Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

ORIENT-ATIONS 267

GEORGE ORWELL : UNE GRANDE ACTUALITÉ – Jean Daspry. « Il vaut mieux avoir de l’avenir que du passé » (Victor Cousin). Au moment où nous célébrons le soixante-dixième anniversaire de sa mort, le message de l’écrivain britannique, George Orwell (de son vrai nom, Eric Arthur Blair) n’a jamais été aussi actuel1. Pour le grand public, ses ouvrages les plus célèbres sont 1984 et La ferme des animaux. Mais, il en a écrit bien d’autres qui mériteraient une aussi grande notoriété que les deux précédents2. Si longtemps après sa mort, les questions que posent George Orwell méritent d’être reprises

Quelles sont les idées principales qui caractérisent l’homme à travers la découverte de sa littérature ? Sans qu’il ne s’agisse d’une hiérarchisation au sens académique, nous pouvons en dresser une liste impressionnante par sa quantité et par sa qualité. George Orwell est avant tout un combattant – ce n’est certainement pas un mou -, et cela à tous les sens du terme. Combattant contre l’injustice, le totalitarisme, la toute puissance de la société de surveillance, la « novlangue », la « double pensée » « l’indécence des puissants » (« C’est en quelque sorte, pour la haute fonction publique, une nouvelle époque : la génération essuie-glace »3), la société industrielle dans ce qu’elle a d’antiécologique, le colonialisme, le système des castes. Mais aussi combattant pour la défense des libertés publiques, pour la recherche de la vérité objective (« Le sentiment que le concept de vérité objective est en passe de disparaître du monde m’effraie plus que les bombes ») à travers un travail d’enquête minutieux (nos folliculaires devraient en prendre de la graine, eux qui se comportent en majorité comme des « ventriloques du pouvoir »), pour le développement de l’esprit critique, pour « l’exigence morale ». Tous thèmes qui n’ont pas pris la moindre ride à l’heure des « fake news » poutiniennes et des « faits alternatifs » trumpiens, de la société de « Big Brother » révélés au grand jour par Edward Snowden, des éléments de langage, de la politique du en même temps de La caste des hauts fonctionnaires de l’ENA4, aujourd’hui aux abois dans l’attente de la remise du rapport de Frédéric Thiriez sur la réforme de la haute fonction publique prévue pour la fin du mois d’avril 2019.

Pour mettre en pratique ses idées, l’homme possède de nombreuses qualités qui font aujourd’hui tant défaut chez nos dirigeants et notre élite politico-administrative. George Orwell est avant tout un visionnaire doté d’immenses qualités de préscience. Ceci s’accompagne d’un grand sens de l’humilité qui le conduit à accepter ses erreurs : « Méfiez-vous de ma partialité, des erreurs sur les faits que j’ai pu commettre, et de la déformation qu’entraîne forcément le fait de n’avoir vu qu’un coin des évènements ». Mais aussi une grande accessibilité, une grande clarté, limpidité du langage qui en fait un auteur pour tous. Il ne cache pas sa pensée derrière un sabir incompréhensible pour le commun des mortels afin de le noyer.

« La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais c’est éclair qui est tout » (Henri Poincaré). Lire et relire George Orwell est indispensable pour comprendre les ressorts profonds et les dérives dangereuses de notre temps : le totalitarisme n’est pas mort en 1989, l’histoire n’est pas finie, la pseudo-démocratisation et la mondialisation n’ont apporté ni la paix, ni la liberté. Un homme dont les écrits nous apportent « un peu d’air frais » (titre de l’un de ses romans) dans un monde où l’air est vicié à tous les sens du terme. George Orwell, un homme d’hier, d’aujourd’hui et de demain. « Le XIXe siècle fut balzacien, le XXe kantien, le XXIe siècle est devenu orwellien »5. »>

