Observatoire Géostratégique

numéro 277 / 6 avril 2020

ORIENT-ATIONS 274

LES EUROPÉENS ONT LA MÉMOIRE COURTE : LA PARABOLE DU VEAU D’OR – Guillaume Berlat. La vérité d’un jour n’est pas celle de toujours. Le moins que l’on puisse dire est que la constance n’est pas la vertu cardinale de nos dirigeants, qu’ils soient français ou européens dans un monde en plein bouleversement ! Dans un système où prévaut très largement la politique dite de l’essuie-glaces – un évènement chasse l’autre à la vitesse de l’éclair – et le système de la pensée unique roi, notre classe politico-médiatique est frappée d’amnésie chronique. Ce qu’elle vouait hier aux gémonies est aujourd’hui loué. Nous en avons plusieurs exemples éclairants au gré de la crise du coronavirus dont « l’Europe est le nouvel épicentre » selon l’OMS. En quelques jours, nous sommes les témoins incrédules de l’abandon de la promesse du monde de demain et du retour inopiné du monde d’hier

L’ABANDON DE LA PROMESSE DU MONDE DE DEMAIN

Hier, la mondialisation était considérée comme éternelle. Aujourd’hui, elle est questionnée car porteuse de problèmes1. Hier, le mot de souveraineté était considéré comme un gros mot, aujourd’hui il revient dans les bouches de nos dirigeants (président de la République, ministre de l’Économie…). Hier, on s’ouvrait à tous les vents. Aujourd’hui, on se cloisonne2. Hier, le fait de penser contrôle des frontières vous valait excommunication, aujourd’hui il vous attire louange. Tous les gouvernants (Allemands, Français… pour s’en tenir à ces deux) n’avaient pas de mots assez durs pour qualifier la décision de Viktor Orban de fermer ses frontières aux migrants en 2015. Il était traité en paria, accusé de ne pas respecter la bible et les prophètes de la machinerie européenne et, par voie de conséquence, ostracisé. Rappelons que, lorsque l’un de ses membres ne respecte pas ses valeurs fondamentales, l’Union européenne peut prendre des sanctions à son encontre au titre de l’article 7. Le 12 septembre 2018, le Parlement européen a pour la première fois déclenché cette procédure vis-à-vis de la Hongrie. À la faveur de la crise migratoire créée par le président turc, les autorités grecques ont été contraintes de verrouiller hermétiquement leurs frontières, utilisant le cas échéant la force contre les hordes de migrants massés à ses portes par le nouveau Sultan. Qu’ont fait les partenaires d’Athènes ? Ils ont félicité les Grecs, motif pris qu’ils assuraient le contrôle de la frontière extérieure de l’Union européenne, corollaire de la liberté de circulation intérieure. Ils les ont assurés de leur pleine solidarité et ont enjoints à l’agence « Frontex » d’aider les Grecs à ne rien laisser passer3. Lors de son intervention télévisée du 12 décembre 2020 consacrée uniquement au traitement de la crise du coronavirus, le président de la République a emboîté le pas, sur la pointe des pieds de manière conditionnelle, à nombre de ses homologues qui avaient unilatéralement décidé de rétablir des contrôles aux frontières pour des raisons sanitaires. Un tabou tombait alors que le sujet sentait jusqu’à présent le souffre. Mais, aucun de nos courageux responsables ne serait tenté de faire acte de contrition face au premier ministre hongrois. Une fois de plus, il est toujours difficile d’avoir raison trop tôt contre la tyrannie de la majorité. Le retour des frontières ne signifie-t-il pas celui des nations4, des peuples, de la géographie, de l’histoire… ? Ne donne-t-il pas en partie raison à Donald Trump (Cf. son projet de mur à la frontière avec le Mexique) ? Hier les Européens n’avaient qu’à la bouche le concept de liberté de circulation (personnes, biens, marchandises, capitaux). Aujourd’hui, ils regrettent la liberté de circulation d’un virus dans l’espace continental. Ils estiment désormais que la défense de la liberté passe par le contrôle. Hier, le président de la République, Emmanuel Macron caressait le projet de transformer le pays en « start-up nation »5. Aujourd’hui, dans un élan de rupture avec sa propre politique passée, il ne jure plus que par le retour de l’État providence6. Hier, il était le meilleur ferment de la division nationale. Aujourd’hui il appelle au secours l’union sacrée pour terrasser le covid-19. Sacré camouflet pour monsieur je sais tout ! L’homme ne manque pas d’un certain toupet.

LE RETOUR INOPINÉ DU MONDE D’HIER

Comment analyser ce brusque retournement de tendance presque impensable à la fin de l’année 2019 et au tout début de l’année 2020 ?7 Ne sommes-nous pas au cœur de la crise d’un système que nous souhaitions exporter aux quatre coins du monde, y compris au bout du fusil et qui parvient en bout de course ? Nous renions aujourd’hui tout ce que nous avons adoré hier en raison d’un virus venu de l’Empire du Milieu sans crier gare et qui nous fait rire jaune, pour faire un mauvais jeu de mots. Nous sommes quasiment disposés à jeter le bébé avec l’eau du bain. Du passé, faisons table rase, semble être la nouvelle « doxa » du jour. Quel changement de pied, quelle révolution copernicienne opérée en un tournemain sans même avoir été, au préalable, psychologiquement préparée ! La grammaire des relations internationales du XXIe siècle s’écrit sous nos yeux à la vitesse du cheval au galop sans que nous ayons le temps de souffler. Un véritable tsunami intellectuel et conceptuel de force 10 frappe le monde. L’Union européenne continue de voir passer les trains en gare, toujours rivée à ses vieux modèles économiques à l’anglo-saxonne et adoratrice de ses sacro-saintes procédures qui valent stratégies. Christine Lagarde, présidente de la BCE, en appelle à la « responsabilité des États ». Le monstre bruxellois poursuit sans route sans s’apercevoir qu’elle s’effondre sous ses pieds8. Il a tout d’un colosse aux pieds d’argile. Aucun membre de notre vénéré clergé médiatique ne pipe mot soit par conformisme, soit par ignorance crasse sur ces évolutions importantes. Et combien d’autres vérités révélées vont-elles encore faire les frais de cette comédie/drame sanitaire dont nous sommes à la fois témoins et victimes ? Vissés sur le présent, nous ne parvenons pas à anticiper l’avenir, ne parlons pas de le prévoir. Les populistes et autres souverainistes doivent se frotter les mains de cette mésaventure collective9. Ils ont eu le tort immense d’être plus clairvoyants que les partis « mainstream » sur les dérives accumulées de l’Union européenne et de la mondialisation présentée comme « heureuse » au cours des dernières décennies. C’est impardonnable. Il faut toujours écouter ses adversaires. Il arrive qu’ils peuvent avoir raison. N’est-ce pas cela l’essence de la démocratie ?

