’arrêt international lancé contre Carlos Ghosn20, l’histoire s’en souviendra comme elle commence à se rappeler d’une certaine affaire Dreyfus grâce à l’excellent film J’accuse de Roman Polanski dont certaines agitées auraient voulu nous priver. Nous ne le répéterons jamais assez, comme tout être humain, Carlos Ghosn a le droit à un procès équitable. Ce que certains bons esprits ont tendance à oublier.

9 Laurent Valdiguié, Carlos Ghosn. La fuite, la malle et ses mystères, Marianne, 10-16 janvier 2020, pp. 32-33.
10 Bertille Bayart, « Sortez-moi de là »… à Tokyo, Ghosn comme un lion en cage, Le Figaro, 2 janvier 2020, p. 4.
11 Martine Orange, Le show Ghosn, www.mediapart.fr , 8 janvier 2019.
12 Benjamin Masse-Stamberg, Carlos Ghosn. Que vaut la théorie du complot ?, Marianne, 10-16 janvier 2020, p. 34.
13 Jean Daspry, Ca déghosn (e) à pleins tubes, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 novembre 2018.
14 Mathieu Suc, Carlos Ghosn, roi de la com’ et des contrevérités, www.mediapart.fr , 8 janvier 2020.
15 Guillaume Berlat, Mise en examen : présomption d’innocence et de culpabilité…, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 septembre 2019.
16 Isabelle Madraud/Nicolas Chapuis, Interpol : les Occidentaux barrent la route au candidat de Moscou, Le Monde, 22 novembre 2018, p. 4.
17 Marie Jégo, Ankara défie la Cour européenne des droits de l’homme, Le Monde, 22 novembre 2018, p. 4.
18 Jean Daspry, De la diplomatie du droit et du tordu !, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2020.
19 Philippe Pons, L’affaire Ghosn vue par les Japonais, Le Monde, 11 janvier 2020, p. 29.
20 Régis Arnaud/Bertille Bayart, Mandat d’arrêt international contre Ghosn, Le Figaro, 3 janvier 2020, p. 20.
 
 
LE PETIT MERCATO DIPLOMATIQUE DE JANVIER 2020 – Ali Baba. Nous ne le répéterons jamais assez, la lecture du Journal officiel de la République française (JORF) est indispensable pour qui veut comprendre la mécanique du fonctionnement de l’État, ses grandeurs, ses servitudes… ses bassesses, ses compromissions. Exercice auquel se livrent rarement nos perroquets à carte de presse et autres pseudo-experts des relations internationales, de la diplomatie. Plongeons-nous avec délectation dans la lecture de cet opus magnum du 7 janvier 2020. Deux informations portées à notre connaissance concernent deux éminents diplomates, énarques, il va sans dire que le destin propulse, une nouvelle fois au firmament de la galaxie diplomatique. Comme dirait le guide Michelin, elles valent le détour. Elles nous conduisent à effectuer un périple nous conduisant de Moscou à la rue de Varenne à Paris.

NOTRE NOUVEL AMBASSADEUR À MOSCOU

« M. Pierre LEVY, ministre plénipotentiaire hors classe, est nommé ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la Fédération de Russie, en remplacement de Mme Sylvie BERMANN admise à faire valoir ses droits à la retraite »21.

Cette nomination n’est pas véritablement une surprise pour nos lecteurs. Nous l’avions commenté alors qu’elle n’était qu’un bruit de couloir insistant dans la Maison des bords de Seine et dans les dîners en ville22. Il n’est donc nul besoin de revenir sur les faiblesses intrinsèques de Pierre Lévy pour ce poste ô combien sensible d’ambassadeur de France auprès de la Fédération de Russie. Nous continuons à penser qu’il n’est pas « the right man à the right place ». Est-ce une réelle surprise lorsque l’on sait que le président de la République est le pire des DRH de la Ve République. Il n’y a que se reporter à ses coups de maître que sont les choix particulièrement heureux pour le discrédit de la France en Europe de Nathalie Loiseau23 et de Sylvie Goulard ? Et, l’on pourrait multiplier la liste à l’infini.

Pour réussir pleinement sa mission délicate à Moscou, Pierre Lévy part avec quelques handicaps comme on le dit dans le milieu des courses de chevaux : il ne parle pas russe comme parlait le français son ex-homologue russe à Paris, Alexandre Orlov ; il ne dispose vraisemblablement d’instructions précises sur la manière dont le chef de l’État considère notre relation bilatérale future en dehors de son fameux en même temps ; il ne sera que le primus inter pares dans la galaxie de tous ceux qui sont chargé par Jupiter de traiter de la Russie à Paris, une sorte de confusion des genres très française et très nouveau monde ; quid de la position précise de la France sur la proposition russe d’édification d’une architecture de confiance et de sécurité en Europe au XXIe siècle ? ; quid de la position de la France sur la prolongation des sanctions européennes contre la Russie alors qu’Emmanuel Macron organisait en décembre dernier à Paris une médiation franco-allemande sur l’Ukraine prometteuse ?24Dans la diplomatie, comme dans bien d’autres domaines, « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément » (Nicolas Boileau). Et, malheureusement, nous en sommes encore loin, évoluant dans la diplomatie de gribouille, de l’impressionnisme. Il est vrai que le traitement du dossier de la réforme des retraites sur le plan intérieur français nous livre un éclairage sur le fonctionnement de la machine politico-administrative française accaparée par les plus brillants hauts fonctionnaires sortis de l’ENA dans les grands corps.

Souhaitons tout de même bonne chance et bon courage à l’heureux élu !

NOTRE NOUVEAU « CONSEILLER » À MATIGNON

« M. Jérôme BONNAFONT est nommé conseiller auprès du Premier ministre, à compter du 6 janvier 2020 »25.