1 Nicolas Truong, George Orwell, penseur du XXIe siècle, Le Monde, 18 janvier, pp. 26-27.
2 https://www.senscritique.com/top/resultats/Les_meilleurs_livres_de_George_Orwell/747146
3 Laurent Mauduit, Jeu de chaises musicales à Bercy, www.mediapart.fr , 20 janvier 2020.
4 Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, La Découverte, 2018.
5 Nicolas Truong, précité.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. LES PETITS MARQUIS DE BERÇY – Ali baba « Où (il) y a de la gêne, (il n’) y a pas de plaisir » nous rappelle fort à propos ce proverbe français. S’il y a bien un ministère régalien de la République où cet adage trouve son meilleur point d’application, c’est bien le ministère de l’Économie et des Finances, plus connu sous son adresse, Bercy. Il faut avoir assister une fois de sa vie à une fameuse RIM (réunion interministérielle) à Matignon appelée à trancher un différend entre plusieurs ministères ou à définir une position harmonisée sur un sujet d’intérêt général pour apprécier l’humour des fonctionnaires de Bercy. Contrairement à leurs collègues d’autres départements ministériels, les droïdes à la calculette affutée se déplacent en meute avec la tête de circonstance, celle des ordonnateurs des pompes funèbres. Le nombre fait la force. Par ailleurs, ils assènent aux autres participants à ces RIM, présumés coupables, quelques phrases toutes faites destinées à démontrer leur omnipotence telles que « ministères dépensiers », « budgets insincères » et autres joyeusetés. L’objectif est bien connu, discréditer l’autre ab initio pour rejeter toute argumentation, y compris la plus fondée. Une fois leurs fatwas délivrées, nos Fouquier-Tinville quittent la salle avec une morgue caractéristique. La bête est à terre. Il ne reste plus à ces « ministères dépensiers » qu’à confesser leurs immenses pêchés, à implorer le pardon du clergé de Bercy. On l’aura compris, Bercy, c’est le Bien contre le Mal. Il est l’incarnation de la République exemplaire, de la moralisation de la vie publique, de l’intégrité, de la rigueur comptable, du sens de l’intérêt général… Mais, à y regarder de plus près, ces sinistres personnages sont loin d’être au-dessus de tout soupçon. Ce serait plutôt du genre, faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. L’opacité la plus totale entoure le niveau de leurs traitements, de leurs primes, de leurs menus avantages. Mais, ce n’est pas assez pour ses grands serviteurs de leurs intérêts personnels. Il leur faut gagner plus, toujours plus par la pratique du pantouflage et du rétropantouflage comme le fit un des leurs, il y a quelques années déjà, en allant vendre ses talents à la Banque Rothschild. Vous savez, un inspecteur des Finances, du genre narcissique ayant pour nom, Emmanuel Macron et pour surnom, Jupiter le mal aimé. Vous savez un inspecteur des Finances, du genre conflit d’intérêts avec ceux de sa famille, secrétaire général de l’Élysée ayant pour nom, Alexis Kohler6. La technique est simple. On se fait un solide carnet d’adresses dans l’administration – surtout après un passage obligé par un cabinet ministériel – que l’on va revendre au plus offrant dans le secteur privé… en toute immoralité ! En cas de problème, on revient vers le secteur public, maison de grande tolérance pour ses grands serviteurs. Et tous ces rapaces se renvoient en permanence l’ascenseur. « Passe-moi la salade, je t’envoie la rhubarbe » (Nicolas Sarkozy).

Nous en avons aujourd’hui un exemple avec le dernier jeu de chaises musicales qui se trame à Bercy sans que cela ne fasse la une de nos médias d’abrutissement en continu. La directrice du Trésor voudrait prendre la présidence de la BERD7 et pourrait être remplacée par le directeur de cabinet du ministre des finances, lequel serait lui-même remplacé par le numéro deux du Trésor. Et tout cela sur fond de conflits d’intérêts. Reprenons la narration que fait de cette affaire Laurent Mauduit8.

