Observatoire Géostratégique

numéro 284 / 25 mai 2020

ORIENT-ATIONS 281

PHA MISTRAL A MAYOTTE – LINFO.RE, 17 avril. Communiqué des FAZSOI : « Dans le cadre de la mission Résilience, et suite au débarquement des 66 militaires du sous-groupement tactique embarqué le 4 avril 2020 à Mayotte, le porte-hélicoptères amphibie (PHA) Mistral accompagné de la frégate Guépratte a mis le cap vers La Réunion. Du 10 au 13 avril, le groupe Jeanne d’Arc a réalisé une escale technique au port civil de La Réunion pendant trois jours, dont l’objectif majeur était le chargement de fret à destination de Mayotte pour soutenir les autorités locales dans la lutte contre le coronavirus et ses conséquences. Au total, 424 palettes ont été chargées au sein des hangars du porte hélicoptères, soit 233 tonnes d’eau et de denrées alimentaires (sucre, farine, conserves et surgelés), de masques et autres matériels sanitaires ainsi qu’un tractopelle, en moins de 18 heures. Durant les phases de chargement, les contacts avec l’extérieur ont été limités au strict nécessaire et toutes les mesures sanitaires ont été prises à bord comme à terre, dont le respect des gestes barrières, le respect des distances et le port des équipements de sécurité. Le Mistral et le Guépratte ont appareillé le lundi 13 avril au matin pour rejoindre Mayotte, le 16 avril aux alentours de 18h et y débarquer le fret. Le déchargement, toujours dans le respect des mesures barrières, a débuté ce jour, dès l’accostage du Mistral au ort de Longoni. La gestion du déchargement à Longoni a été traitée entre la Préfecture, le port et les différents prestataires, chargés d’acheminer les denrées et autres matériels médicaux vers leurs destinataires respectifs. Par la suite, le groupe Jeanne d’Arc pourrait continuer à réaliser des opérations de transport logistique dans la zone sud de l’océan Indien, en fonction des besoins des départements et des demandes de concours préfectorales ».
 
 
THUCYBLOG/NUMERO 31 : « Non, le pétrole n’a pas perdu toute sa valeur ! » – Keyyan Piram, 27 avril. Le lundi 20 avril, le cours du baril de pétrole brut texan – le West Texas Intermediate (WTI) – a connu une évolution pour le moins inhabituelle à la Bourse des matières premières de New York (NYMEX). Alors qu’il évoluait aux alentours de 20$ par baril la semaine précédente, son cours s’est effondré ce jour-là : il baissa de 18 à 10$ par baril durant la journée avant de plonger brutalement en fin de séance, passant non seulement en dessous de zéro dollar, mais s’établissant même à -37,63$ par baril à la clôture. Autrement dit, le baril de brut ne valait théoriquement plus rien, et si vous souhaitiez en acquérir, le vendeur était même prêt à vous payer 37,63$ pour que vous l’en débarrassiez !

Le lendemain, les titres des quotidiens évoquaient une chute historique des prix (-55,90$ en un jour !) et un pétrole ne valant désormais plus rien : « Historique : en chute libre aux Etats-Unis, le baril de pétrole est passé sous la barre de zéro dollar », Le Figaro, Paris ; « Le prix du pétrole américain s’effondre en dessous de zéro », The Times, Londres ; « Trop de pétrole : comment le baril en est arrivé à valoir moins que rien », New York Times, New York ; « L’or noir coûte moins qu’un café », La Stampa, Rome. Mais au-delà de ces titres accrocheurs, les journalistes restaient dans l’ensemble mesurés, soulignant qu’il s’agissait d’un phénomène artificiel lié aux mécanismes des marchés financiers. Quelques imprudents se sont toutefois empressés de commenter cela en y voyant un bouleversement majeur pour les marchés pétroliers, voire la fin annoncée du pétrole. Il n’en est rien : la situation est inédite, mais elle ne remet nullement en cause l’exploitation pétrolière et l’organisation des échanges ; simplement illustre-t-elle une chose qui n’est un secret pour personne, la forte volatilité des marchés pétroliers.

Les cours négatifs du WTI : un phénomène financier à très court terme

Pour bien comprendre ce qu’il s’est passé le 20 avril, il faut avoir en tête différents éléments sur le fonctionnement des marchés pétroliers. Premièrement, il n’y a pas un seul, mais plusieurs prix du pétrole, car il existe de multiples qualités de brut, vendues dans des places financières différentes ou de gré à gré, avec des dates de livraison plus ou moins éloignées. Par exemple, il y a un prix pour le baril de WTI négocié à New York pour une livraison à Cushing, Oklahoma le mois prochain, et un autre pour le baril de Brent de la Mer du Nord négocié à Londres pour une livraison en Europe dans trois mois. Ces prix sont fortement corrélés – dans tous les cas il s’agit de pétrole, mais des distorsions peuvent parfois apparaître.

Deuxièmement, sur les places financières comme le NYMEX, le pétrole s’échange sous forme de contrats à terme standardisés (futures), c’est-à-dire qu’on achète au moment de la transaction une quantité de pétrole qui sera physiquement livrée plus tard. Entre l’émission et l’échéance, ces contrats peuvent être achetés et vendus, donc changer de main, de nombreuses fois. Enfin, troisièmement, il y a parmi les acheteurs, des consommateurs de brut qui souhaitent effectivement prendre livraison du pétrole acheté (raffineurs, industriels, etc.), mais également des intervenants dont l’intérêt est strictement financier (spéculateurs, arbitragistes, hedgers, etc.) et qui n’ont pas vocation à consommer le pétrole acheté. Ils vont soit revendre leurs contrats avant échéance, soit prendre livraison du brut et le stocker pour le revendre plus tard ou ailleurs.