LE CRÉPUSCULE DES IDOLES10

D’un mal va-t-il sortir un bien ? Il est encore trop tôt pour le dire tant les mauvaises habitudes ont la vie dure. La morale de cette histoire est que les Vingt-Sept européens ont la mémoire qui flanche avec leur (prétendu) modèle et leurs (fausses) valeurs à la noix. Leur faute la plus essentielle ne consiste-t-elle pas dans leur amnésie consentie ? Mais qu’importe la raison ! Au diable le bon sens. Les Européens renient, les uns après les autres, les paradigmes qu’ils voulaient imposer aux peuples, y compris par la contrainte, en particulier par les sanctions. Et cela vaut en particulier de l’excès des sociétés modernes à placer leur confiance dans le consumérisme et les biens matériels, la mondialisation échevelée, dans le libre-échange à tout crin, dans la seule recherche du meilleur coût… L’ancien économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard estime que le coronavirus peut « accélérer la déglobalisation ». Avec l’épisode du coronavirus, les Européens découvrent qu’ils ont la mémoire courte et que leur surprise face aux méfaits de cette pandémie11 ressemble à s’y méprendre à la parabole du Veau d’or12.

1 Ferghane Azihari, Le coronavirus et le péché originel de l’homme mondialisé, Valeurs Actuelles, 12 mars 2020, pp. 12-13.
2 Jean-Pierre Stroobants, Dans la tourmente, l’Europe se cloisonne, Le Monde, 15-16 mars 2020, pp. 1-2.
3 Collectif d’une soixantaine d’intellectuels, Que vaut l’Europe si elle se fait l’ennemie du droit d’asile ?, Le Monde, 14 mars 2020, p. 30.
4 Ivan Rioufol, Face aux crises, l’efficace retour des nations, Le Figaro, 13 mars 2020, p. 19.
5 Dan Senor/Saul Singer, Israël, la nation start-up, Maxima, 2014.
6 Romaric Godin, Emmanuel Macron, saint Paul de l’État providence ?, www.mediapart.fr , 13 mars 2020.
7 Guillaume Berlat, En route vers 2020, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 mars 2020.
8 Martine Orange, Les recettes convenues de la BCE et de l’Europe, www.mediapart.fr , 12 mars 2020.
9 Marine Le Pen note les « revirements » de Macron sur les frontières, www.lexpress.fr , 12 mars 2020.
10 Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idées ou comment philosopher à coups de marteaux, 1888.
11 Cédric Durand/Razmig Keucheyan, L’emboîtement de quatre crises met en lumière les limites du marché, Le Monde, 14 mars 2020, p. 30.
12 Ellen Salvi, Emmanuel Macron annonce une rupture en « trompe-l’œil », www.mediapart.fr , 13 mars 2020.
 
 
AFGHANISTAN : LA CPI TROUVE UN OS À RONGER… Guillaume Berlat. Après ses incroyables déboires dans l’affaire Gbagbo ainsi que ses graves dysfonctionnements internes13, la Cour pénale internationale (CPI) envisage de se refaire une santé14. Comment démontrer à la face du monde qu’elle a une certaine utilité, une pertinence évidente ? Surtout à une époque où son carnet de commandes de criminels de haut vol se rétrécit comme peau de chagrin. Il lui faut, à tout prix, justifier son existence et celle de la kyrielle de juristes, de magistrats de haute lignée qui la composent et qui coûtent à la communauté des nations un « pognon de dingue » 15. Et cela d’autant plus que certains États – États-Unis en tête qui s’estiment au-dessus du droit- ont décidé de ne pas se soumettre aux Oukases de cette juridiction pénale internationale, voire pour certains – Africains en particulier – de s’en éloigner, motif pris de sa dépendance et de sa partialité. Un comble pour le joyau de la juridiction internationale ! Aujourd’hui, la CPI renaît de ses cendres avec la guerre en Afghanistan. Ce qui ne semble pas du goût des Américains.

À LA RECHERCHE DE QUELQUES CRIMINELS À POURSUIVRE !

Notre joyeuse troupe attend avec une impatience non feinte d’accueillir dans les geôles trois étoiles de La Haye quelques tyrans estampillés par la bien-pensance ambiante du genre Omar el-Bechir (Soudan), Bachar el-Assad (Syrie) et bien d’autres à qui l’enfer est promis. Elle garde sous le coude le Yémen, État failli au sujet duquel certaines ONG volontaristes voudraient bien y traîner quelques hauts dignitaires saoudiens – que nous choyons plus que de raisons tant ils figurent parmi les meilleurs clients de notre industrie d’armement – pour des motifs gravissimes. Ils sont accusés de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre commis à l’occasion de leur guerre abominable au Yémen. Ces « pouilleux » ont le mauvais goût de vouloir également faire porter le chapeau à la France et au Royaume-Uni pour complicité de tels crimes. Vous imaginez des personnages propres sur eux – comme on le dit au Royaume de Belgique – comme Emmanuel Macron ou Boris Johnson croupir dans une cellule de la CPI. C’est tout simplement impensable. La CPI préfère s’attaquer aux faibles.

HARO SUR LES AUTEURS DE CRIMES COMMIS EN AFGHANISTAN

Revenons à nos moutons noirs ! Après un tour de passe-passe dont seuls les juristes jésuites ont le secret, la CPI s’intéresse de nouveau et de près à l’Afghanistan16. En effet, par une décision de la chambre d’appel du 5 mars 2020, la sinistre procureure, Fatou Bensouda – elle ignore le principe de la présomption d’innocence, d’une instruction conduite à charge et à décharge, de l’administration de la preuve par l’accusation comme elle l’a amplement démontré dans l’affaire de l’ex-président ivoirien… – vient d’obtenir gain de cause. Alors que les juges de la chambre préliminaire de la CPI avaient rejeté le principe de toute enquête car « contraire aux intérêts de la justice »17, leurs collègues de la chambre d’appel ont balayé d’un revers de main l’argument. Ils ont donné leur feu vert au lancement d’une enquête par la procureure sur les crimes commis en Afghanistan depuis 2003. Sont ainsi visés les crimes contre l’humanité perpétrés par les Talibans ; les crimes de guerre qui auraient été commis dans ce pays par les forces de sécurité afghanes, police et services de renseignement, par les forces internationales étrangères, au premier rang desquels les forces américaines dont les forfaits sont nombreux. La CIA bénéficierait d’un traitement de choix pour ses tortures opérées sur le terrain, à Guantanamo (ce sont les avocates de deux prisonniers de cette prison qui ont obtenu la relance de la procédure), dans ses prisons secrètes qu’elle avait délocalisées en Lituanie, en Pologne et en Roumanie. Que du beau linge à traduire devant la Cour ! Vaste programme, aurait dit le général de Gaulle.