Début de citation

« Il faut toujours surveiller de près les jeux de chaises musicales qui ont lieu dans la haute fonction publique, car ils en disent souvent long sur les mœurs qui prévalent dans les sommets du pouvoir, et parfois aussi sur les appétits qui s’y déchaînent ou les conflits d’intérêts qui les polluent. Les changements en cascade qui se profilent au ministère des finances dans les prochains mois font partie du lot : ils méritent qu’on les scrute de près, car ils sont « bavards » sur les pratiques en cours au sein de l’oligarchie de Bercy. Ce qui va déclencher le jeu de chaises musicales, c’est, selon nos informations, le possible départ de l’actuelle directrice du Trésor, Odile Renaud-Basso. Elle souhaiterait pouvoir prendre la place de l’actuel président de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD), Suma Chakrabarti, qui a été élu pour un deuxième mandat de quatre ans le 11 mai 2016 et dont les fonctions arrivent donc bientôt à échéance. Selon nos sources, la candidate française n’a pas de véritable rival pour le poste et a de bonnes chances de l’emporter9. Visiblement, Odile Renaud-Basso n’aura pas trop à se plaindre de sa nouvelle situation, si elle l’obtient. Le dernier salaire connu de Jean Lemierre, président de la BERD de 2000 à 2008, était de 428 000 livres (plus de 500 000 euros). Depuis, la rémunération a donc encore dû progresser ; et elle est sans doute défiscalisée, comme c’est souvent le cas pour les fonctionnaires internationaux. Le titulaire du poste jouit par surcroît d’un appartement de fonction à Londres. Très représentative de cette génération de hauts fonctionnaires proches des socialistes, sans véritables convictions, c’est-à-dire penchant clairement vers le néolibéralisme, elle a accompagné sans éclats le régime précédent, d’abord comme directrice adjointe du cabinet du premier ministre Jean-Marc Ayrault, puis comme directrice générale adjointe de la Caisse des dépôts et consignations. En 2016, un concours de circonstances a joué en sa faveur : alors qu’une militante socialiste de caractère, Sandrine Duchêne, semblait en bonne position pour devenir directrice du Trésor, François Hollande et le ministre des finances, Michel Sapin, ont cherché une personnalité plus effacée et sans doute plus docile. Ils ont donc fait affaire avec Odile Renaud-Basso. Cette dernière n’était pas connue pour avoir de mauvaises relations avec Emmanuel Macron. Mais elle n’a pas non plus le profil type de ces hauts fonctionnaires qu’affectionne tant le chef de l’État, ceux qui, comme lui, ont fait de nombreux allers et retours entre le public et le privé, si bien que l’on ne sait jamais bien quels intérêts ils défendent.

En revanche, celui qui pourrait devenir bientôt le prochain directeur du Trésor correspond lui, très précisément, au profil apprécié du chef de l’État. Il devrait en effet s’agir d’Emmanuel Moulin, actuel directeur de cabinet de Bruno Le Maire. Ancien directeur adjoint de cabinet de Christine Lagarde à Bercy, puis conseiller économique de Nicolas Sarkozy, le haut fonctionnaire, qui est à l’origine issu de la direction du Trésor, choisit le grand large du privé après la présidentielle de 2012. Et il rejoint la banque d’affaires italienne Mediobanca, comme secrétaire général. À partir de son arrivée, la banque d’affaires voit toutes les portes de l’État s’ouvrir. En 2017, Mediobanca se classe au troisième rang des banques conseils de l’État, juste derrière Rothschild. Or qui l’Agence des participations de l’État (APE) prend-elle comme banque conseil pour la privatisation de l’aéroport de Nice ? La même banque Mediobanca, dont l’un des principaux actionnaires est le milliardaire Vincent Bolloré. Plus grave : le rapport de la Cour des comptes consacré aux privatisations des aéroports de Toulouse, Lyon et Nice révèle que cette opération de privatisation est par surcroît polluée par un grave conflit d’intérêts. Les magistrats financiers évoquent ainsi « l’apparition d’une situation de risque dans le cas de la cession d’Aéroports de la Côte d’Azur, la banque d’affaires Mediobanca sélectionnée pour assurer le conseil économique de l’État se trouvant être actionnaire minoritaire d’Atlantia, membre principal du consortium vainqueur ». En somme, la banque Mediobanca, qui a embauché Emmanuel Moulin, est du côté du vendeur – l’État français – et du côté de l’acquéreur. Et à l’époque, cela ne choque pas grand monde, et surtout pas l’APE. « La résiliation du contrat aurait ainsi exposé l’APE à des demandes d’indemnité de la part de Mediobanca. Elle n’a, pour les mêmes raisons, pris aucune mesure à l’encontre de Mediobanca à l’issue de la procédure », lit-on dans le rapport. En d’autres pays, l’affaire aurait fait scandale. Mais en France, non ! Les privatisations se gèrent ainsi, presque en famille, entre hauts fonctionnaires de l’APE et banques d’affaires. Et à lire le rapport de la Cour des comptes, on se prend même à penser que tout se passerait dans le meilleur des mondes, s’il n’y avait la presse, qui met parfois son nez où il ne faut pas. À preuve, la suite du récit de cette privatisation établi par la Cour des comptes : « L’APE indique avoir été informée oralement par Mediobanca des liens capitalistiques qu’elle entretenait avec Atlantia avant que la candidature de cette dernière soit connue. Ce n’est, ensuite, que le 7 avril 2016, après que cette situation a été révélée par la presse, que la banque conseil, sur requête de l’APE, lui a adressé un mail précisant les solutions proposées pour écarter le risque de conflit d’intérêts. » En clair, pour l’APE, succursale des banques d’affaires implantées au cœur même de l’État, tout cela est parfaitement normal. Business as usual ! Et il faut bien avouer qu’il n’y a pas eu de politiques pour s’en émouvoir. À preuve, la belle carrière d’Emmanuel Moulin qui, après ces faits d’armes, devient à la mi-2017 directeur de cabinet de Bruno Le Maire au ministère des finances. Et qui, bientôt, pourrait donc devenir directeur du Trésor.