Le 21 avril arrivaient à échéance les contrats mensuels de WTI pour une livraison en mai. Or, en raison de la crise sanitaire du Covid-19 et de l’interruption des activités économiques qui en résulte, la consommation de pétrole a fortement diminué. La baisse de la demande a entrainé une baisse des prix, passés d’environ 50 à 20$ par baril entre février et avril 2020. Profitant des prix bas, les opérateurs ont constitué des stocks importants et disposent à présent de capacités de stockage réduites. Ainsi nombre d’intervenants se sont retrouvés avec des contrats WTI sur les bras juste avant l’échéance sans être en mesure de prendre physiquement livraison du pétrole acheté. Ils ont alors cherché à se débarrasser rapidement et à tout prix de leurs contrats, et faute d’acheteurs disposés à les reprendre, la valeur de ces contrats a plongé.

Mais le cours du WTI au 20 avril ne représentait pas la valeur du pétrole en général. Il représentait uniquement celle du brut américain livré à Cushing en mai. Il n’y avait pas d’acheteur pour ce pétrole, en ce lieu, et à cette date de livraison en particulier. Cependant ce même pétrole avait encore de la valeur à une date de livraison ultérieure, de même que le pétrole avait toujours de la valeur sur les autres marchés : le même jour, les cours des contrats WTI s’élevaient à 22$ par baril pour une livraison en juin, et à 30$ pour une livraison en décembre, montrant que les acheteurs anticipaient une remontée des prix lors des prochains mois ; par ailleurs, le Brent se négociait à Londres à 26$ par baril pour une livraison en juin.

Les cours négatifs du WTI furent donc un phénomène ponctuel et localisé, lié des contraintes logistiques : cela n’aurait pas eu lieu si les capacités de stockage étaient illimitées ou si le pétrole pouvait être exporté instantanément. Mais l’imminence de l’échéance des contrats et le délai proche de livraison ont précipité la chute des cours : cela ne laissait pas le temps pour un acheteur de trouver une solution de stockage, ni d’organiser le transport immédiat du brut acheté pour une exportation. Il y avait également une dimension spéculative dans cette chute : les détenteurs des capacités de stockage résiduelles – car il en restait – ont probablement retardé leurs achats pour laisser le cours plonger et pouvoir ensuite remplir leurs stocks à bon compte. Dès le lendemain, les cours du WTI remontèrent nettement, évoluant à 12-14$ par baril. Il n’est pas impossible que le phénomène des prix négatifs se répète aux prochaines échéances, mais il n’a pas vocation à devenir permanent : s’il devait se prolonger, la diminution de l’offre – car les producteurs n’auront plus d’intérêt à produire quelque chose qui ne vaut rien, ou la mise en place de solutions de stockage et de transport corrigeraient rapidement cette anomalie de prix.

Un contexte de prix très bas qui ne durera pas éternellement

Même s’il est ponctuel et localisé, le phénomène des cours négatifs témoigne d’un contexte de prix très bas du pétrole et d’une offre structurellement surabondante par rapport à la demande depuis plusieurs années. La rareté du pétrole est, rappelons-nous, à relativiser… Tandis que le baril se négociait entre 80 et 110$ par baril pendant la première moitié des années 2010, les prix ont chuté en 2014-16 pour évoluer entre 40 et 70$ durant la seconde moitié de la décennie. Cela s’explique par la conjonction de deux éléments : d’une part, l’offre mondiale a été stimulée par la période de prix élevés, encourageant les investissements pour le développement de nouvelles productions, notamment les pétroles non conventionnels d’Amérique du Nord ; d’autre part, la demande mondiale a été moins forte que prévue, du fait du ralentissement de la croissance économique de la Chine et d’autres pays émergents.

Or cette situation a été dramatiquement accentuée par la crise sanitaire du Covid-19. Les mesures de distanciation et confinement ont quasiment mis à l’arrêt les économies des pays industrialisés, provoquant une chute brutale de la demande. Les pays exportateurs de pétrole, attachés à leurs revenus pétroliers et à leurs parts de marché, se sont d’abord montrés réticents à réduire leur production. Début mars, l’Arabie Saoudite annonçait même vouloir lancer une guerre des prix en augmentant la sienne. Mais le marché pétrolier mondial se corrige par lui-même : l’effondrement des prix force les producteurs à réduire drastiquement leur production sous peine de devoir brader leur pétrole. L’accord conclu le 12 avril entre 24 pays exportateurs dits de l’OPEP+ (dont l’Arabie Saoudite et la Russie), pour une réduction coordonnée de la production à hauteur de 10 millions de barils par jour à partir de mai, arrive trop tard et sera sans doute insuffisant.

Les paroles d’Adele illustrent bien l’état d’esprit qui a dû animer les négociations de l’OPEP+ : « Le ciel tombe, alors qu’il s’effondre, nous restons debout, y faisant face tous ensemble »

Les prix du brut resteront certainement très bas ces prochains mois, au moins jusqu’à la fin de la crise sanitaire qui paralyse les économies industrialisées. La relance des activités redynamisera ensuite la demande et fera remonter les prix, mais il est fort possible qu’il y ait alors une crise économique et qu’il faille attendre un certain temps avant un retour à la normale. L’abondance de l’offre et les prix bas du pétrole favoriseront alors la croissance, procurant aux économies une énergie disponible et bon marché. La hausse de la demande résultante fera inévitablement remonter les prix à moyen et long terme. Cela amène deux observations.