Cette nomination est curieuse à plus d’un titre si l’on veut bien aller au-delà de cette phrase froide, concise mais peu éclairante. Tout, d’abord, rien ne nous est dit sur les fonctions de l’intéressé. Sur quels sujets va-t-il conseiller le Premier ministre ? Sur des questions générales ou sur des questions spécifiques ? Ensuite, on omet – volontairement ou involontairement – de mentionner que ce monsieur est diplomate, issu de l’ENA qui possède le grade de ministre plénipotentiaire. Il a derrière lui une brillante carrière26 : plusieurs postes à l’étranger et à l’administration centrale avant d’être conseiller technique puis conseiller de presse, porte-parole du président de la République, Jacques Chirac, ambassadeur en Inde, dicteur de cabinet du ministre des Affaires étrangères, ambassadeur à Madrid27, directeur d’Afrique du nord/Moyen-Orient. Poste qu’il avait dû quitter en raison de problèmes de santé, nous dit-on. Il avait été aussitôt remplacé par Christophe Farnaud. Enfin, le fait que Jérôme Bonnafont, proche d’Alain Juppé dont il fut le directeur de cabinet au Quai d’Orsay rejoigne Matignon sous le règne d’Édouard Philippe, proche d’Alain Juppé ne relève pas d’un pur hasard mais d’une pratique bien connue de l’entre-soi. Pourquoi Jérôme Bonnafont n’a-t-il pas été nommé chargé de mission dans l’une des directions du Quai d’Orsay afin de pouvoir toucher des primes, en dehors de son traitement de grade, dans l’attente d’un poste à la mesure de ses talents ? Serions-nous face à un emploi fictif destiné à aider un fonctionnaire dans l’embarras pour des raisons honorables, au demeurant ? Tout ceci est loin d’être limpide et transparent.

Il est des moments où la diplomatie n’est autre chose que du spectacle. Dans les deux exemples évoqués ci-dessus, le ton est donné, les mots choisis à dessein. La rhétorique l’emporte sur le fond. Nul ne sait dire dans ces évolutions la part de la démagogie et celle de la légèreté à une époque où le fossé entre citoyens et dirigeants est de plus en plus grand. Nous sommes au cœur de la tyrannie de la modernité, des exigences du nouveau monde cher à Jupiter, « l’indigné sélectif de l’Élysée ». Heureusement, c’est silence dans le cœur de l’église médiatique préoccupée par l’affaire Gabriel Matzneff qui met à nue sa duplicité et sa versatilité. Il est temps de replacer la raison au cœur du village. Pour nous changer de la morosité ambiante en France et des « vents mauvais » au Proche et au Moyen-Orient, rien ne vaut un petit mercato diplomatique en janvier 2020 !

21 Décret du 6 janvier 2020 portant nomination d’un ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la Fédération de Russie, JORF 0005 du 7 janvier 2020, texte n° 33.
22 Ali Baba, Un nouvel ambassadeur de France à Moscou, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 décembre 2019.
23 Marylou Magal, Nathalie Loiseau, étoile filante de la Macronie, www.lefigaro.fr , 29 décembre 2019.
24 Guillaume Berlat, Paris-Normandie : diplomatie gagnante, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 décembre 2019.
25 Arrêté du 6 janvier 2020 relatif à la composition du cabinet du Premier ministre, JORF 0005 du 7 janvier 2020, texte n° 25.
26 https://es.ambafrance.org/Biographie-de-l-ambassadeur-6482
27 Raphaëlle Bacqué, Le mariage gay épouse les traditions, www.lemonde.fr , 29 août 2014.
 
 
LE CONSEIL D’ÉTAT OU LA NÉGATION DE LA JUSTICE ! Jean Daspry. Plus ça change, plus c’est la même chose avec la plus haute juridiction administrative qui a pour nom Conseil d’État et qui sévit place du Palais-Royal. Un objet administratif mal identifié qui est à la fois conseil et juge de l’État. Une sorte d’État dans l’État qui n’a de compte à rendre à personne… sauf parfois à la Cour européenne des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe à Strasbourg. Après avoir rappelé le fonctionnement extravagant de ce cénacle de l’entre-soi, il nous reviendra de nous attarder sur ce que l’on présente aux gogos comme une révolution dans l’oralité de la procédure contentieuse dans certaines des affaires délicates présentées à la sagacité d’un Conseil d’État, parfait exemple d’une justice couchée.

DE QUELQUES UTILES RAPPELS SUR L’ANOMALIE DU CONSEIL D’ÉTAT

En France, il existe une asymétrie entre l’État – concept pris au sens large – et le citoyen. L’État bénéficie d’un double privilège : de droit (on lui applique un droit inégalitaire qui porte le nom de droit administratif) et de juridiction (il est jugé par les juridictions administratives : tribunal administratif, cour administrative d’appel et Conseil d’État en cassation des secondes et en première et dernière instance des affaires sensibles). Les textes les régissant parlent des « membres du Conseil d’État » et non des magistrats. En un mot, l’État est jugé par ses propres fonctionnaires qui ne sont ni indépendants, ni impartiaux. De plus, le Conseil d’État cumule, de manière ubuesque, les fonctions de conseil et de juge de l’État. En matière de confusion des genres et de séparation des pouvoirs, on ne saurait faire mieux. À titre d’exemple, le Conseil d’État s’est prononcé sur la légalité d’un texte (décret du ministre des Affaires étrangères ouvrant 22 postes de consuls généraux à des non diplomates) sur lequel il a donné un avis positif grâce à la voix prépondérante de son éminent vice-président, Bruno Lasserre (Cf. affaire Philippe Besson, écrivain, nommé consul général à Los Angeles et dont la nomination est contestée par le syndicat CFDT du MAE. L’intéressé a de lui-même renoncé à son poste). Si l’État (pour être plus précis, le pouvoir politique en place) voulait se protéger contre les actions intempestives des citoyens et de ses fonctionnaires, il ne s’y prendrait pas autrement. Ne parlons pas des tous ces brillants et intègres conseillers d’État qui évoluent en permanence entre le Palais Royal et quelques postes de hauts fonctionnaires dans les différents ministères (cabinets ministériels ou directeurs d’administration) ou dans les entreprises publiques (Cf. le cas emblématique de Guillaume Pépy, l’ex-inoxydable PDG de la SNCF, ex-conjoint de feu le directeur de Sciences Po, Richard Descoings, lui-même conseiller d’État, remplacé à ce poste par un autre conseiller d’État, Frédéric Mion28). Nous sommes au cœur de ce que le journaliste de mediapart, Laurent Mauduit (responsable durant 30 ans de la rubrique économique au quotidien Le Monde qualifie à très juste titre de « Caste »29, pour ne pas dire de mafia. Emmanuel Macron en est le pur produit (corps de l’inspection des Finances). On manque de s’étouffer en apprenant que son vice-président, Bruno Lasserre organise, le 1er octobre 2018 au Palais-Royal, un débat sur le thème de la citoyenneté. Le programme tel qu’il nous est présenté laisse rêveur :