RUADE AMÉRICAINE CONTRE LES IRRESPONSABLES DE LA CPI

Hasard ou coïncidence, la décision de la chambre d’appel de la CPI intervient cinq jours après la signature d’un accord entre Américains et Talibans (Doha, 29 février 2020) censé mettre un terme à dix-huit années de guerre18. Son objectif n’est-il pas d’effacer l’impression que la chambre préliminaire avait cédé aux injonctions américaines de ne pas se mêler de cette affaire, ni de près, ni de loin. Même les juristes avertis estiment que l’enquête ouverte le 5 mars 2020 s’annonce compliquée et sensible, voire parfois infructueuse. Elle risque d’être parsemée d’obstacles juridiques et diplomatiques. Des difficultés ne manqueront pas de venir du côté de Kaboul. Après avoir joué le jeu de la collaboration avec la CPI, les autorités afghanes refusent désormais de coopérer avec la Cour. Elles estiment que la justice nationale doit d’abord passer et qu’il n’existe aucun risque d’impunité. Mais les plus gros obstacles vont venir de Washington. Nous en avons eu un bref aperçu avec les réactions à la décision du 5 mars 2020. Les Américains avancent, pêle-mêle, raisons d’opportunité (est-ce le moment opportun au moment où un « accord de paix historique » sur l’Afghanistan vient d’être conclu à Doha ?) mais surtout juridiques (les États-Unis ont refusé d’être partie au statut de la CPI et n’entendent pas être jugés à la suite d’une « décision imprudente, d’une action stupéfiante venant d’une institution politique se faisant passer pour un organisme juridique », Mike Pompeo19). Il va sans dire que si ces menaces ne s’avéraient pas suffisantes, l’Oncle Sam a plus d’un tour dans son sac à malices. Et cela d’autant plus que Démocrates et Républicains sont sur la même ligne pour s’opposer à toute ingérence de la CPI dans les affaires américaines, y compris et surtout pour celles relevant de la sécurité des États-Unis. Alors qu’il était conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton avait eu des mots très durs pour stigmatiser une institution qui « menace de manière inacceptable la souveraineté américaines et les intérêts de sécurité nationales des États-Unis ». Et l’on pourrait multiplier à l’envie les amabilités déversées par les Américains sur la CPI. Washington serait prêt à faire usage de la force, si le besoin s’en faisait sentir, pour ramener les magistrats de La Haye à la raison. Mais, aucun de ses alliés, tant attachés à l’état de droit et au multilatéralisme, n’y verra malice. C’est bien le signe que le monde post-multilatéral du XXIe siècle est marqué au sceau du retour de la puissance qui n’a rien à faire de la règle de droit.

BON COURAGE POUR LA SUITE !

Il est clair que l’administration Trump n’entend pas s’en laisser compter par une juridiction internationale dont elle n’a pas accepté la compétence ! La règle est claire. Si les États-Unis sont pour l’extra-territorialité du droit américain, ils n’entendent pas être corsetés par un quelconque droit étranger et, encore moins, par une Cour qu’ils ne reconnaissent pas. Et, ils sont disposés à tout pour protéger leurs ressortissants contre toute action de cette dernière, y compris par l’usage de la force. Par ailleurs, en termes d’opportunité, est-ce le moment de crier vengeance alors qu’une possibilité de réconciliation est envisageable en Afghanistan après près de deux décennies de guerre sanglante et ininterrompue ? Est-ce une contribution utile au retour à la paix et à la sécurité dans ce pays et dans la région ? Toutes questions qui ne sont pas du ressort de la CPI, certes dans la mesure où elle est censée jugée à l’aune du droit positif et de ses propres règles de procédure, mais que ne devraient pas perdre de vue nos dirigeants si souvent prêts à menacer des foudres de ce cénacle tous les tyrans de la terre. Parfois, l’impératif de réconciliation des peuples peut/doit l’emporter sur l’impératif de vengeance qui motive l’action de tous ces tribunaux pénaux, cette cour pénale. Voulons-nous la paix par le droit ou le droit contre la paix ? La question est d’importance au moment où la Cour pénale internationale vient de se trouver un os à ronger avec l’affaire afghane.

13 Guillaume Berlat, Cour pénale internationale : entre puissance et impuissance, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 mars 2016.
14 Guillaume Berlat, Rien ne va plus à la Cour pénale internationale, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 octobre 2017.
15 Jean Daspry, Justice pénale internationale : le tour est joué… ou presque, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 décembre 2017.
16 Stéphanie Maupas, La CPI se saisit des crimes en Afghanistan, Le Monde, 7 mars 2020, p. 2.
17 Guillaume Berlat, La CPI se couche devant l’Oncle Sam, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 avril 2019.
18 Guillaume Berlat, Afghanistan : l’Amérique a gagné une bataille mais a perdu la guerre, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 mars 2020.
19 Gilles Paris, Washington dénonce « une institution irresponsable », Le Monde, 7 mars 2020, p. 2.
 
 
LE PLAIDOYER POUR L’AFRIQUE DU PROFESSEUR BORRELL – Ali Baba. « Il faut que tout change pour que rien ne change » (Le guépard, Don Fabizio, prince de Salina). L’un des problèmes fondamentaux de l’Union européenne est qu’elle décrète que tout est stratégique et urgent mais en réalité rien n’est stratégique et urgent. Nous en avons un nouvel exemple avec la problématique de la relation de l’Europe avec l’Afrique. Aujourd’hui, la perspective est forcément biaisée, ne se lisant pour une majorité que sous le prisme de la crise migratoire. Le commun des mortels peine à déceler l’existence d’une stratégie de long terme avec retour d’expérience à la clé pour éviter de reproduire les mêmes erreurs du passé. Ce n’est pas le genre du Berlaymont qui procrastine avec une continuité qui mérite louange. Continuons comme avant, pourrait être la doctrine, la dévise du monstre technocratique qui peine à regarder loin ! Le haut représentant de la commission européenne pour les affaires extérieures et la politique de sécurité, l’espagnol Josep Borrell se confie sur la question de la relation de l’Union avec l’Afrique dans un entretien accordé au quotidien Le Monde20.