Premièrement, loin de l’idée d’un « après-pétrole », l’effondrement actuel de la demande montre au contraire à quel point nos économies et notre mode de vie sont encore étroitement liés au pétrole, puisque l’arrêt de nos activités interrompt instantanément notre consommation, et leur relance profitera ensuite du pétrole bon marché. Il est probable que les énergies alternatives, propres mais coûteuses, seront négligées dans un premier temps par nos économies fragilisées, soucieuses de se relever rapidement.

Deuxièmement, la durée de cette période de prix très bas affectera durement les finances des pays exportateurs qui souffraient déjà de la baisse des prix de 2014-16. Or ces pays sont pour la plupart fortement dépendants de leurs revenus pétroliers sur lesquels reposent leurs équilibres politiques, économiques et sociaux. Les plus vulnérables sont susceptibles de connaître de graves tensions ces prochaines années : faillite des institutions, guerres civiles et conflit internationaux, tensions sociales, émergence sur leurs territoires de mouvements de guérilla ou d’organisations terroristes…

Actualités, ThucyBlog   http://www.afri-ct.org/2020/hucyblog-n-31-crise-sanitaire-du-covid-19-et-cours-negatifs-du-petrole-americain-non-le-petrole-na-pas-perdu-toute-sa-valeur/
 
 
EDGAR MORIN TOUJOURS EN GRANDE FORME – Guillaume Berlat. « C’est toujours un grand trait de la médiocrité que de ne pas savoir associer la méfiance et la clairvoyance » (Abel Bonnard). Clairvoyance qui fait tant défaut à notre élite. Heureuse et louable initiative que celle de nos quotidiens nationaux de faire appel, en ces temps de confinement imposé, à des valeurs sûres de la pensée pour disposer de leur analyse du monde d’aujourd’hui et de leur vision du monde de demain. Après les réflexions du philosophe allemand, Jürgen Habermas plus spécifiquement centrées sur l’Europe1, nous avons jugé opportun de livrer à nos lecteurs celles du sociologue et philosophe français, Edgar Morin publiées dans Le Monde2. Même si l’homme n’est pas de la première jeunesse (il est né en 1921), il pense encore vite et bien. Il décrit avec beaucoup de lucidité les travers de notre pays à la lumière de la crise du Covid-19 et esquisse avec beaucoup de clairvoyance quelques pistes de réflexion pour le futur. Rien à voir avec les banalités de notre brillantissime ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, enfonceur de portes ouvertes et commentateur de l’actualité, qui nous fait part de ses interrogations métaphysiques dans le même quotidien mais le lendemain : « Ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble au monde d’avant en pire »3. Il fallait oser le faire et il la fait. Revenons à ce que nous dit Edgar Morin en nous concentrant uniquement sur quelques grands axes d’étude d’un « monde à la fois incertain et tragique » et en reprenant le propos brut du sociologue pour prévenir toute erreur de mauvaise interprétation ! Nos fidèles lecteurs savoureront la clarté et la prescience du propos.

Crise sanitaire et irruption de l’imprévu. Pour Edgar Morin : « Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées. Pourtant on continue à prédire 2025 et 2050 alors qu’on est incapable de comprendre 2020. L’expérience de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. Or l’arrivé de l’imprévisible était prévisible, mais pas sa nature…De plus, j’était de cette minorité qui prévoyait des catastrophes en chaîne provoquées par le débridement incontrôlé de la mondialisation… Mais je n’avais nullement prévu la catastrophe virale… Mais en dépit cet avertissement public (celui de Bill Gates en 2012), rien ne fut fait aux États-Unis ni ailleurs. Car le confort intellectuel et l’habitude ont horreur des messages qui les dérangent ». Un grand classique de l’histoire des peuples et des hommes qui a encore de beaux jours devant lui.

Crise sanitaire et incertitudes. Notre sociologue poursuit sur sa lancée en rappelant que « cette épidémie nous apporte un festival d’incertitudes (sur l’origine du virus, sur ses éventuelles mutations, sur l’échéance de la régression de l’épidémie, sur les suites politiques, économiques, nationales et internationales des restrictions apportées par le confinement). Nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes… ». En un mot, et pour résumer de manière triviale la pensée complexe d’Edgar Morin, nous devrions savoir que nous ne savons rien.

Crise sanitaire et crise de la complexité. Edgar Morin nous livre encore un diagnostic pertinent sur les raisons de nos hésitations, nos erreurs : « Les connaissances se multiplient de façon exponentielle, du coup, elles débordent notre capacité de nous les approprier, et surtout elles lancent le défi de la complexité : comment confronter, organiser ces connaissances de façon adéquate en les reliant et en intégrant l’incertitude. Pour moi, cela révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculquée, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers. En effet, la révélation foudroyante des bouleversements que nous subissons est que tout ce qui semblait séparé est relié, puisqu’une catastrophe sanitaire catastrophise en chaîne la totalité de ce qui est humain. Il est tragique que la pensée disjonctive et réductrice règne en maîtresse de notre civilisation et tienne les commandes en politique et en économie. Cette formidable carence a conduit à des erreurs de diagnostic, de prévention, ainsi qu’à des décisions aberrantes… À mon avis, les carences dans les modes de pensée, jointes à al domination incontestable d’une soif effrénée de profit, sont responsables d’innombrables désastres humains dont ceux survenus depuis février 2020 ». Comment être plus clair sur les causes de cette nouvelle Étrange défaite ?