« Début des échanges à 9 h 30, avec l’intervention du vice-président du Conseil d’État, Bruno Lasserre. À 10 heures, les intervenants débattront de la manière d’associer les citoyens aux décisions alors que la culture de la verticalité dans l’administration reste prégnante. Puis les experts s’intéresseront aux services publics à l’heure de la coconstruction. Ces rencontres seront aussi l’occasion de s’interroger sur l’évaluation mais également sur le rôle de l’éducation nationale en matière de formation à la citoyenneté. Autant d’enjeux mis en perspective et en prospective toute la journée »30.

De quoi se mêle le Conseil d’État ? C’est là que l’on s’aperçoit que le Conseil d’État est un État dans l’État… Qui de plus méconnaît un principe cardinal du droit, celui de l’impartialité qui va lui valoir des poursuites devant la Cour européenne des droits de l’homme à l’initiative de Greenpeace31. Pas moins !32

On manque également de s’étouffer en apprenant que son vice-président, Bruno Lasserre, bien que mis en examen pour complicité de harcèlement moral par un juge d’instruction (l’affaire, qui s’est conclue par le suicide d’un fonctionnaire, alors que notre grand homme était à la tête de l’autorité de la concurrence) est maintenu à son poste, présomption d’innocence oblige !33

Ce dernier profite du début d’année 2020 pour procéder à une communication éhontée sur une prétendue réforme de la procédure orale au Conseil d’État.

DE QUELQUES UTILES EXPLICATIONS SUR LE COUP DE COM’ DU MIS EN EXAMEN BRUNO LASSERRE

Que découvrons-nous à la lecture du quotidien Le Monde ? La plus haute juridiction administrative modifie ses procédures de contentieux, dominées par l’écrit. Une révolution qui ne porte pas son nom mais sur laquelle le vice-président du Conseil d’État communique allègrement.

Début de citation

La scène a lieu vendredi 13 décembre au cours de l’assemblée du contentieux du Conseil d’Etat, formation solennelle réunie pour les affaires les plus délicates. Elle est saisie cette fois du cas d’un

Palestien apatride. Le président Bruno Lasserre prend la parole et demande à Régis Froger, l’avocat

de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), des précisions sur les conditions

d’instruction de ce type de dossier par l’Office. Intervention banale ? Non, première illustration d’une véritable révolution à l’œuvre au sein de l’institution du Palais-Royal, plus haute juridiction administrative. Aussi étonnant que cela puisse paraître, jamais jusqu’ici un président d’audience n’avait posé de question à l’une des parties en cours de débat. La raison d’une telle abstinence imposée par la tradition était, dit-on, la peur de trahir le secret du délibéré en marquant par son intérêt pour tel ou tel volet d’un dossier sa position personnelle. « Bruno Lasserre et moi souhaitons donner de la place à l’oralité dans les débats », explique au Monde Jean-Denis Combrexelle, président de la section du contentieux du Conseil d’Etat. Une évolution qui n’est pas anodine alors que la procédure écrite est très formalisée, permettant à chaque partie de déposer des conclusions écrites et de répondre par un mémoire écrit à celles de l’adversaire presque jusqu’à épuisement du débat. Une bribe d’oralité avait déjà été introduite depuis un décret de 2009 autorisant les parties à « présenter de brèves observations orales après le prononcé des conclusions du rapporteur public ». Mais tous les avocats ne s’en saisissent pas, de peur de froisser les traditions. Forts de leurs expériences respectives à l’Autorité de la concurrence et à la Cour de justice de l’Union européenne, devant lesquelles l’audience peut jouer un rôle-clé, MM. Lasserre et Combrexelle songeaient depuis un moment à cette innovation. « Le défi du juge suprême est le lien avec la réalité, reconnaît le président de la section du contentieux. Et si la base de la réflexion reste le dossier contentieux, une discussion orale permet dans certains cas d’approcher davantage la réalité ». Louis Boré, président de l’ordre des avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, se réjouit d’une telle évolution dans la mesure où « elle devra être réservée aux affaires les plus sensibles ». Selon lui, l’avocat s’exprime aujourd’hui « à l’aveugle », mettant l’accent sur les questions juridiques qui lui paraissent importantes dans le litige en cause, alors que le juge peut avoir identifié une autre question sur laquelle il se focalisera lors du délibéré. « Le débat oral permettra aux parties d’exprimer leur analyse sur les points qui intéressent le juge du Conseil d’Etat », résume M. Boré. C’est grâce à la révolution culturelle inoculée il y a vingt ans sous les ors du Palais-Royal avec la création du référé-suspension et du référé-liberté que cette évolution de procédure est aujourd’hui possible. L’histoire de cette innovation est peu banale, née d’un heurt entre juridictions administrative et judiciaire. Le 12 mai 1997, le Tribunal des conflits, arbitre en cas de querelle de frontières entre les deux ordres juridictionnels, avait décidé que le juge judiciaire était incompétent pour se prononcer sur le cas de deux passagers clandestins marocains découverts à bord d’un cargo à Honfleur. La police des frontières, autorité administrative, avait interdit leur débarquement, le litige revenait donc au juge administratif. Cette décision avait été suivie par la démission, fait unique