UNE NOUVELLE STRATÉGIE ET UN NOUVEAU PARTENARIAT ENTRE L’EUROPE ET L’AFRIQUE

Quelles sont les raisons de ce long entretien accordé au quotidien du soir ? Le pseudo-ministre européen des Affaires étrangères, Josep Borrell nous explique que l’Union européenne vient d’adopter une « nouvelle stratégie pour l’Afrique ». Une énième pourrait-on dire, avec une pointe de malice et de mauvais esprit (trop de stratégies tue les stratégies et galvaude le terme). Celle-ci vient d’être présentée le 27 février 2020 par le collège des vingt et un commissaires européens qui ont fait le déplacement au siège de l’Union africaine (UA) pour rencontrer leurs homologues africains. Ce déplacement doit être appréhendé comme le prélude au sommet Afrique-Europe qui doit se tenir à la fin de l’année à Bruxelles. D’ici là, les commissaires « politiques » sont instruits de multiplier les contacts bilatéraux, avec les États mais aussi avec la société civile, pour faire de ce sommet un succès, un point de départ et non un point d’arrivée. Nous apprenons, par ailleurs, que la commission cru VDL a décidé de faire de l’Afrique sa priorité, de se projeter vers ce continent pour y développer un partenariat. En effet, Europe et Afrique ont un destin commun – plus étroit qu’avec l’Amérique latine – dans les domaines démographique, économique et politique, en dehors de la question des migrations qui obsède les citoyens. Dans le contexte actuel de retrait américain de certaines zones du monde – Sahel en particulier -, l’Union européenne doit prendre ses responsabilités en dépit de la frilosité de certains États membres à s’engager sur ce continent (Cf. les demandes pressantes de la France d’engagement au Sahel en appui de l’opération Barkhane). Que diront les Européens, le jour où ils découvriront, sidérés, au large des côtes siciliennes, la présence de tout un archipel de bases navales et militaires turques, déclare pour conclure son entretien, Josep Borrell ? L’ex-ministre espagnol des Affaires étrangères ne manque pas de vision politique mais cette qualité en est-elle bien une dans le machin européen ? Nous en doutons fortement à la lumière de l’expérience lointaine et proche. C’est le règne de l’improvisation permanente.

UN PARFAIT INVENTAIRE À LA PRÉVERT CONSUBSTANTIEL À LA DÉMARCHE EUROPÉENNE

Sur plusieurs colonnes, Josep Borrell décline les principales actions de l’Union européenne sur le continent africain. L’Europe y est présente et active plus que tout autre État, y compris la Chine qui a offert la tour qui abrite les locaux de l’UA. Elle y est collectivement le plus grand investisseur du continent, le premier partenaire commercial, le premier pourvoyeur d’aide. Elle investit trois milliards d’euros dans les multiples missions de paix (Somalie, Mali, RCA…). Et ces missions sont essentielles pour la stabilité d’un continent où les foyers, les arcs de crise ne manquent pas. Si l’on prend la peine d’y regarder de plus près, la contribution de l’Europe est plus importante que celle de la Chine ou de la Russie. Dans le cadre de cette « nouvelle stratégie pour l’Afrique » et dans le respect de ses valeurs et de ses intérêts, l’Union européenne définit deux priorités (sans oublier les anciennes qui viennent se surajouter aux nouvelles !) : le changement climatique et le digital, domaine sur lequel Bruxelles pourrait mobiliser 50 milliards d’investissements sur le continent. Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que l’Europe continue de considérer comme prioritaire la question de la paix et de la sécurité, en particulier au Sahel. « Notre avenir se joue en Afrique. La frontière de l’Europe n’est pas en Méditerranée, mais au sud du Sahel. Notre avenir climatique dépend davantage de ce que feront les Africains que de ce que nous ferons à notre niveau », martèle le haut représentant. Il y a plus de déplacés en Afrique qu’il y en a dans la région d’Idlib. Josep Borrell martèle l’idée d’un partenariat avec l’Afrique qui aille au-delà d’une simple écoute. Elle doit se traduire dans une interactivité, en particulier sur question des migrations qui ne sera pas résolue si ne sont pas conclus des accords avec les pays d’origine et de transit. Le haut représentant développe d’autres idées intéressantes sur le sujet (accueil des migrants par d’autres pays africains, vieillissement des sociétés européennes…), sans préciser pour autant s’il s’agit d’idées purement personnelles ou si elles engagent la Commission et/ou les États membres. Il regrette que l’Europe soit encore à la recherche de son « autonomie stratégique ». Quelle élégante réponse aux propositions irréalistes, du moins dans le contexte actuel, d’Emmanuel Macron d’armée européenne, de défense européenne et autres coquecigrues dont nos partenaires ne veulent pas entendre parler tant ils sont attachés à la prééminence de l’Alliance atlantique – en d’autres mots, des États-Unis – sur toutes les questions de sécurité, concept envisagé dans son acception la plus large ! Le réel, c’est quand on se cogne, nous rappelle fort à propos, Jacques Lacan.

Au-delà de la langue de bois diplomatique européenne classique, rien de nouveau sous le soleil bruxellois avec cet entretien. Les mêmes rengaines, les mêmes refrains légèrement éculés nous sont resservis comme si le monde en était resté à l’ère de l’après-guerre froide. Les hauts représentants se suivent, leur politique se ressemble trait pour trait tant le poids de la bureaucratie conjugué à la tyrannie de l’inertie paraît insurmontable en dépit du volontarisme affiché par les différents titulaires du poste. L’imagination n’a pas encore pris le pouvoir à Bruxelles. Le conformisme y fait merveille. On comprend mieux pourquoi l’Union européenne se porte si mal, faute d’avoir su/pu s’adapter à la nouvelle grammaire des relations internationales. Sous bénéfice d’inventaire, le plaidoyer pour l’Afrique de Josep Borrell ne nous a pas paru très convaincant. Le contraire aurait été surprenant.

20 Jean-Philippe Rémy (propos recueillis par), Josep Borrell : « La frontière de l’Europe n’est pas en Méditerranée, mais au sud du Sahel », Le Monde, 8-9 novembre 2020, p. 21.
 