Crise sanitaire et limites de la science. Aujourd’hui, nous sommes les témoins des « carences de la pensée » mais aussi des impasses d’une certaine conception de la science. « C’est l’occasion de comprendre que la science n’est pas un répertoire de vérités absolues (à la différence de la religion) mais que ses théories sont biodégradables sous l’effet de découvertes nouvelles. Les théories admises tendent à devenir dogmatiques dans les sommets académiques, et ce sont des déviants, de Pasteur à Einstein en passant par Darwin, Crick et Watson, les découvreurs de la double hélice de l’ADN, qui ont fait progresser les sciences. C’est que les controverses, loin d’être anomalies, sont nécessaires à ce progrès. Une fois de plus, dans l’inconnu, tout progresse par essais et erreurs ainsi que par innovations déviantes d’abord incomprises et rejetées. Telle est l’aventure thérapeutique contre les virus. Des remèdes peuvent apparaître là où on ne les attendait pas. La science est ravagée par l’hyperspécialisation, qui est la fermeture et la compartimentation des savoirs spécialisés au lieu d’être leur communication…. La science vit de communications, toute censure la bloque. Aussi nous devons voir les grandeurs de la science contemporaine en même temps que ses faiblesses ». Une fois encore, Edgar Morin nous livre un diagnostic particulièrement bien vu d’une science que l’on a tendance à nous présenter comme infaillible alors qu’elle est humaine et donc faillible.

Crise sanitaire et défaillance de la régulation. « Une crise, au-delà de la déstabilisation et de l’incertitude qu’elle apporte, se manifeste par les défaillances des régulations d’un système qui, pour maintenir sa stabilité, inhibe ou refoule les déviances… La crise dans une société suscite deux procédures contradictoires. Le premier stimule l’imagination et la créativité dans la recherche de solutions nouvelles. Le second est soit à la recherche du retour à une stabilité passée, soit à l’adhésion à un salut providentiel, ainsi que la dénonciation ou l’immolation d’un coupable ». Et de poursuivre ainsi : « Dès lors, faute d’institutions internationales et mêmes européennes capables de réagir avec une solidarité d’action, les États nationaux se sont repliés sur eux-mêmes… » Edgard Morin en arrive à la partie problématique de sa démonstration « La crise sanitaire a donc enclenché un engrenage qui se sont concaténées. Cette polycrise ou mégacrise s’étend de l’existentiel au politique en passant par l’économie, de l’individuel au planétaire en passant par familles, régions… En tant que crise économique, elle secoue tous les dogmes gouvernant l’économie et elle menace de s’aggraver en chaos, pénuries dans notre avenir… La sortie du confinement sera-t-elle commencement de sortie de la mégacrise ou son aggravation ? … Quel sera l’avenir de la mondialisation ?… Les nations géantes s’opposeront-elles plus que par le passé ? Les conflits armés, plus ou moins atténués par la crise, s’exaspéreront-ils ? Y aura-t-il un élan international salvateur de coopération ?… ». Edgar Morin a l’humilité de poser des questions auxquelles il n’apporte pas de réponse mais éclaire ainsi notre chemin sur les problèmes auxquels nous aurons à trouver des solutions.

Crise sanitaire et « monde d’après ». Pour notre sociologue, « l’après-épidémie sera une aventure incertaine où se développeront les forces du pire et celles du meilleur, ces dernières étant encore faibles et dispersées. Sachons enfin que le pire n’est pas sûr, que l’improbable peut advenir… ». C’est un temps béni pour les prévisionnistes, si peu écoutés dans ces temps d’incertitude et d’imprévu.

« Le sociologue rompt le cercle enchanté en essayant de faire savoir ce que l’univers du savoir ne peut pas savoir, notamment sur lui-même » (Pierre Bourdieu). Force est de constater qu’avec sa démonstration, Edgar Morin est pleinement dans son rôle de clinicien de l’homme et de l’humanité, de passeur d’idées, de lanceur d’alerte. Une fois de plus, nous avons la preuve que le monde d’hier (honni par le monde d’aujourd’hui), qui nous promettait l’arrivée d’un monde nouveau, compte encore de brillants esprits qui nous font tant défaut dans la jeune génération. Celle qui est gavée de « fake news », de com’ à tout va, de conformisme de la pensée, de bling-bling insupportable. Celle dont on mesure la gestion catastrophique, pitoyable de la crise sanitaire par une élite aussi arrogante qu’incompétente4, si on la compare avec ce qui est fait Outre-Rhin5. Nous pouvons ainsi mesurer le contraste complet entre la réalité des problèmes tragiques du monde et les pseudo-solutions qu’on leur apporte dans les plus hautes sphères de l’État qui manquent à tout le moins de profondeur. Tout est erroné dans le macronisme alors que les sujets d’inquiétude ne manquent pas aux gens réfléchis qui sont de moins en moins nombreux et de moins en moins écoutés. À rebours de cette tendance mortifère, nous pensons qu’il est de notre intérêt général bien compris d’entendre et d’écouter ces voix non conformistes. C’est pourquoi, dans cette période de confusion des esprits, de métamorphose du vide, nous sommes extrêmement reconnaissant à Edgar Morin d’avoir éclairé notre lanterne en nous aidant à déchiffrer le monde d’aujourd’hui mais aussi celui de demain !