dans les annales, d’un des juges de la Cour de cassation au Tribunal des conflits. Il estimait que l’autorité judiciaire était mieux armée, grâce à la procédure de référé, pour statuer en quelques jours sur des questions urgentes liées à la liberté. La justice administrative risquait en revanche de statuer en deux ans, alors que le navire en cause serait parti depuis longtemps. Une carence qui sera corrigée

en juin 2000 avec la loi Guigou, qui crée les référés devant les juridictions administratives. Depuis,

les présidents de chambre du Conseil d’Etat ont dû se frotter à cette autre forme de débat et lui donner corps. Réunis autour d’une table dans la salle Odent, qui jouxte la pompeuse et intimidante

salle du contentieux, les parties ou leurs avocats sont invités à s’exprimer par le juge des référés dans une procédure orale. « Il arrive même que les parties s’accordent sur une solution qui ne trouvera pas nécessairement sa traduction dans l’ordonnance du juge », témoigne M. Combrexelle. La salle du contentieux

avec sa haute tribune réservée aux juges et une fosse maintenant une distance respectable entre les représentants des parties opposées ne se prêtait guère à de tels échanges informels. La procédure de référé rencontre aujourd’hui un succès grandissant, avec plus de 400 ordonnances rendues par le Conseil d’Etat en 2019 contre 366 en 2018. De quoi parfois donner une exposition médiatique à l’institution, dont elle se réjouit. Comme lorsqu’elle tranche le 4 avril 2019, à quelques heures du début de « L’Emission politique » sur France 2, la question de savoir si la chaîne publique avait le droit de ne pas inviter Benoît Hamon, François Asselineau et Florian Philippot au débat consacré aux élections européennes. Le référé-liberté permet en effet au Conseil d’Etat d’intervenir dès qu’une décision administrative met en cause une liberté fondamentale, tel le principe du pluralisme

des opinions, dans le cas de ce programme de France 2. Le référé-suspension permet, lui, de demander la suspension d’une décision administrative, si l’urgence est avérée, en attendant de juger de sa légalité au fond. Ainsi, saisi d’une requête en suspension du décret réformant la justice censé entrer en vigueur le 1er janvier 2020, le juge des référés a dû organiser une audience le 27 décembre et rendre sa décision le 30. Exercice de réponse à chaud « Le référé est une source d’inspiration pour le contentieux général », revendique M. Combrexelle. Toutes proportions gardées, au regard du volume d’affaires traitées par la juridiction suprême de l’ordre administratif : 9 583 jugées en 2018… et seulement 400 référés. Il n’est pas question donc d’introduire le virus de l’oralité dans tout le contentieux, mais seulement à quelques affaires complexes pour lesquelles les parties seraient d’ailleurs averties en amont par le Palais-Royal. Une telle évolution amènera les administrations à adapter leur représentation. Ce qu’elles font déjà dans les procédures de référé en envoyant un haut fonctionnaire, chef de service voire directeur d’administration centrale, en capacité d’engager son administration. A défaut, elles devront plus souvent solliciter les avocats, rompus à cet exercice de réponse à chaud, plus risqué que la remise d’un mémoire longuement mûri et relu.34

Fin de citation

Que dire de cette superbe opération d’enfumage d’un journaliste-perroquet, d’un ventriloque qui répète ce que deux sinistres hauts fonctionnaires lui racontent ! Si ce folliculaire, expert des questions juridiques au Monde avait pris le temps de faire un véritable travail d’investigation auprès d’expertes des questions du Conseil d’État – nous ne parlons pas d’une majorité de professeurs agrégés de droit public aplaventristes devant les rigolos du Palais-Royal -, il aurait pu apporter un commentaire de son cru sur la ligne qui suit. Cette affaire d’oralité dans le contentieux de fond est une vieille histoire récurrente. L’actuel vice-président a voulu en faire son nouvel étendard. Il a dû en rabattre un peu sur le champ des affaires car c’est particulièrement délicat et cela requiert une coopération étroite avec les avocats aux Conseils dont l’indépendance et la pleine maîtrise de l’argumentation doivent rester intactes. Cela dit, cette mesure a été proposée à titre expérimental il y a plus de vingt ans. Difficile à manier, en tout cas, pour les magistrats du Conseil. Coup de com, sans doute. Révolution, non, car entre les référés, les enquêtes à la barre et la possibilité pour les avocats de parler après le rapporteur public, la voie était déjà largement ouverte. Evolution, certainement, mais il ne faudrait pas croire que cela remettra le justiciable au centre des préoccupations du Conseil ! Ce perroquet à carte de presse aurait pu se poser une seule question qui vaille. Bidule oral ou pas, si le cas du capitaine Dreyfus avait été porté devant le Conseil d’État, à qui aurait-il donné raison ? Vraisemblablement à l’administration dont le dossier était « chargé » et certainement pas à un officier qui clamait son innocence réelle. Le reste n’est que détail sans importance. Combien de hauts fonctionnaires ont vu, encore très récemment, leur carrière administrative brisée avec la bénédiction du Conseil d’État ? Cela ne semble pas intéresser notre Fregoli du Monde

Quand en finira-t-on avec ces prétendus grands corps de l’État et avec cette juridiction extravagante qu’est le Conseil d’État, conseil et juge de l’État ? Qui aura le courage de procéder à cette réforme indispensable pour mettre la France au niveau d’un État de droit digne de ce nom ? Certainement pas le conseiller d’État, Frédéric Thiriez, chargé par Emmanuel Macron (ex-inspecteur des Finances) de rédiger un rapport sur la réforme de haute fonction publique, y compris celle de l’ENA. Pendant ce temps-là, en dépit ce que racontent les sieurs Lasserre et Combrexelle, on continuera à soumettre les citoyens et les fonctionnaires à l’arbitraire le plus total de ces membres de la Caste qui, un jour ou l’autre, auront à rendre des comptes sur leurs forfaits quotidiens. Car, en définitive, le Conseil d’État, c’est la négation de la justice au sens de la convention européenne des droits de l’Homme.