Celui qui devrait lui succéder comme directeur de cabinet a un peu le même profil. Il pourrait en effet s’agir, selon nos informations, de Bertrand Dumont. Après avoir fait ses classes au Trésor, il est parti pantoufler à la banque HSBC, avant de devenir directeur adjoint du cabinet de Bruno Le Maire, puis directeur adjoint du Trésor. Le voilà donc qui devrait repartir vers le cabinet de Bruno Le Maire.

C’est en quelque sorte, pour la haute fonction publique, une nouvelle époque : la génération essuie-glace ».

Fin de citation

Tout ceci se passe de commentaires et en dit long sur l’état de dégradation du service public dans notre pays. Avec l’omnipotence de La Caste10, nous avons droit à l’omniprésence des Voraces11. Des fonctionnaires sans foi ni loi qui tiennent le haut du pavé mais surtout le bas du caniveau qui se repassent les plats.

« Le discours politique est conçu de manière à faire apparaître les mensonges véridiques et le meurtre respectable » (George Orwell). Dans le même temps où parvenait jusqu’à nos oreilles le jeu de chaises musicales à Bercy, nous apprenions que le président de la République avait procédé à un important mercato au sein de la préfectorale, jugeant que certaines de nos excellentes à casquettes n’appliquaient pas suffisamment bien ses instructions. Il devrait tous les remplacer par des députés de la République en godillots. Cela marcherait à la baguette ! À quand, la suppression du statut de 1946 de la Fonction publique et à son remplacement par un statut de nomination au choix ? Cela aurait le mérite de la clarté : mettre sur pied officiellement dans notre pays une République des copains, des coquins et des cousins et des énarques12. À trop jouer avec la morale publique, le président de la République joue avec le feu. Il pourrait ouvrir un boulevard à d’autres partis dits « populistes » pour l’élection de 202213.

6 Martine Orange, Commandes de paquebots : l’armateur MSC aime l’argent public français , www.mediapart.fr , 20 janvier 2020.
7 Anne de Guigné, La Directrice du Trésor candidate française pour la BERD, Le Figaro, 23 janvier 2020, p. 22.
8 Laurent Mauduit, Jeu de chaises musicales à Bercy, www.mediapart.fr , 20 janvier 2020.
9 Shahinez Benabed, La directrice générale du Trésor en lice pour la présidence d’une organisation internationale, www.acteurspublics.fr , 21 janvier 2020.
10 Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, La découverte, 2018.
11 Vincent Jauvert, Les voraces. Les élites et l’argent sous Macron, Robert Laffont, 2020.
12 Guillaume Berlat, Les énarques hurlent au scandale, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 janvier 2020.
13 Guiliano da Empoli, Les erreurs de Matteo Renzi qu’Emmanuel Macron devrait méditer, Le Monde, 22 janvier 2020, p. 28.
 
 
FRANÇAIS, LE MONDE VOUS REGARDE – Guillaume Berlat.

« Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !

Est-ce toi, Marguerite ?

Réponds-moi, réponds vite ! –

Non ! non ! – ce n’est plus to i !

Non ! non ! – ce n’est plus ton visage !

C’est la fille d’un roi

Qu’on salue au passage ! –

Ah, s’il était ici !

S’il me voyait ainsi !

Comme une demoiselle

Il me trouverait belle

Elle se pare du collier

Achevons la métamorphose !