1 Guillaume Berlat, Un philosophe allemand explique l’Europe, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 avril 2020.
2 Nicolas Truong (propos recueillis par), Edgar Morin : « Cette crise devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat », Le Monde, 19-20 avril 2020, pp. 28-29.
3 Cyril Bensimon/Christophe Châtelot/Piotr Smolar (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « Nous assistons à une amplification des fractures », Le Monde ? 21 avril 2020, p.5.
4 Pierre Vermeren, La crise sanitaire, ordalie de la France déclassée, Le Figaro, 20 avril 2020, p. 23.
5 Éditorial, Covid-19 : les leçons de l’exemple allemand, Le Monde, 21 avril 2020, p. 28.
 
 
LE MULTILATÉRALISME PAR LES NULS – Ali Baba. « Si les journalistes étaient des funambules, il y aurait une forte mortalité dans la profession » (Coluche). C’est que dans la corporation des perroquets à carte de presse, on découvre au fil du temps, ignorants jouant les sachants, arrogants jouant les humbles, narcissiques jouant les altruistes… Et le pire est à craindre lorsque ces rigolos du clergé médiatique se piquent d’expertise, en particulier sur les questions internationales. Et nous disposons de quelques spécimens qui valent le détour tant leur suffisance n’a d’égal que leur insuffisance. Deux brillantissimes journalistes du très prestigieux torchon Le Monde s’essaient à traiter de la crise du multilatéralisme. Malheureusement, leur coup de génie se transforme en débâcle à l’aune du piètre résultat sur lequel débouche leur étude insignifiante.

UN COUP DE GÉNIE DE DEUX FOLLICULAIRES EN MAL DE RECONNAISSANCE

Alors que le buzz du microcosme nous présente le travail de nos grandes pointures du circuit médiatique comme une sorte d’exploit herculéen, nous en sommes encore très loin tant ce ne sont que deux grands bœufs dans notre étable qui labourent maladroitement un sillon qui n’a rien d’un long fleuve tranquille.

Deux grandes pointures du circuit médiatique

Au sein du prestigieux quotidien de référence que se veut Le Monde, qui est l’ombre de lui-même, la proportion des imbéciles est supérieure à la moyenne nationale. Souvent, ils se mettent à deux pour nous débiter leurs propres âneries ou pour répercuter celles des autres. Aujourd’hui, nous disposons d’un exemple concret d’un duo de choc qui s’essaie à disserter sur la crise du multilatéralisme sur deux pleines pages dans la rubrique intitulée « Idées »6. Ce qui ne manque pas de sel pour deux folliculaires qui en sont totalement dépourvus : le prétentieux Gaïdz Minassian (docteur en science politique, enseignant à Sciences Po, ancien chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), de 2008 à 2018. Expert associé au CERI pour la période 2018-2020 et 2020-20227) et l’inculte Marc Semo (Marc Semo a fait des études d’histoire (1974-1979) à l’EHESS. Il est, depuis 2008, rédacteur en chef au journal Le Monde, en charge de la diplomatie)8. Pour faire plus chic et choc, ils complètent leur opus magnum (nullum) par un entretien avec le professeur de sciences politiques à Sciences-Po Paris, Guillaume Devin, présenté comme « spécialiste du multilatéralisme » qui enfonce, avec panache, quelques portes ouvertes du genre « Il faut donc se donner les moyens de missions efficaces avec des organisations internationales mieux dotées et investies de plus d’autorité »9. Lesquelles, comment, par qui, avec qui, dans quels domaines… ? Nous ne le saurons pas aujourd’hui.

Deux grands bœufs dans mon étable10

En vérité, tout ceci n’est pas très sérieux, n’est pas digne d’un quotidien que les cabinets ministériels s’arrachent des 13 heures tous les jours sauf le dimanche à Paris. Ce n’est qu’une vulgaire reprise de la méthode du bon Docteur Coué. Un remake de la SDN au tournant des années 1939-1940 durant lesquelles les fameux apôtres de la paix nous vantaient les mérites du multilatéralisme genevois (pactomanie, diplomatie des laces et autres sornettes) alors que les bruits de botte se faisaient entendre au centre de l’Europe. On sait où cet aveuglement coupable a conduit l’Europe, le monde. À la deuxième catastrophe du vingtième siècle et à un monde en miettes. Rien que cela. Manifestement, Gaïdz Minassian et Marc Semo, nos deux grands boeufs dans mon étable sont de vulgaires amateurs qui se prennent pour des professionnels alors qu’ils n’en ont ni la culture internationale générale, ni la connaissance fine de la problématique du multilatéralisme en plein bouleversement11. Ni plus, ni moins. Le résultat de leur galipettes diplomatico-internationales était joué d’avance. L’illusion est une foi démesurée.

UN BIEN PIÈTRE RÉSULTAT CONCRÈT

C’est au pied du mur que l’on voit le maçon. À la fin du chantier, le mur est de guingois. Est-ce une surprise pour un superbe exercice de copier-coller qui manque de fil à plomb ? Que pouvait-on attendre de mieux qu’un simple inventaire à la Prévert ?