28 Ancien élève du lycée Henri-IV et de l’ENS Paris (classé 12e du concours B/L 1988), Frédéric Mion est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris (IEP) en 1992 (section Service Public). Après avoir fréquenté l’Université de Princeton, il intègre l’École nationale d’administration (ENA) et sort major de la promotion Victor-Schœlcher (1996). Frédéric Mion enseigne comme maître de conférences à Sciences Po et y a dirigé la section « service public » ainsi que la prép’ENA. Sa carrière de haut fonctionnaire le fait entrer au Conseil d’État, d’abord comme auditeur de 1996 à 1999, puis comme maître des requêtes de 1999 à 2000, et il intègre le cabinet de Jack Lang comme conseiller technique puis conseiller lorsque celui-ci est ministre de l’Éducation nationale. Il est ensuite adjoint au directeur général de l’administration et de la fonction publique de 2001 à 2003 puis avocat de 2003 à 2007 au sein du cabinet Allen & Overy LLP. En 2007, il rejoint le groupe Canal + en tant que secrétaire général, fonction qu’il occupe jusqu’en 2013. À la suite d’un vote le 1er mars 2013, il est élu à la tête de Sciences Po, succédant ainsi à Richard Descoings, cette élection ayant été validée par le ministère de l’Enseignement supérieur et par le président de la République le 29 mars 2013,

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Mion
29 Laurent Mauduit, La caste. Enquête sur cette noblesse d’État qui a choisi le camp de l’aristocratie d’argent, La Découverte, septembre 2018.
30 Journée des rencontres des acteurs publics. Une journée coorganisée avec et au Conseil d’État, www.acteurspublics.com , 1er octobre 2018.
31 C.L., Des liens radioactifs au Conseil d’État, Le Canard enchaîné, 3 octobre 2018, p. 4.
32 Jean Daspry, Moralisation de la vie publique. Une justice couchée…, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 octobre 2018.
33 Ali Baba, République exemplaire… des mis en examen , www.prochetmoyen-orient.ch , 9 décembre 2019.
34 Jean-Baptiste Jacquin, Le Conseil d’État se met à petits pas au débat oral, Le Monde, 4 janvier 2020, p. 10.
 
 
GORBI ÉCLAIRE LE MONDE D’HIER ET DE DEMAIN – Guillaume Berlat. « On n’est jamais si bien servi que par soi-même ». Cette expression française se définit dans son sens propre par le fait qu’il vaut mieux faire les choses soit même qu’attendre que quelqu’un d’autre les fasse pour nous. Pour cela, il faudrait compter sur ses propres forces35. Aujourd’hui, c’est un citoyen, qui connut son heure de gloire à la fin du XXe siècle, qui la décline pour mieux nous éclairer sur la vision russe du monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il s’agit de Mikhaïl Gorbatchev qui nous livre ses Mémoires intitulées Le futur du monde global36. Jusqu’à présent, cet ouvrage du dernier dirigeant de l’URSS et du premier président de la Fédération de Russie n’a pas encore fait l’objet de présentations, de critiques dans nos médias. C’est que, d’un point de vue occidental, la Russie semble être habitée par le diable au corps. Comme l’écrivait Romain Gary en 1968, elle a la tête coupable.

LA RUSSIE OU LE DIABLE AU CORPS

Rares sont dans les médias occidentaux en général, français en particulier qui donnent la parole au président russe, à son ministre des Affaires étrangères ou de la défense tant ils sont infréquentables Il est vrai que la Russie du nouveau tsar, Vladimir Poutine n’a pas très bonne presse dans « l’état profond », transcription de l’américain « deep state ». Dans les milieux néo-conservateurs germanopratins, l’autocrate issu des rangs de l’ex-KGB est considéré comme le diable qui envahit son voisin ukrainien, qui manipule toutes les élections occidentales donnant l’avantage aux affreux « populistes », qui pratique la désinformation à l’échelle planétaire (Cf. la chaîne d’information Russia Today présentée comme le mal absolu), qui a eu le toupet de mettre son grain de sel dans les affaires syriennes, qui a réussi à vendre des missiles à un membre de l’OTAN (la Turquie), qui nous aurait malheureusement évincé de RCA et qui ferait de l’entrisme en Afrique… Et, le reste est à l’avenant. Rien à voir à la vertueuse américaine qui déchire les traités (nucléaire iranien, climat, FNI, cieux ouverts, FCE…) ou bien n’y adhère pas (interdiction des essais nucléaires, Cour pénale internationale…, qui claque la porte des organisations internationales (UNESCO) ou omet de payer son écot (budget de l’ONU), qui pratique l’extraterritorialité du droit, qui exporte la démocratie à la pointe du canon (Irak…), qui laisse partout un immense chaos après son passage bienfaiteur (Afghanistan, Irak…), qui humilie ses idiots utiles d’alliés comme le sont ses prétendus alliés de l’OTAN… En un mot, comme en cent, nous évoluons dans l’indignation sélective qui pardonne tout à l’oncle Sam et ne laisse rien passer à l’oncle Vladimir. Dans une très modeste mesure, la publication de l’ouvrage de Mikhaïl Gorbatchev tente de rectifier le tir en apportant une autre vérité. Une autre vérité qu’il n’est pas inutile d’entendre au nom du principe sacro-saint de la liberté d’expression si souvent foulé aux pieds dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme.

LA RUSSIE OU LA TÊTE COUPABLE

Dans un exposé empreint d’une très grande sincérité – l’homme n’a rien à gagner à travestir la vérité au stade actuel de sa vie – Mikhaïl Gorbatchev nous livre sa vision d’un monde qui l’inquiète par ses évolutions les plus récentes. Sa réflexion (200 pages d’une lecture aisée qui évite le pathos) s’organise autour de cinq idées fortes : agir ensemble pour renforcer notre sécurité commune ; mieux comprendre le monde globalisé avec ses bénéficiaires et ses défis ; s’interroger sur le déclin de la démocratie et le rapport entre politique et morale ; connaître les principaux acteurs de ce monde global et réfléchir à l’avenir la relation germano-russe. Fait intéressant à noter, la France occupe une place insignifiante, pour ne pas dire inexistante dans la démonstration de l’ex-président russe. Ce qui en dit long sur l’influence actuelle de notre pays sur la scène internationale. Fort de son expérience, l’auteur nous rappelle les conditions qui ont présidé à la fin de la guerre froide par une approche coopérative de la sécurité tant sur le plan bilatéral américano-soviétique (accords de désarmement) que sur le plan régional européen (à travers le processus de la CSCE auquel a succédé l’OSCE). Ceci se conclut par la libération des peuples de l’ex-Pacte de Varsovie et l’adoption de la Charte de Paris, véritable outil de d’approche coopérative des relations entre États basée sur une sécurité égale pour tous.