Il me tarde encor d’essayer

Le bracelet et le collier !

Elle se pare du bracelet et se lève

Dieu ! c’est comme une main qui sur mon bras se pose !

Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !

Est-ce toi, Marguerite ?

Réponds-moi, réponds vite ! –

Ah, s’il était ici !

S’il me voyait ainsi !

Comme une demoiselle

Il me trouverait belle

Marguerite, ce n’est plus toi

Ce n’est plus ton visage

Non ! c’est la fille d’un roi

Qu’on salue au passage »14

Miroir des personnes à l’heure des selfies15. Miroir des peuples à l’heure de la mondialisation. Il n’y a rien de plus fidèle que l’image sans concession que vous renvoie un miroir. C’est à cet exercice insolite que s’est livré, durant deux années d’enquête journalistique, Jean-Christophe Notin pour faire jouer le rôle de révélateur de l’image de la France à trente-deux ambassadeurs étrangers en poste à Paris16. Il organise son questionnaire autour de 22 problématiques (ambassadeur à Paris, autrefois, nostalgie, puissance, Europe, armée, terrorisme, laïcité, identité, migrations, universalisme, mariage pour tous, langue État, économie, réforme écologie, art de vivre, influences, pays, pessimisme, Proust) afin de dégager l’image la plus proche du réel de notre pays telle qu’elle est perçue par des femmes et des hommes dont le métier les porte à connaître, comprendre l’autre. Avec un échantillon aussi large de pays, le résultat est contrasté. Beaucoup de ces excellences manient parfaitement la langue de bois diplomatique, nuisant en partie à la qualité de l’exercice. Mais, à y regarder de plus près, quelques grandes lignes se dégagent. Une majorité des ambassadeurs interrogés souligne, « avec plus ou moins de vigueur, la rétractation de l’autorité de la France dans le monde en prédisant de surcroit une incapacité, regrettée ou non, à inverser le processus » (page 405). « Aux yeux d’une bonne partie de la communauté diplomatique, la France, pour son malheur ou son bonheur, apparaît comme figée sur une scène internationale en pleine évolution » (page 406). « Semblant engluée dans une Europe sans consistance, la France pâtit en fin aux yeux des ambassadeurs d’une nouvelle donne mondiale qui, en réalité, lui échappe totalement » (page 406) « Dans ce jeu de vases communicants, la diminution de l’influence française est irrémédiable » (page 406). Même si les ambassadeurs étrangers apprécient l’art de vivre à la française, sa langue, sa culture, sa gastronomie, ses réussites technologiques comme le TGV, leur jugement est, à tout le moins, très contrasté sur la puissance et l’influence réelles de notre pays sur le grand échiquier international en ce début de XXIe siècle. Arrogance est le mot qui revient le plus souvent dans les paroles de ces diplomates. L’Union européenne n’est pas épargnée pour son inconsistance et son efficacité. À Bruxelles, l’Allemagne mène le bal, conjuguant harmonieusement puissance économique et diplomatique pour accroitre son influence dans le fonctionnement de la machine européenne.

Mention spéciale doit être faite de l’ex-ambassadeur de France à Paris, Alexandre Orlov, dont la vision de notre pays dont il est amoureux, ayant passé trois séjours en France durant toute sa carrière ! À notre sens, c’est celui qui donne l’image la plus réaliste de notre pays, de sa diplomatie, de sa langue, de ses atouts et de ses faiblesses. Dans un langage clair et direct, il dit tout haut ce que ses collèges murmurent tout bas, parfois de manière inaudible pour le non initié au parler diplomatique. « Pour compter et être respecté dans le monde, il faut avoir une politique étrangère indépendante… » (page 74). « La France a tendance à s’ériger en donneuse de leçons au monde entier en matière de droits de l’homme. D’ailleurs, je constate qu’aujourd’hui, ça ne plait à personne, pas uniquement en Russie, mais dans n’importe quel pays, y compris les Américains » (page 209). La charge est virulente mais souvent parfaitement fondée par un parfait observateur de la vie française depuis plusieurs décennies. Ses regrets nous semblent sincères.

« Ce grand monde, c’est le miroir où il nous faut regarder pour connaître de bon biais » (Montaigne).