Un superbe exercice de copier-coller

Revenons à nos penseurs du XXIe siècle qui imaginent révolutionner la future grammaire des relations internationales ! La problématique de l’avenir du multilatéralisme est importante, plus particulièrement de nos jours, à condition de la poser clairement, de la traiter sérieusement en essayant d’aller de A à Z par une ligne droite, d’essayer de dégager quelques lignes de force permettant au lecteur non averti d’y voir un peu plus clair. Le moins que l’on puisse dire est que la cible est manquée si l’on est un tant soit peu exigeant, cartésien, attaché au sens du détail en se souvenant que « mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » (Albert Camus). Résultat : après avoir lui attentivement la prose de ces « toutologues » (Régis Debray) qui se parent des vertus de l’expertise, nous ne sommes pas plus avancés qu’avant. Le galimatias peine à masquer l’indigence de la pensée de ces messieurs qui ne possèdent pas leur sujet. Oubliant de nous expliquer ce que signifie le concept de multilatéralisme, confondant objectifs (la paix par le droit voulue par les rédacteurs de la Charte de San Francisco) et outils (le multilatéralisme en tant qu’écheveaux de normes et d’institutions) pour y parvenir, nos deux Rouletabille se noient dans un verre d’eau, pour ne pas dire dans un dé à coudre. En lieu et place de nous poser le problème (définition du concept de multilatéralisme, genèse, avatars au cours des 75 dernières années, crise structurelle depuis au moins deux décennies…), nos journaleux partent d’anecdotes qui ne présentent pas le moindre intérêt intellectuel et diplomatique (blocage actuel du Conseil de sécurité, déclarations lyriques du Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, accusations portées par Donald Trump contre l’OMS pour sa gestion de la crise du coronavirus, nouveau signe de la maladie du multilatéralisme…) pour nous expliquer que la crise du Covid-19 pourrait donner le coup de grâce au système porté sur les fonts baptismaux en 1945 par les Américains. Afin de donner corps à leurs chimères, nos deux journalistes d’opérette convoquent le gratin des universitaires parisiens : vieux (l’inoxydable et inénarrable Bertrand Badie) et plus jeunes (Alice Eckman, chercheuse sur l’Asie, Myriam Benraad, Jean-Vincent Holeindre, Julian Fernandez, Thomas Lindemann, historien) qu’ils ont vraisemblablement interrogés par téléphone, confinement oblige ! Chacun d’entre eux nous récite sa propre partition dans une cacophonie épouvantable, faute de chef d’orchestre à la baguette. Surtout, ils déclament leur approche purement conceptuelle qui n’a souvent qu’un rapport lointain avec une réalité dérangeante. Curieusement, les chercheurs de l’IFRI qui avaient consacré de très longs développements à la crise du multilatéralisme dans la dernière édition du Ramses (septembre 2019), n’ont été ni contactés, ni a fortiori cités. Pourquoi ?

Un vulgaire inventaire à la Prévert

Manteau d’arlequin, inventaire à la Prévert, bouillie pour les chats… Les qualificatifs ne manquent pas pour caractériser le résultat particulièrement décevant de ce voyage au bout du multilatéralisme. Comment pouvait-il en être autrement tant la démonstration manque de colonne vertébrale, de fil conducteur allant du passé au présent tout en imaginant le futur, embrassant la problématique du multilatéralisme dans toutes ses dimensions (universel et régional, politique et technique…). Les remarques d’universitaires brillants au demeurant restent très souvent théoriques et abstraites, faute pour ces intellectuels de connaissance concrète du monde multilatéral que seule une pratique longue et régulière (celles des diplomates ayant servi auprès d’organisations internationales ou de fonctionnaires internationaux souvent plus discrets que les premiers) permet. La qualité de la recherche s’en ressent. Pourquoi ne pas avoir fait appel aux résultats de l’expérience vécue de nos anciens ambassadeurs à New York ou à Genève ? D’Alain Dejammet12 à François Delattre, en passant par l’austère, Jean-Marc Rochereau de la Sablière qui s’est commis en 201713 et en 201814 sur le sujet ou le très médiatique et farfelu, Gérard Araud15. Et, il en existe bien d’autres qui pensent bien et juste dont il aurait fallu tenir compte. Nous aurions certainement disposé d’un éclairage important et intéressant d’une crise du multilatéralisme qui remonte au tournant de deux siècles et que ses deux énergumènes semblent seulement découvrir aujourd’hui. Ce qui en dit long sur leur connaissance superficielle des relations internationales, en général et du système multilatéral, en particulier16. On ne se décrète pas expert lorsque l’on se contente de survoler un sujet complexe. Fait manifestement défaut à nos deux folliculaires un sens de l’analyse en profondeur des réalités internationales, une connaissance aigüe de l’histoire proche et ancienne du monde, un goût pour la prospective scientifique et non celle de madame Irma des plateaux de télévision des chaînes d’abrutissement en continu. Une recherche digne de ce nom ne doit pas se limiter à une simple recension d’opinions d’universitaires. Elle doit présenter ses vues propres, une thèse au sens académique du terme.

DES « SAVANTS DE LA SCIENCE DES AUTRES » (Les employés d’Honoré de Balzac)

Le très fameux « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait » de Michel Audiard va comme un gant à ces ignorants des relations internationales. En son temps, leur indigente copie leur aurait valu un zéro pointé au 27 rue Saint Guillaume dans le septième arrondissement de Paris. Le texte est marqué au sceau de la confusion, du manque de cohérence, du pifométrique, de l’amateurisme… Il transpire de l’insuffisance de ces journalistes à la petite semaine qui fonctionnent au tout à l’ego. Ni plus, ni moins. En France, ceux qui ne savent pas, parlent et ceux qui savent, ne parlent pas. Ces deux zozos possèdent à l’évidence tous les talents requis et le carnet d’adresses germanopratin indispensable pour ajouter une nouvelle perle à la série intitulée « Le … (libellé du sujet) pour le nuls ». Son titre est tout trouvé : « Le multilatéralisme par les nuls ».