Or, aujourd’hui, à quoi assistons-nous ? À une dangereuse militarisation des relations internationales qui impose de sortir du cercle infernal de défiance en agissant ensemble. Mais pour parvenir à cet objectif, il faut comprendre les mécanismes et les dérives d’une mondialisation dérégulée porteuse de nombreux maux dont le moindre n’est pas celui de la marginalisation de l’État accompagnée d’une lassitude de la démocratie et d’une vague populiste sans oublier l’importance du défi écologique. Par la faute de l’hubris occidental et, surtout, américain de nouveaux conflits s’ajoutent aux anciens, la morale est exclue du champ politique et diplomatique. Mikhaïl Gorbatchev instruit un procès, particulièrement documenté et articulé, de la politique pyromane d’une Amérique qui ne croit plus aux vertus du dialogue et de la négociation. Il n’épargne pas les médias qui oublient l’information objective tout en défendant le rôle de la société civile. Il livre un portrait sans concession de la nouvelle Russie tout en lui reconnaissant le droit de relever la tête en raison des humiliations qu’elle a subies en particulier du fait de son éphémère successeur, Boris Eltsine. Il rappelle, qu’aux yeux de la Russie : « Les relations internationales ne doivent pas être modelées selon le droit du plus fort, en se fondant sur des considérations purement pragmatiques, sans tenir compte des facteurs historiques et culturels et sans respecter aucune morale. C’est l’une des principales leçons des décennies précédentes » (page 100). Avec insistance, il juge que : « Dans la politique mondiale contemporaine, il n’y a pas de tâche plus importante ni aussi complexe que celle à restaurer la confiance entre la Russie et l’Ouest » (page 174). Mikhaïl Gorbatchev regrette l’imposition de « sanctions, qui ne produisent qu’un seul effet : la distance mutuelle augmente » (page 178), la voie antirusse adoptée par l’Union européenne et le double langage allemand auquel il consacre de longs développements à la fin de l’ouvrage.

Prenant de la hauteur, de la distance avec son propos technique, politique, il appelle à réflechir à l’avenir et conclut ainsi sur une note volontariste et optimiste :

« L’expérience tout à fait concrète de l’Histoire récente le démontre : nous avons réellement la capacité d’améliorer nos relations. Il suffit que nous fassions l’effort nécessaire pour y parvenir. Nous devons comprendre que cela relève de notre responsabilité. Nous devons nous dire : nous en sommes capables ! Nous en avons le devoir ! » (pages 209 et 210).

N’est-ce pas la substantifique moëlle de ce message de Mikhaïl Gorbatchev qu’Emmanuel Macron a reçue lorsqu’il a décidé à l’été 2019 (Cf. sommet de Brégançon) de donner une impulsion à la relation bilatérale franco-russe passablement écornée depuis un certain mois de mai 2017 ? C’est ce que l’ex-dirigeant russe qualifie par les mots de « regarder au-delà de l’horizon » (page 37).

À l’heure où l’on nous assène autant et d’inepties et de contre-vérités sur la Russie dans la presse conformiste, il est intéressant, voire indispensable de prendre connaissance de cet ouvrage de Mikhaïl Gorbatchev si nous souhaitons mieux appréhender les aspirations d’un peuple qui n’a toujours pas digéré, à tort ou à raison, l’humiliation qu’il pense subir depuis la chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS. Il ne s’agit certainement pas de tout prendre mais de comprendre. N’est-ce pas l’essence de la diplomatie que de se mettre à la place de l’autre pour travailler à un rapprochement des points de vue ou, à tout le moins, œuvrer à aplanir au maximum les différends par la voie du dialogue, de la coopération ? C’est à cet exercice salutaire que nous invite Mikhaïl Gorbatchev en nous livrant son expérience personnelle du monde d’hier, sa compréhension du monde d’aujourd’hui et en nous proposant une vision du monde de demain.

35 http://www.expressions-francaises.fr/expressions-o/326-on-n-est-jamais-si-bien-servi-que-par-soi-meme.html
36 Mikhaïl Gorbatchev, Le futur du monde global, Flammarion, 2019.
 
 
DANIEL DURAND NOUS DIT : « VINGT ANS APRES, NE PAS SE LAISSER VOLER L’ESPOIR De L’AN 2000 ! » L’an 2000, « l’année du millénaire », a été celle d’une immense mobilisation et d’un formidable espoir pour tous les militants œuvrant pour un monde de paix et de justice. Elle fut décrétée « Année internationale de la culture de paix » par les Nations unies. Lors de la conférence d’examen du traité de non-prolifération nucléaire, furent adoptées « 13 étapes pratiques » dans lesquelles la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie signèrent un engagement sans équivoque d’accomplir l’élimination totale de leurs arsenaux nucléaires. Des centaines d’ONG et de militants formulèrent des propositions fortes, lors du Forum du millénaire, pour réformer en profondeur le système des Nations unies et y donner plus de place à la voix des peuples. Enfin, le Sommet du millénaire, du 6 au 8 septembre 2000 à New York, constitua le plus grand rassemblement de chefs d’État et de gouvernement de tous les temps et se conclut avec l’adoption, par les 189 États membres, de la Déclaration du millénaire, dans laquelle ont été énoncés les huit objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Vingt ans après, avec un peu de recul, que constate-t-on ? La notion et le concept de « culture de paix » qui, à l’époque, n’étaient évoqués que dans les milieux pacifistes, et encore avec beaucoup d’interrogations, sont devenus un patrimoine culturel commun dans la société, tant dans les organisations d’éducation populaire que syndicales ou politiques, et cela sur tous les continents. L’élimination des arsenaux nucléaires est devenue une question politique et diplomatique concrète. En 2020, un traité international d’élimination des armes nucléaires recueillera les ratifications nécessaires et rentrera en application.