 
REVENIR AU DROIT ET À LA RAISON ! Jean Daspry. « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder » (Oscar Wilde). En ces temps de n’importe quoi, d’informatiovirus21, il est rassurant de prendre connaissance de quelques prises de position d’expert(e)s. Expressions d’une pensée réfléchie, structurée qui rappellent les citoyens à quelques vérités premières que nos perroquets à carte de presse auraient trop tendance à ignorer, si ce n’est à fouler aux pieds. Rappels de principes qui sont le fondement même de toute démocratie digne de ce nom. Rappels aussi salutaires qu’une piqûre du même nom en cette période où médias et réseaux sociaux véhiculent immondices et contre-vérités à jet continu et où l’idéologie et la morale prennent le pas sur le droit et la raison. Vous l’aurez compris, nous pensons au principe de la présomption d’innocence amplement dévoyé qui se transforme en présomption de culpabilité. Aujourd’hui, ce sont des féministes avocates pénalistes qui nous rappellent que le respect des grands principes du droit est fondamental dans une démocratie.

PRÉSOMPTION D’INNOCENCE OU DE PRÉSOMPTION DE CULPABILITÉ ?

Nous avions eu l’occasion d’appeler lourdement l’attention de nos fidèles lecteurs sur la violation à grande échelle du principe de la présomption d’innocence qui mine les droits de tous les citoyens sans que cela ne déclenche de vagues d’indignation légitimes22. Le sujet n’est pas mineur tant il est absurde d’assimiler la présomption d’innocence à une simple clause de style. Il revient régulièrement sur le devant de la scène à l’occasion de telle ou telle affaire médiatisée. La seule question qu’il importe de poser aujourd’hui est de savoir si quelques cris d’orfraie de circonstance changent ou non la donne. Nous demeurons sur nos gardes tant l’on sait que chassez le naturel, il revient au galop. C’est pourquoi, nous ne boudons pas notre plaisir quand l’occasion nous est donnée d’apprendre que d’autres, que notre modeste personne, en sont contraints à rappeler quelques évidences qui en sont de moins en moins aux yeux d’une immense majorité. Cela signifie que notre combat est aussi juste que légitime. Cela signifie également que le combat pour les principes dépasse largement celui pour les hommes et les femmes. Cela signifie enfin que l’indignation, à la condition expresse qu’elle ne soit pas sélective, est salutaire à maints égards23. Ne le perdons pas de vue !

FÉMINISTES AVOCATES ET FEMMES DE PRINCIPE

C’est pourquoi, il est tout à fait réconfortant, pour ne pas dire rafraichissant de découvrir, à l’occasion de la polémique artificielle créée par l’attribution du César de la meilleure réalisation à Roman Polanski pour son film J’accuse, qu’une centaine d’avocates pénalistes féministes, rappellent l’existence de grands principes du droit que l’on ne peut impunément fouler aux pieds24. Nous sommes loin des inepties d’une certaine Virginie Despentes (le moins que l’on puisse dire est qu’elle est sur la mauvaise pente) dans une tribune parue dans Libération qui frise la déraison25. Reprenons quelques extraits choisis de la tribune de ces Dames en robe parue dans le quotidien Le Monde :

Début de citation

« … avocates viscéralement attachées aux principes qui fondent notre droit, à commencer par la présomption d’innocence ; pénalistes chaque jour confrontées chaque jour à la douleur des victimes, mais aussi, et tout autant à la violence de l’accusation…

Nous ne sommes donc pas les plus mal placées pour savoir combien le désolant spectacle de la surenchère oratoire, et la déraison dont elle témoigne, ne peuvent conduire qu’au discrédit des justes causes.

On se pique d’avoir à le rappeler, mais aucune accusation n’est jamais la preuve de rien ; il suffirait sinon d’asséner sa seule vérité pour prouver et condamner. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire une plaignante que de s’astreindre à refuser toute force probatoire à la seule accusation : présumer de la bonne foi de toute femme se déclarant victime de violences sexuelles reviendrait à sacraliser arbitrairement sa parole, en aucun cas à la ‘libérer ».

Il est urgent de cesser de considérer à la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité : ils constituent les seuls remparts efficaces contre un arbitraire dont chacun peut être la victime. Il n’est pas de postulat plus dangereux que celui selon lequel toute mémoire serait vertueuse et tout oubli condamnable. Homère le savait bien, pour qui ‘la prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle’.

La pire des aliénations n’est donc pas l’amour mais bien la haine, et nous autres avocats pénalistes, connaissons trop bien les ravages qu’elle produit sur des parties civiles qui, espérant surmonter leur traumatisme en s’arrimant à leur identité de victime, ne font en réalité que retarder un apaisement qui ne vient jamais qu’avec le temps.

Contre le tribunal de l’opinion

Il est faux d’affirmer que l’ordre judiciaire ferait montre aujourd’hui de violence systémique à l’endroit des femmes, ou qu’il ne prendrait pas suffisamment en considération leur parole.

Nous constatons au contraire, qu’elle que soit notre place à l’audience, qu’une inquiétante et redoutable présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles. Ainsi devient-il de plus en plus difficile de faire respecter le principe, pourtant fondamental, selon lequel le doute doit obstinément profiter à l’accusé…

En un clic et dans un mouvement de surenchère assez malsain, des femmes n’hésitent plus à s’autoproclamer victimes pour accéder à un statut qui induit l’existence de bourreaux tout désignés. Dès lors, pour peu que la justice soit convoquée et qu’elle les innocente lesdits bourreaux seront doublement coupables d’avoir su échapper à une condamnation.

Nous sommes féministes mais nous ne reconnaissons pas dans ce féminisme-là, qui érige une conflictualité de principe entre hommes et femmes…

Femmes, nous voulons rester libres d’aimer et de célébrer publiquement les œuvres et les auteurs de notre choix. Avocates pénalistes enfin, nous lutterons à chaque instant contre toute forme d’accusation arbitraire qui, presque mécaniquement, pousse au lynchage généralisé »26.

Fin de citation

Qu’ajouter de plus à ce qui est si bien dit et qui correspond parfaitement à ce dont nous sommes les témoins quotidiennement ! Si ce n’est, ce qu’oublient de mentionner ces avocates, que plusieurs magistrates et magistrats ignorent superbement la présomption d’innocence. Elles ou ils pratiquent pêle-mêle présomption de culpabilité, instruction uniquement à charge et à recharge, renversement de la charge de la preuve, refus du doute profitant à l’accusé… sans que cela ne trouble outre mesure leur hiérarchie. Et ces gens de Justice ne devraient-ils ou elles pas être poursuivi(e)s, voire condamné(e)s pour violation des grands principes du droit dont ils ou elles sont censé(e)s être les gardien(ne)s scrupuleux. Nous n’en sommes pas encore là. Mais, remercions ces avocates pénalistes pour avoir utilement éclairé le débat biaisé par des personnes incultes sur le plan juridique qui pérorent sur des sujets qu’elles ignorent27. Revenir au droit et à la raison ! Vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle.