6 Gaïdz Minassian/Marc Semo, Le multilatéralisme à l’épreuve du coronavirus, Le Monde, Idées, 25 avril 2020, pp. 24-25.
7 https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/users/gaidzminassian
8 http://www.bibliomonde.com/auteur/marc-semo-2914.html
9 Gaïdz Minassian/Marc Semo (propos recueillis par), Guillaume Devin : « L’Organisation mondiale de la santé est encadrée par les États plus qu’elle ne les encadre », Le Monde, Idées, 25 avril 2020, p. 24.
10 J’ai deux grands bœufs, chanson de Pierre Dupont (1821-1870) interprétée dans les années 1960 par Marcel Amont.
11 François Bonnet, La paralysie du Conseil de sécurité menace l’ONU, www.mediapart.fr , 30 avril 2020.
12 Alain Dejammet, L’incendie planétaire. Que fait l’ONU ?, éditions du Cerf, 2015.
13 Jean-Marc Rochereau de la Sablière, Indispensable ONU, Plon 2017.
14 Jean-Marc Rochereau de la Sablière, Le Conseil de sécurité des Nations unies. Ambitions et limites, Larcier, 2018.
15 Gérard Araud, Passeport diplomatique. Quarante ans au Quai d’Orsay, Grasset, 2019.
16 Jean Daspry, Charge contre le multilatéralisme inefficace, www.prochetmoyen-orient.ch , 31 juillet 2017.
 
 
UN SALUTAIRE EXERCICE D’INTROSPECTION – Jean Daspry. « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue » (Socrate). Cette période de confinement volontaire prolongée devrait être un moment privilégié d’examen, de réflexion sur les maux de la société française, de la planète. Pourquoi en sommes-nous arrivés à cette crise gravissime et multiforme mise en lumière par un virus microscopique aux yeux bridés ? Le voulons-nous, le pouvons-nous, pour en tirer les leçons qui s’imposent et changer notre logiciel de pensée interne et externe ? Grâce à l’aide de penseurs, de citoyens, d’universitaires, nous allons nous lancer dans un bref exercice d’introspection portant sur une France humiliée, une Europe ridiculisée, une mondialisation piétinée. Exercice d’introspection (observation, analyse des sentiments, de ses motivations par le sujet lui-même) sans lequel un rebond dans le monde d’après, dans de bonnes conditions, est inenvisageable, impossible !

UNE FRANCE HUMILIÉE

Même si comparaison n’est pas raison, un minimum de comparaison s’impose. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas à notre avantage. Comme le souligne Jacques Julliard : « Or pour nous autres Français, une telle comparaison n’est pas seulement accablante, elle est humiliante 17». L’éditorialiste poursuit sa réflexion sur le constat de tous nos errements comparés à la vertueuse Allemagne18. Sans parler de l’accumulation des décisions et des recommandations contradictoires de l’exécutif sur les élections municipales, les tests, les masques, la prolongation du confinement des personnes âgées, les conditions de la rentrée scolaire, la carte de France en rouge/orange/vert. Il y a peu encore, nos dirigeants se rengorgeaient de la qualité du système français de santé. En dépit de cette débâcle, nous assistons à un « festival d’autosatisfaction » de notre « landerneau jacassant ». Aujourd’hui, nous mesurons les limites de la démocratie française : poids excessif de l’impôt ; bureaucratie omniprésente ; industrie exsangue… Caractéristiques d’un « royaume d’idéologues sans prise sur le réel » dirigé par « deux intarissables bavards » (Emmanuel Macron et Édouard Philippe). La France est à ranger dans la catégorie peu enviée des « pays archaïques, insouciants, anarchiques qui déguisent sous le prétexte de l’amour de la liberté leur propension à la pagaille et leur résignation au sous-développement ». On l’aura compris, la crise sanitaire démontre, une fois encore, que le roi (Jupiter) est nu en dépit de ses énormes prétentions à réformer la France.

Or, cette France reste toujours le meilleur thuriféraire d’une Europe ridiculisée.

UNE EUROPE RIDICULISÉE

Quel changement de discours depuis le début de l’année 2020, celle du RAT DE FER dans le calendrier chinois ! Ceux-là même qui affirmaient avec tant d’assurance et à tout bout de champ que « l’Europe nous protège ! » se penchent aujourd’hui à son chevet, craignant qu’elle ne succombe au coronavirus. Faudrait savoir ! Elle nous protège ou elle doit être protégée ? De quoi nous protégeait-elle donc si elle s’effondre au moment du danger ? Elle ne nous protégeait pas et ils n’auront pas su la protéger19. Malheureusement, les mauvaises habitudes semblent à voir la vie dure à Bruxelles et dans les capitales des États membres20. On n’aurait pu penser que, en matière d’Union européenne, « rien ne serait plus comme avant ». Mais il en va de la concurrence libre et non faussée comme de l’Immaculée conception : les dogmes demeurent intangibles par définition, et même une épidémie mondiale ravageant nos sociétés semble bien incapable de les faire vaciller. Malgré quelques initiatives bouleversant ses certitudes – action volontariste de la Banque centrale européenne mettant entre parenthèses les règles d’équilibre budgétaire -, l’Union européenne semble déjà impatiente de revenir à ses fondamentaux : décision de la Commission de confier à BlackRock le soin d’élaborer un rapport sur l’intégration de l’écologie dans la supervision des banques ; entretien édifiant de la vice-présidente de la Commission, Margrethe Vestager à l’Opinion sur le respect des règles de la concurrence…21 Bref, rien de nouveau pour l’Europe des marchands.