En 2015, le bilan des huit objectifs pour le développement a indiqué que, pour les pays en développement, le taux d’extrême pauvreté est passé de 47 % à 14 %, le nombre d’enfants non scolarisés à l’âge de l’école primaire est passé de 100 millions à 57 millions, le nombre de décès d’enfants de moins de 5 ans est passé de 12,7 millions à 6 millions, deux fois plus de personnes ont eu accès à l’eau potable courante, etc. Bref, là où il y a une volonté politique forte, il y a des résultats.

Par contre, concernant le quatrième événement, la réforme des Nations unies, les positions n’ont pas évolué, même s’il faut relever que la plus grosse tentative de mettre de côté l’ONU sur le plan politique, c’est-à-dire la politique étrangère de Bush en 2002-2003, a globalement échoué. Les progrès dans ces quatre défis de l’année du millénaire ont été marqués par une implication grandissante des opinions, des ONG.

C’est cette évolution souterraine et forte dans les relations internationales qui est, pour moi, la véritable signification de ces deux décennies. Les phénomènes négatifs, et inquiétants, qui sont souvent surmédiatisés, sont des contre-réactions et non les moteurs de l’histoire.

Il en est ainsi des phénomènes de rejet se développant temporairement dans certains pays contre des conséquences de la mondialisation, perçues comme des menaces : pressions migratoires, mises en concurrence sur l’emploi et les salaires. Il en est ainsi de la persistance des militarisations et du haut niveau des dépenses militaires mondiales, dangers aggravés par le maintien de conflits régionaux aux conséquences humaines et économiques catastrophiques. Les mêmes contradictions existent sur le plan du développement : le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) constate ainsi que si les populations les plus pauvres voient leurs besoins de base mieux satisfaits, le développement des inégalités creuse les écarts et risque de maintenir les plus fragiles en dehors des évolutions de demain. Enfin, même si je ne crois pas à la « fragmentation » du monde, le multilatéralisme se voit menacé aujourd’hui de manière plus feutrée, mais tout aussi dangereuse, par la multiplication du recours aux structures de discussion ou de négociation informelles, du G20, G7 aux groupes de « bonne volonté » comme sur l’Iran, même si ce n’est pas, parfois, sans résultats positifs. Soyons donc lucides : vingt ans après l’année du millénaire, le monde est globalement meilleur qu’il ne l’était au sortir de la guerre froide, mais nous devons être capables de nous appuyer sur les évolutions favorables pour surmonter les obstacles qu’accumulent tous ceux qui n’ont pas intérêt à un monde plus juste, plus pacifié et plus démocratique.

Il faut se rassembler pour combattre toutes les idées de haine, d’exclusion, de racisme, si promptes à renaître, pour faire de la culture de paix une valeur humaine dominante, notamment en la promouvant dans la sphère éducative. Il faut faire pression dès maintenant, avec le réseau Ican, sur les grandes puissances, dont la France, pour qu’elles prennent en considération le traité d’interdiction des armes nucléaires et créent les conditions de sa réussite. C’est un pas essentiel pour stopper la militarisation des relations internationales, faire diminuer les dépenses militaires, pour dégager plus de ressources financières utiles, comme le réclame notamment Oxfam, pour réussir la deuxième étape des objectifs mondiaux du développement durable prévus jusqu’en 2030.

Enfin, il faut être plus offensif pour réaffirmer que seul le cadre global des Nations unies, dont les valeurs contenues dans la charte sont essentielles, peut permettre de traiter les problèmes du monde en prenant en compte l’avis de tous les pays et de tous les peuples, même les plus petits. C’est dans ce cadre global, avec la COP21, qu’a débuté la prise de conscience de l’immense effort à fournir pour stopper le réchauffement climatique et travailler à la survie de notre planète. Alors, oui, l’an 2000 avait semé beaucoup de graines d’espoir, celles-ci ont germé, poussé, ne les laissons pas étouffer par les vieux chiendents, aidons-les à s’épanouir, mais n’oublions pas que le jardinage demande un effort régulier et de long terme !

https://culturedepaix.blogspot.com/2020/01/vingt-ans-apres-pacifisme-ne-pas-se.html
 
 
MICHEL ONFRAY SONNE LA CHARGE – Ali Baba. Rares sont aujourd’hui les écrivains, les philosophes qui s’engagent, à la manière d’un Honoré de Balzac avec sa célèbre Comédie humaine (quatre volumes dans la collection Omnibus), à dresser un portrait vérité de la France d’aujourd’hui ! Une chappe de plomb pèse sur un pays où la liberté d’expression ne cesse de régresser37. Le conformisme tient le haut du pavé. Le politiquement correct fait régner sa terreur. L’heure est à la pensée cadenassée, à la parole bâillonnée38. Dans ce contexte profondément attristant, l’on ne peut que se réjouir de découvrir une pensée non-conformiste venir jeter un regard cru sur la France au tournant de deux décennies. Michel Onfray, véritable clinicien de la société française, observateur de ses maux nous livre aujourd’hui une nouvelle analyse d’un pays qui va mal à travers le dernier volume de son journal politique intitulé Grandeur du petit peuple39. Grâce aux bonnes feuilles révélées par Le Figaro40 et l’entretien qu’il accorde à Valeurs Actuelles41, nous disposons d’une photographie de la Macronie déclinante. Le moins que l’on puisse dire est que Michel Onfray ne pratique pas la litote, le langage aseptisé. D’une plume acérée, il instruit le procès d’un système qui marche sur la tête. Tout y passe pour le philosophe à qui le pouvoir ne rend pas la vie facile tant il ne se comporte pas en laquais servile, en cireur de pompes indécent. Il est vrai qu’il ne veut « pas laisser le monopole d’une vision du monde à la clique de ceux qui détiennent le pouvoir ».