Tableau réaliste d’une France qui vit sur son passé mais peine à assumer son nouveau statut de puissance sur le déclin. Il fallait que ce soit dit et écrit. Français, le monde vous regarde… « Ce qui doit le plus importer aux Français n’est pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’ils peuvent devenir » (page 411). À méditer par le président de la République, sa cellule peu diplomatique et son ministre entièrement étranger aux Affaires !

14 Air des bijoux, Faust, Charles-François Gounod
15 Séverine Pierron, La tyrannie du filtre. Miroir dis-moi qui est la plus filtrée. « Il n’y a pas plus tyrannique que l’image idéale », Le Monde, l’époque, 19-20 janvier 2020, pp. 1-2-3.
16 Jean-Christophe Notin, Français, le monde vous regarde, Tallandier, 2020.
 
 
DIPLOMATIE ET PILOSITÉ – Guillaume Beralt. « À grandes causes, petits effets » (Jules-François Blondel).

DU POIDS DES US ET COUTUMES LOCALES DANS LA DIPLOMATIE !

L’on a coutume de dire que la diplomatie et la « retape » se disputent la place de deuxième plus vieux métier du monde. C’est peu dire que le poids des us et coutumes peut être parfois pesant pour les diplomates surtout lorsqu’ils exercent leurs fonctions à l’étranger. Même si le monde a changé et continue de changer au fil des siècles, il ait des points de passage obligés que sont certains usages. Comme le soulignait un ambassadeur de France à ses jeunes collaborateurs : « N’importe, on y observe les usages ». La difficulté pour le diplomate, mais encore plus pour l’ambassadeur tient à une sorte de conflit de loyauté. Il doit être d’une loyauté totale vis-à-vis de l’état accréditant (son pays d’origine). Cela relève de l’évidence. Mais, il se doit d’une certaine loyauté vis-à-vis de l’état accréditaire (le pays dans lequel se trouve sa mission diplomatique). Cela est moins évident. Parfois, ces deux loyautés peuvent entrer en collision sur certains sujets les plus divers sans parler des dissensus sur des questions purement diplomatiques ou stratégiques. La tenue, le port, le savoir-vivre font partie de ces éléments du savoir-faire du diplomate. Plus aisé pour les ambassadeurs issus du sérail, de la « Carrière » que pour les ambassadeurs de circonstances, parfois peu au fait des contrainte du protocole local, de la manière de vivre des autochtones.

DE L’INCONVÉNIENT POTENTIEL D’UNE MOUSTACHE AMBASSADORIALE !

Le croira-t-on ? Quelque chose d’impensable, d’affreux, de désespérant, d’insensé se produit à Séoul17 dont le récit nous divertit. Qu’on juge de notre émoi en apprenant par le truchement du quotidien Le Monde18. La question la plus grave, qui grèverait d’une sérieuse hypothèque les relations entre Séoul et Washington, serait celle de la moustache de l’ambassadeur des États-Unis en Corée du sud. L’ambassadeur américain à Séoul, Harry Harris, a beau faire de son mieux, y compris devant les médias, pour traiter, y compris sur le plan de l’humour l’affaire de sa moustache, rien n’y fait. Cette pilosité cristallise le mécontentement des sud-coréens depuis sa nomination en juillet 2018. Circonstance aggravante pour l’Excellence, le fait qu’il est né au Japon d’un père militaire américain et surtout d’une mère japonaise au moment où les relations entre Séoul et Tokyo ne sont pas au beau fixe. Toutes ses explications font l’effet d’un cataplasme sur une jambe de bois qu’il s’agisse du port de la moustache par certains combattants coréens luttant pour l’indépendance de leur pays ou de sa volonté de marquer la « rupture » entre sa vie antérieure (militaire, ancien chef d’état-major du commandement américain du Pacifique) et actuelle (diplomate, ambassadeur). Les Coréens voient en monsieur moustache, nommé par Donald Trump, un fervent défenseur de la volonté de l’homme à la mèche blonde de voir les sud-coréens prendre leur juste part financière du fardeau qui pèse sur le budget américain. Soit un quadruplement (5 milliards de dollars) de la contribution au maintien de 28 000 soldats américains déployés dans le sud de la péninsule coréenne. Notons au passage que Donald Trump utilise le même argument à l’encontre de ses alliés de l’OTAN, Allemands en tête de liste. Pour assombrir le tableau, le président sud-coréen, Moon Jae-in – à ne pas confondre avec son homologue du nord, Kim Jong-un – n’apprécie guère la suggestion de l’ambassadeur Harry Harris de voir Séoul demander l’aval de Washington pour autoriser ses propres concitoyens à se rendre au mont Kumgang, site touristique situé en Corée du nord. Manifestement, le militaire-diplomate n’est pas à la fête. À défaut de perdre la raison, ne va-t-il pas devoir sacrifier son auguste paire de bacchantes sur l’autel de la réconciliation américano-sud-coréenne ?