21 Franck Ferrand, Gare à l’informatiovirus, Le Figaro, 9 mars 2020, p. 20.
22 Guillaume Berlat, Mise en examen : présomption d’innocence et de culpabilité, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 septembre 2019.
23 Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 2010.
24 Les avocates qui font du bien, Le Canard enchaîné, 11 mars 2020, p. 8.
25 Sandra Laugier, Le texte de Despentes, c’est de la légitime défense, Le Monde, 10 mars 2020, p. 27.
26 Tribune d’une centaine d’avocates pénalistes, « Le sacrifice d’un homme à l’aune d’une cause », Le Monde, 10 mars 2020, p. 26.
27 Mathieu Delaveau, Les César 2020 ou le conflit de valeurs d’une société en mutation, Le Blog de Mathieu Delaveau, www.mediapart.fr , 9 mars 2020.
 
 
SAHEL : LE CHEMIN DU PRAGMATISME ET DE LA SAGESSE – Jean Daspry. « Errare humanum est, perseverare diabolicum » est une locution latine qui signifie « L’erreur est humaine, persévérer [dans son erreur] est diabolique ». Le moins que l’on puisse dire est que le virus de l’erreur trouve un terrain favorable dans les crânes d’œuf qui dirigent le pays depuis le Palais de l’Élysée. À un énarque sorti à la Cour des comptes a succédé un autre énarque sorti à l’inspection des Finances. La crème de la crème de l’élite française sortie dans la botte (l’un des trois grands corps de contrôle de l’administration)28. Mais aujourd’hui, ce sont les citoyens qui devraient leur botter la partie la plus charnue de leur personne pour leur incompréhension sidérale de la situation sécuritaire dans le Sahel. Le premier avait vu dans son intervention au Mali le plus beau jour de sa vie. Le second accueille nos militaires dans des cercueils aux Invalides. C’est peu dire que l’opération Barkane (concernant tout le Sahel) qui a succédé à l’opération Serval (concernant uniquement le Mali) tourne au fiasco. Encore une guerre perdue par un pays occidental hors de ses frontières (Afrique, Proche et Moyen-Orient, Asie). Au fur et à mesure de la rapide dégradation dans le Sahel, une lente prise de conscience de l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui la France se fait jour.

LA RAPIDE DÉGRADATION DE LA SITUATION DANS LE SAHEL

Hormis pour les conseillers du prince (d’authentiques courtisans) qui lui disent ce qu’il veut bien entendre, il existe une sorte de consensus général chez les personnes raisonnables pour constater la rapide dégradation de la situation sécuritaire dans la zone du Sahel. Pour notre part, nous en avions fait le constat objectif à la fin de l’année dernière sans pour autant être visionnaire29. D’autres experts reconnus de l’Afrique parviennent aux mêmes conclusions. Nous pensons tout particulièrement à Marc-Antoine Perouse de Montclos et à son dernier ouvrage dont le titre est déjà tout un programme : « Une guerre perdue. La France au Sahel »30. Comme le souligne le quotidien Libération dans la présentation de l’ouvrage : « Un diagnostic implacable sur sept ans d’intervention dans cet immense territoire désertique ». On ne saurait être plus clair sur les sombres perspectives qui nous attendent dans les prochains mois, les prochaines années si nous ne prenons pas des décisions courageuses. Or, la situation va en empirant dans les différents pays de la zone à tel point que certains (un général sous couvert d’anonymat) envisagent « la constitution d’un califat territorial qui fait allégeance à Daech et s’acharne à expulser les forces des trois États », à savoir Mali, Burkina Faso, Niger. D’autres constatent qu’en huit ans, les États du Sahel n’en ont toujours pas fini avec leurs travers qui ont pour nom : corruption, élections truquées, situation humanitaire déplorable…31 Et le chef d’état-major des armées (CEMA), François Lecointre ne cesse de le marteler : « Nous n’aurons pas de victoire définitive au Sahel car la capacité de régénération des terroristes est forte ». L’on pourrait en ajouter bien d’autres qui vont malheureusement dans le même sens comme si un consensus général se dégageait sur le diagnostic catastrophique de la situation sur le terrain. Une sorte de vietnamisation de la sale guerre de la France au Sahel ! Les populations locales ne mesurent pas les bénéfices concrets de cette intervention32. On en possède un exemple récent avec les massacres perpétrés dans deux villages peuls au Burkina Faso33.

LA LENTE PRISE DE CONSCIENCE DE L’IMPASSE À PARIS

Aujourd’hui, tous les indicateurs sont au rouge. Ni individuellement, ni collectivement34, les États concernés semblent en mesure de trouver des solutions aux maux qui constituent le terreau favorable du terrorisme dans la zone concernée. En dépit des rodomontades d’Emmanuel Macron lors du sommet extraordinaire organisé au niveau des chefs d’État à Pau en janvier 2020, le G5 Sahel n’a toujours pas démontré sa pertinence, son efficacité pour remplir le rôle qui lui était assigné au départ (assurer une transition entre une opération purement française et une opération purement africaine)35. Les différentes missions de l’ONU (telle la MINUSMA) agissant sur le terrain ne sont pas adaptées à la situation. Elles sont là pour faire du maintien de la paix alors qu’il n’y a pas encore de paix. Elles ne sont pas là pour faire la guerre. En dépit de quelques légères avancées, le peu d’empressement de nos partenaires de l’Union européenne (en particulier l’Allemagne et le Royaume-Uni) à s’engager dans le bourbier du Sahel constitue un signe peu encourageant pour le futur. L’annonce par Donald Trump de son désengagement du Sahel constitue une très mauvaise nouvelle pour nos troupes qui bénéficiaient d’un sérieux concours, en particulier dans les domaines de la logistique (avions de combat ou de transport, hélicoptères, drones tueurs…) et du renseignement (drones espions). À mots couverts, l’échec de l’intervention française est admis par la hiérarchie militaire française. Quelles conclusions opérationnelles vont être tirées de ce constat accablant, non pour nos forces armées, mais pour nos plus hauts dirigeants depuis plus de sept ans ? Et cela dans quel délai raisonnable ?