De façon liminaire, Michel Onfray donne une perspective à sa démarche : « Ce que je vise avec ces chroniques du quotidien, c’est toutes proportions gardées bien sûr, dans l’esprit de Souvenirs de Tocqueville ou des Choses vues de Hugo, de raconter l’histoire dans le détail de son développement au quotidien. Ce faisant, je fais ce que l’on pourrait nommer mon travail d’intellectuel ». Le décor est ainsi planté.

Le philosophe développe ensuite le fil de sa pelote en n’épargnant personne dans sa philippique tout à fait calibrée et pertinente. Il estime urgent de faire entendre une voix discordante dans le concert des intellectuels au service du pouvoir maastrichtien qui dispose de l’appui des pouvoirs financiers, médiatiques, universitaires, politiques, journalistiques. Ces derniers nous entraînent dans un monde n’ayant rien à envier à celui de 1984 d’Orwell. Aller à l’encontre de la pensée unique et formaté n’est pas sans risque. À l’occasion de la parution de son Crépuscule d’une idole, Michel Onfray rappelle fort à propos qu’il a fait les frais du « gauchisme culturel » (Pierre Le Goff), qui prévaut dans une partie de la droite. Un cocktail de « jeu de copains et de coquins, de renvois d’ascenseur et d’activation de réseaux42, de promotions des médiocres et de destruction des pensées non inféodées, pour maintenir les privilèges des dévots de ce gauchisme culturel – postes de direction et sinécures juteuses, participations aux commissions qui distribuent les finances, le nerf de la guerre et jetons de présence à la Delevoye pour ouvrir des portes au amis et en fermer d’autres aux ennemis »43. Le ton est donné sur les excès du capitalisme44. La charge qui suit est dans la même veine.

Michel Onfray prend ensuite la défense de cette France des « gilets jaunes », celle « du peuple qu’il définit comme l’ensemble des gens sur lesquels le pouvoir s’exerce alors qu’eux n’en exercent aucun qui ne soit notable ». Cette France, qui a eu droit au silence, puis aux propos méprisants et insultants d’Emmanuel Macron, rejetait en fait « l’État maastrichtien », « rouage provisoire d’une machine voulue par le capitalisme planétaire, un gouvernement des élites qui prétendent savoir et qui veulent gouverner contre les peuples suspectés d’ignorance ». Comme tous les présidents de la République française depuis François Mitterrand, Emmanuel Macron se comporte comme un valet, un domestique, un laquais de ce système. Et comme tout laquais, il est irremplaçable. Michel Onfray propose d’abolir cette servitude.

Le philosophe dénonce ensuite cette « heuristique de la peur » autour du dérèglement du climat. Si le réchauffement climatique est incontestable, il importe de penser sur le temps long et de se mouvoir intellectuellement. Or, l’école a renoncé à enseigner l’histoire en prenant la chronologie en considération. « Dès lors, on peut plus que raconter ou se raconter des histoires » à la manière d’une Greta Thunberg qui se considère comme la science alors qu’elle n’est qu’n vulgaire produit marketing pour les puissances publicitaires avec elle à la promotion planétaire du nouveau marché capitaliste vert.

Michel Onfray s’effraie devant les pratiques de cette nouvelle génération qui passe plus de temps devant ses écrans qu’en présence d’enseignants et qui n’apprend plus à lire, écrire, compter, penser. En conséquence, « nous allons vers la constitution d’une meute de chiens de Pavlov uniquement sensibles aux coups de sifflet des médias et des réseaux sociaux.

Il critique la dictature du nuage (« cloud ») d’Emmanuel Macron et sa défense du libéralisme qui a débouché sur la loi de la jungle, la guerre de tous contre tous. Le libéralisme a libéré et libère les plus bas instincts des plus bas morceaux de l’homme. Il stigmatise les intellectuels et leur compromission avec le pouvoir, ces « ventriloques du pouvoir » qui de Platon à BHL, en passant par Heidegger à Sartre, sont les compagnons des puissants.

Nous reprendrons sa conclusion in extenso :

« Les bons dirigeants sont ceux qui, comme Cincinnatus ou de Gaulle, servent le peuple et ne s’en servent pas. Nul besoin pour ce faire d’être un intellectuel. Être un homme droit suffit ».

Que dire de plus !

« Le conformisme intellectuel vaut l’inquisition » (Jacques de Bourbon Busset). A contrario, le non-conformisme salutaire de Michel Onfray vaut lutte contre l’inquisition dont nous sommes les victimes. Vous l’aurez compris, le chantier intellectuel lancé par notre philosophe est de qualité. Le langage direct. Le propos clair et précis. L’analyse pertinente. En un mot, nous conseillons vivement à nos fidèles abonnés la lecture de Grandeur du petit peuple, ouvrage dans lequel Michel Onfray sonne la charge contre cette France qui tombe !

37 Anastasia Colosimo, La liberté d’expression a régressé au pays de Voltaire, Le Figaro, 7 janvier 2020, p. 21.
38 Jack Dion, Les nouveaux censeurs, Marianne, 10-16 janvier 2020, p. 23.
39 Michel Onfray, Grandeur du petit peuple, Albin Michel, 2020.
40 Michel Onfray, « Les révolutions sont des girations qui reconduisent les plus modestes à leur point de départ », www.lefigaro.fr , 10 janvier 2020.
41 Raphaël Stainville, Onfray sonne la charge, Valeurs Actuelles, 9 janvier 2020, pp. 18 à 26.
42 Soazig Quéméner/Mathias Thépot, Jean-François Cirelli, De l’ENA à Blackrock, une trahison française, Marianne, 10-16 janvier 2020, pp. 20-21.
43 Franck Dedieu, Ces 10 entreprises qui tiennent la France, Marianne, 10-16 janvier 2020, pp. 10 à 19.
44 Marc Olivier Bherer, Le capitalisme en pleine introspection, Le Monde, 11 janvier 2020, p. 29.

Print Friendly, PDF & Email