« Tous les mots sont fins quand la moustache est fine » (Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand). Rien ne nous est dit du volume de la moustache yankee ! Cette affaire digne d’une opérette est encore loin de son épilogue diplomatique : défaite en rase campagne coréenne ou départ anticipé du moustachu ? Seul l’avenir nous le dira. Quoi qu’il advienne, il appartiendra aux acteurs de cette comédie de boulevard de réconcilier les contraires que sont, dans le cas de figure, diplomatie et pilosité !

17 Thierry Joly, Corée du sud. Le pays où les élèves ne se couchent (presque) jamais, Marianne, 24-30 janvier 2020, pp. 34-35.
18 Philippe Mesmer, La moustache de l’ambassadeur américain peu appréciée à Séoul, Le Monde, 21 janvier 2020, p. 6.
 
 
CAILLOU ROYAL DANS LA BABOUCHE DE JUPITER – Ali Baba. « Douce est la vengeance – surtout pour les femmes » (Lord Byron). Manifestement, notre Grand Timonier, Kim Kong-macron ne possède pas le sens élémentaire de la psychologie, sans parler du sens politique minimum. À grands coups de tatanes médiatiques, il pensait avoir achevé son encombrante ambassadrice des pôles19. Licenciée telle une vulgaire femme de ménage (un agent technique de surface pour rester dans le politiquement correct) du Quai des Brumes, Ségolène Royal accuserait le coup de Jarnac. Emmanuel Macron savourait sa brillante victoire. L’insolente gisait à terre, s’apprêtant à rendre l’âme pour crime de lèse-macronie. L’affaire était pliée, aux dires de notre grand devin à la boule de cristal passablement embuée. Elle méditerait sur les fâcheuses conséquences de critiques formulées contre le Prince qui nous gouverne. Pas question qu’elle se remettre de ses bévues à répétition. Tel était le narratif de nos communicants serviles et autres ventriloques du pouvoir dignes du bon temps de la Pravda de l’époque soviétique. Les pleutres participaient à la curée, à la délation à la sauce vichyssoise. Ils reprenaient en chœur : « elle va mourir la diva ».