C’est dans ce contexte défavorable que l’initiative prise récemment par le Sénat fait grincer des dents à l’Élysée. En effet, un débat y sera organisé au printemps sur cette guerre sans fin. Si l’on en croit, le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, Christian Cambon (LR), la question centrale du débat pourrait se résumer ainsi : si l’on compare une opération militaire à une autoroute, le gouvernement a-t-il en perspective une « bretelle de sortie pour Barkhane » ? Perspective qui parait en contradiction avec les dernières décisions prises par le président de la République qui a décidé de porter les effectifs militaires engagés au Sahel de 4500 à 5100 unités et d’engager une seconde opération sous commandement français (baptisée « Takuba ») grâce à la participation de forces spéciales envoyées sur le terrain par quelques-uns de nos partenaires européens36. Rien de décisif qui pourrait être de nature à changer la donne militaire. À l’état-major des armées, on est pleinement conscient que la menace terroriste ne cesse pas et s’étend désormais vers le sud en direction de la Côte d’Ivoire et du Ghana. En dépit des efforts fournis par les armées et les forces de sécurité du Mali, du Niger et du Burkina Faso, ces dernières subissent défaite sur défaite et sont parfois contraintes d’abandonner armes et bagages aux djihadistes, opérant comme des poissons dans l’eau. Comme le résume un diplomate, on peut tuer des centaines de djihadistes « sans pourtant gagner cette foutue guerre ». Ainsi que le relève Claude Angeli, les Sénateurs auront quelque peine à proposer au gouvernement « une bretelle de sortie honorable » pour l’intervention française au Sahel. Et cela au moment où Al-Qaida – notre ennemi – se déclare disposé au dialogue avec les autorités maliennes37.

CHRONIQUE D’UNE DÉFAITE ANNONCÉE

« Un homme doit être assez grand pour admettre ses erreurs, assez intelligent pour apprendre de celle-ci et assez fort pour les corriger » (John Maxwell). Avant que notre épopée sahélienne ne tourne à la catastrophe et vienne s’ajouter à la liste de toutes les guerres occidentales perdues au cours des décennies écoulées, un sursaut salutaire s’impose. Le récent exemple de dix-huit années de guerre catastrophique en Afghanistan (conduite par les États-Unis et ses idiots utiles de l’OTAN) devrait nous aider à déciller les yeux, sauf à être aveugle et aller tout droit dans le mur en accélérant sur la pédale d’accélérateur et en appuyant sur le klaxon. Combien de temps allons-nous continuer à pratiquer la politique de l’autruche avant de faire face à nos responsabilités ? Quel sera l’impact du débat organisé au Sénat sur la perception de nos élites de l’impasse actuelle dans laquelle nous nous trouvons ? Combien de cérémonies d’hommages à nos soldats tombés au champ d’honneur organisées aux Invalides faudra-t-il pour que le président de la République, Emmanuel Macron/Jupiter38, qui décide de tout, tout seul accepte de changer de logiciel de politique au Sahel ? Il se grandirait devant l’Histoire en acceptant, une fois n’est pas coutume, d’emprunter le chemin du pragmatisme et de la sagesse pour le plus grand bien de la France.

28 Denis Tillinac, La faillite de nos élites, Valeurs Actuelles, 5 mars 2020, p. 90.
29 Guillaume Berlat, Sahel : périr ou partir ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 décembre 2019.
30 Marc-Antoine Perouse de Montclos, Une guerre perdue. La France au Sahel, JC Lattès, janvier 2020.
31 Claude Angeli, Enfin un débat sur la guerre au Sahel, Le Canard enchaîné, 11 mars 2020, p. 3.
32 Rémi Carayol, Au Sahel, les civils paient le prix du « sursaut militaire », www.mediapart.fr , 11 mars 2020.
33 Tanguy Berthemet, Burkina Faso : massacre dans deux villages peuls, Le Figaro, 12 mars 2020, p. 12.
34 Jean Daspry, Le pied de nez de l’Union africaine à Jupiter, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 février 2020.
35 Guillaume Berlat, Manque de Pau : Jupiter se plante !, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 janvier 2020.
36 Bertrand Olivier, Au Sahel, le sommet de Pau entérine une réorientation de la stratégie contre-terroriste de Paris, www.afri-ct.org/Thucyblog/2020 , 27 février 2020.
37 Nicolas Barrotte, Al Qaida se dit prêt au dialogue avec les autorités maliennes, Le Figaro, 12 mars 2020, p. 12.
38 Nicolas Baverez, « Macron faux dur dehors, vrai mou dedans », www.lefigaro.fr , 17 novembre 2019.
 
 
VOGUE LE NAVIRE ET TOURNE LA PLANÈTE ! (SUITE) – Guillaume Berlat. Poursuivant sur la lancée de l’année dernière, nous avons décidé de reprendre l’exemple de la petite rétrospective des événements internationaux marquants de ces dernières semaines. Pendant qu’une partie de la rédaction de prochetmoyen-orient.ch croisait en mer Rouge, notre vieille planète tournait. Crises en tous genres (coronavirus en tête de gondole) continuent de la secouer, provoquant la sidération de nos élites et de nos dirigeants, plus spectateurs qu’acteurs d’un monde qui leur échappe. Pour nos fidèles lecteurs qui n’auraient pas eu le temps, le courage de suivre l’actualité, nous le proposons une présentation notariale et factuelle d’une bonne partie de ce dernier mois dans le monde. Bonne lecture à tous !

23 février : frappes israéliennes en Syrie qui font six morts parmi les rangs du Djihad islamique (mouvement palestinien).

24 février : visite de Donald Trump en Inde pour contrer l’influence de la Chine. Il fait un vibrant éloge du gouvernement Modi.

24 février : accord sur un gouvernement d’unité nationale de transition a été trouvé au Soudan.

25 février : le Secrétaire Général de l’ONU accusé d’oublier les droits de l’homme.

25 février : démission du premier ministre de Malaisie, Mahatir.

25 février : New Dehli en proie à un violent conflit entre hindous et musulmans. Vingt personnes tuées par la police antimusulmane.

25 février : réunion à Nouakchott d’un sommet des chefs d’État du G5-Sahel.

25 février : Paris et Berlin cherchent une voie diplomatique dans la crise à Idlib.

26 février : le président turc déclare que son pays ne fera pas marche arrière à Idlib.

26 février : réunion de conciliation à Vienne sur l’accord nucléaire entre Iraniens, Européens, Russes et Chinois.

26 février : les foyers de coronavirus se multiplient en Europe et sur tous les autres continents.

27 février : Russie et Turquie au bord de l’affrontement à Idlib.

27 février : sommet franco-italien de la réconciliation à Naples. Macron et Conte en appellent à la « solidarité européenne » sur le coronavirus.

27 février : la France s’indigne des propos de l’ambassadeur du Mali à Paris sur le comportement des légionnaires français dans son pays (« Pigalle à Bamako »).

28 février : la Turquie riposte après la mort de 33 soldats turcs en Syrie et annonce qu’elle ne retiendra plus les réfugiés. Craintes d’escalade. Moscou accuse Ankara de violer les accords de Sotchi.

28 février : la Grèce bloque des milliers de migrants syriens à sa frontière venus de Turquie.

29 février : accord entre Américains et Talibans à Doha sur l’Afghanistan après 18 ans de guerre.

1er mars : la Turquie abat deux avions syriens au-dessus d’Idlib.

1er mars : la Corée du nord tire deux missiles

2 mars : troisième élection législative en Israël en moins d’un an. Victoire inattendu de Netanyahu.

2 mars : bilan du coronavirus, 3000 morts. Conséquence sur l’économie mondiale.

2 mars : le parti majoritaire balayé par la vague anticorruption en Slovaquie.

3 mars : super mardi aux États-Unis. Retour en force de Joe Biden, Bernie Sanders sauve la mise.

3 mars : à la frontière greco-turque, « un exode téléguidé ».

3 mars : les Talibans reprennent le combat deux jours après avoir signé un accord de paix.

4 mars : réunion des ministres de l’Intérieur de l’UE sur la situation en Grèce qui appelle l’Union européenne à la solidarité. Ils refusent le chantage migratoire turc.

4 mars : alerte sur la croissance mondiale.

4 mars : l’Iran mis en cause pour non-respect de ses engagements nucléaires par l’AIEA.

5 mars : rencontre Poutine-Erdogan à Moscou. Accord sur un cessez-le-feu à Idlib.

5 mars : bataille diplomatique sino-américaine sur les brevets.

5 mars : les ambiguïtés de l’Union européenne sur la loi climat. La commission annonce un objectif de neutralité carbone d’ici 2050 pour l’UE et non pays par pays.

5 mars : la FED à la manœuvre pour doper l’économie.

5 mars : dernier cas d’Ebola soigné en RDC.

5 mars : le Chili se prépare à un mois de mobilisation avant le débat sur la constituante.

5 mars : en Côte d’Ivoire, Allassane Ouatara annoncé qu’il ne briguerait pas un troisième mandat de président.

6 mars : attentat à Kaboul revendiqué par l’EI qui fait une trentaine de morts dans une attaque contre un rassemblement politique.

6 mars : la CPI ouvre une enquête sur les crimes commis en Afghanistan.

6 mars : une double attaque contre l’ambassade des États-Unis à Tunis fait un mort et cinq blessés.

7 mars : le président turc ordonne aux garde-côtes d’empêcher les migrants de traverser la Mer Égée.

7 mars : trois princes saoudiens arrêtés, dont le frère de MBS.

7 mars : le Liban annonce le premier défaut de paiement de son histoire.

8 mars : un haut commandant shebab tué par une frappe américaine en Somalie.

8 mars : annonce de Recep Tayyip Erdogan qu’il se rendrait le 9 mars à Bruxelles pour y avoir des discussions avec des responsables européens sur les questions migratoires.

9 mars : l’UE veut la désescalade avec la Turquie et demande le respect de l’accord sur les migrants.

9 mars : la Corée du nord tire trois missiles non identifiés.

9 mars : crise à l’OPEP, les cours du pétrole s’effondrent et avec eux les banques asiatiques.

9 mars : la France s’affirme comme troisième exportateur mondial d’armements.

9 mars : deux soldats américains tués dans des combats contre l’EI en Irak.

9 mars : Emmanuel Macron a reçu le maréchal Haftar qui s’est dit prêt à signer le cessez-le-feu à condition que les milices le respectent.

10 mars : les Etats-Unis s’opposent fermement à la formation d’un « gouvernement parallèle » en Afghanistan (deux présidents investis le jour même). Ils demandent l’adoption d’une résolution du CSNU endossant l’accord de Doha avec les Talibans.

10 mars : l’Arabie saoudite déclenche un krach pétrolier et boursier.

10 mars : Joe Biden confirme son avance sur Bernie Sanders au cours des primaires démocrates.

10 mars : si la réforme constitutionnelle était adoptée, Vladimir Poutine pourrait effectuer deux nouveaux mandats.

10 mars : la Commission européenne tente de clarifier sa stratégie industrielle.

11 mars : Donald Trump annonce toute une série de mesures pour protéger l’économie américaine contre le coronavirus. Il ferme l’entrée aux États-Unis des étrangers venant d’Europe pendant 30 jours.

11 mars : la justice française (Cour de cassation) valide l’extradition d’un ingénieur iranien (Jalal Rohollanejad) détenu à la Santé vers les États-Unis. Son sort est entre les mains du premier ministre.

11 mars : au Liban, les manifestations continuent, la situation s’aggrave.

11 mars : l’OMS alerte sur le « niveau alarmant d’inaction de la communauté internationale » dans la crise du coronavirus.

11 mars : massacre dans deux villages peuls au Burkina Faso.

11 mars : Al-Qaida se dit prêt au dialogue avec les autorités maliennes.

12 mars : visite de Jean-Yves Le Drian à Alger.

12 mars : le Premier ministre libéral désigné pour diriger la Roumanie a jeté l’éponge, quelques heures avant le vote de confiance au Parlement, prolongeant l’impasse politique dans ce pays gouverné par une équipe intérimaire en pleine crise du coronavirus.

12 mars : l’armée américaine frappe une milice pro-iranienne en Irak après la mort de deux de ses soldats dans une base abritant des soldats de la coalition touchée par une trentaine de rockets.

12 mars : panique à Wall Street qui connait sa pire séance depuis 1987. On parle de « Coronakrach ».

12 mars : intervention télévisée du président de la République, Emmanuel Macron sur la crise du coronavirus.

13 mars : Donald Trump déclare l’urgence nationale aux États-Unis face au coronavirus.

13 mars : dans l’affaire de Karachi, Edouard Balladur sera jugé par la Cour de justice de la République.

13 mars : selon l’OMS, l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie de coronavirus.

13 mars : selon Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI, la crise du coronavirus peut accélérer le mouvement de déglobalisation (« un demi-tour dans la mondialisation »).

14 mars : extension de l’épidémie de coronavirus dans le monde.

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