Comme nous le laissions entendre la semaine dernière20, c’était mal connaître la résilience de l’ex-compagne de l’ex-président de la République, François Hollande qui jugeait inélégant le procédé jupitérien employé à l’encontre de la mère de ses quatre rejetons. Avant d’être officiellement invitée à quitter ses fonctions le 24 janvier 202021, Ségolène Royal fait rapidement ses paquets en faisant un superbe bras d’honneur au jouvenceau que les Français regrettent déjà d’avoir installé avec sa baby-sitter au château de l’Élysée. L’ex-présidente la région Poitou-Charentes a gardé à l’esprit, de son passage à l’ENA, une recette qui a fait ses preuves en politique comme ailleurs, la meilleure défense, c’est l’attaque. Elle décoche directs du droit, de gauche à l’intention du président de la République et de sa clique de courtisans22. Pour commencer, elle crée un club de réflexion « Désirs de France, avenir de la planète » et annonce sa candidature à la présidentielle de 2022, peu après celle de Marine Le Pen alors que le crédit de confiance de Jupiter est au plus bas. Tout en balayant d’un revers de main, les critiques formulées à son encontre, elle envoie une volée de bois vert au chef de l’État. Tout y passe. « Macron et sa bande de machos pensaient que j’allais rester dans mon coin et me taire. Ils croyaient que la gauche était morte et que j’étais finie. Mais je suis très déterminée ». Après l’homme, c’est au tour de sa politique d’en prendre un sérieux coup sur la tête. Ségolène Royal considère que sa démarche sert l’intérêt général : « Si Macron présidait correctement et ne menait pas le pays dans le mur, je ne me lancerais pas ». Elle enchaîne coups de savates bien ajustés dans l’abdomen divin : « Le modèle social français est menacé de disparition avec la politique mise en œuvre. Je crains que si l’on ne laisse faire, cela ne devienne irréversible. Les soubresauts populaires que nous connaissons montrent que les gens sentent bien le danger ». Et, elle repart de plus belle sur les défauts du président de la République, son ex-employeur : « Déconnecté, produit de l’élite mondialisée fasciné par le capitalisme anglo-saxon, qui manque totalement d’empathie et qui ne s’entoure que de gens contaminés par la logique de la rigueur ». Elle poursuit en stigmatisant : « la brutalité » des réponses au mouvement des gilets jaunes : « c’est une vieille tactique dictatoriale que celle du pourrissement ». Elle y ajoute la déconnection du pouvoir sur les questions environnementales23 qui joue avec les gadgets tels que le « One Planet Summit ». C’est pourquoi, elle estime le temps venu de dire stop à toutes ces carabistouilles jupitériennes24. Dans son futur combat politique, elle estime que la gauche n’est pas morte et que son moment politique est venu. Elle en veut pour preuve qu’elle se place en cinquième position dans le baromètre politique de Paris match. Elle assène qu’elle peut être « la jointure avec la France territoriale et tenir tête à la finance mondialisée » en profitant de la campagne pour les prochaines élections municipales. Ses anciens compagnons de route du Parti socialiste ressortent du bois et font écho aux propos de leur nouvelle égérie25. Elle ouvre ses bras aux partis de gauche. « Si je suis la mieux placée, je prendrai mes responsabilités. Si quelqu’un d’autre émerge, cela ne me pose pas de problème…. Mais, je me sens très forte pour le faire et c’est le temps des femmes. Côté gouvernement, tout le monde m’attaque, c’est bon signe ». Depuis toujours, Ségolène Royal attaque fort et ne fait pas dans la dentelle.

« Dans la vengeance comme dans l’amour, la femme est plus barbare que l’homme » (Friedrich Nietzche). Pour le prix d’une ambassadrice, nous en avons désormais deux qui s’occupent de problèmes plus intéressants que ceux des pingouins sur la banquise. Nous sommes pleinement rassurés par la nomination d’un binôme d’ambassadeurs pour « promouvoir la culture ETI » dans les administrations (nouvelle technique de management, celle qui fait tant défaut à notre président de la République)26. Pour avoir voulu jouer au chef qui ne tolère pas la moindre note discordante dans sa mauvaise troupe, Emmanuel Macron risque de s’en mordre les doigts durant tout l’acte II de son quinquennat. Ségolène risque de lui pourrir la vie, jouant le rôle du caillou Royal dans la babouche de Jupiter jusqu’au printemps 202227.

19 Roseline Letteron, Ségolène Royal s’est démis les pôles, www.libertescheries.blogspot.com , 16 janvier 2020.
20 Ali Baba, Une Sortie Royal (e), www.prochetmoyen-orient.ch , 20 janvier 2020.
21 Le conseil des ministres a adopté les mesures individuelles suivantes : Sur proposition du ministre de l’Europe et des affaires étrangères : Il est mis fin aux fonctions d’ambassadrice, chargée de la négociation internationale pour les pôles Arctique et Antarctique, exercées par Mme Ségolène ROYAL., https://www.gouvernement.fr/conseil-des-ministres/2020-01-24/mesures-d-ordre-individuel
22 Sylvia Zappi, Ségolène Royal rêve déjà de 2022, Le Monde, 23 janvier 2020, p. 11.
23 Christophe Gueugneau, La stratégie climat du gouvernement renvoie l’action à plus tard, www.mediapart.fr , 22 janvier 2020.
24 Fabrice Arfi/Antton Rouget/Marine Turchi, Benalla ; un témoin clé implique l’Élysée dans l’affaire des coffres, www.mediapart.fr , 22 janvier 2020.
25 Pierre Saint-Gilles, À Marseille, Royal étrenne son nouveau statut, Le Figaro, 24 janvier 2020, p. 7.
26 Sarah Bos, Un binôme d’ambassadeurs désigné pour « promouvoir la culture ETI » dans les administrations, www.acteurspublics.fr , 22 janvier 2020.
27 Guillaume Tabard, L’aplomb inentamé de la finaliste de 2007, Le Figaro, 24 janvier 2020, p. 7.

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