Or, cette Europe reste toujours attachée à une mondialisation martyrisée.

UNE MONDIALISATION PIÉTINÉE

Si la pandémie du Covid-19 a eu au moins un effet positif, c’est bien celui de dessiller les yeux des adorateurs bornés d’une mondialisation sans foi ni loi22. Souvenons-nous que ces idiots utiles n’ont eu de cesse de nous la présenter comme une « mondialisation heureuse » (Alain Minc) !23 Aujourd’hui, la perspective change du tout au tout. Comme nous le rappelle le professeur Jacques Fontanel, l’heure aux illusions de la mondialisation et à l’oubli des services publics.

Les illusions de la mondialisation. Après l’effondrement de l’Union soviétique, le processus de globalisation économique semblait inéluctable, encouragé par la plupart des Etats et soutenus par les économistes libéraux lesquels insistaient pour déréglementer, déréguler, décloisonner les économies nationales et la finance internationale. Une croissance économique optimale devait en résulter qui profiterait à l’ensemble des pays par l’effet du « ruissellement » des revenus des riches vers les pauvres, faisant ainsi reculer la famine et la faim, au moins à long terme. Les guerres deviendraient de plus en plus improbables car les interdépendances économiques réduiraient les occasions de conflits armés. Cette analyse, fondée sur des hypothèses héroïques, n’a pas été confirmée par les faits. Les violences guerrières, civiles, militaires ou économiques, n’ont pas disparu (Irak, Afghanistan, Libye, Yémen, Syrie, Iran, etc..) et les menaces des « rogue states » et du terrorisme n’ont pas disparu. Les Etats ont subi une contestation croissante de leur rôle, notamment dans l’ordre économique. Et le reste est à l’avenant.

L’oubli des services publics. Les firmes multinationales exercent une influence considérable sur les institutions publiques, car elles ont le pouvoir de financer les campagnes électorales, de contrôler l’information (télévision, journaux, internet, données des Etats) et d’exercer un lobbying efficace dans toutes les instances nationales et internationales. Elles peuvent s’offrir, à grand prix, les meilleures intelligences pour défendre leurs intérêts, grâce aux passages d’un emploi du service public vers le secteur privé, et vice versa, de leurs affidés. Les Etats des « paradis fiscaux » commercialisent leur souveraineté. Ils offrent aux firmes multinationales des avantages fiscaux importants. Ce sont d’ailleurs parfois les mêmes Etats, qui au nom de la rigueur financière, ne souhaitent pas soutenir les pays qu’ils ont parfois ainsi délestés de leurs plus gros contribuables. Lorsqu’il y a crise, les Etats interviennent et injectent des financements dans les banques pour relancer l’économie. C’est une période d’austérité pour les citoyens, mais les grandes entreprises réussissent alors à redévelopper leurs profits et les dividendes de leurs actionnaires, sans qu’il y ait rétribution de l’assurance que l’Etat représente pour leur éviter une banqueroute (To big to fail). Si je gagne, je prends tout pour moi, si je perds les Etats compenseront les pertes pour moi.  Il en résulte que les Etats sont fortement endettés, ce qui les conduit à réduire le niveau global de protection des citoyens. Le profit des entreprises comme seule politique publique est un échec. La théorie (le slogan ?) erronée du ruissellement a encore frappé !24

Or, cette mondialisation nous conduit à la catastrophe planétaire.

« Regarde en toi, là se trouve la source de tout bien » (Marc-Aurèle). Quand voudrons-nous bien faire des intérêts supérieurs de notre pays notre boussole dans la tempête ? Voulons-nous prévenir le naufrage, le désastre à venir ? Voulons-nous nous donner les moyens de répondre aux demandes légitimes des citoyens par beau temps mais aussi par gros temps comme celui que nous connaissons depuis le début de l’année 2020 ? Notre Noblesse d’État est-elle disposée à confesser la liste de ses multiples forfaits, de ses erreurs incompréhensibles, de ses contradictions objectives, de ses concours de rodomontades, de ses compromissions coupables ? Rien n’est moins sûr. Les citoyens droits comprennent difficilement les intrigues embrouillées à la sauce jupitérienne. La verticalité du pouvoir aggrave le mal français surtout lorsque sa démesure ne tolère pas la contradiction. Une évidence s’impose : sans un salutaire exercice d’introspection dans les mois et les semaines à venir sur le nouvel ordre mondial à réinventer25, nous nous promettons des lendemains qui déchantent.

17 Jacques Julliard, Et si on essayait le patriotisme ?, Marianne, 24-30 avril 2020, p. 4.
18 Romaric Godin, Économie : pourquoi l’Allemagne semble faire mieux, www.mediapart.fr , 24 avril 2020.
19 Denis Monod-Broca, Une Europe à refonder, Marianne, 24-30 avril 2020, p. 56.
20 Sylvie Kauffmann/Virignie Malingre/Jean-Pierre Stroobants, Les « somnambules » de l’Europe, Le Monde, 2 mai 2020, pp. 22-23
21 Hadrien Mathoux, Les dogmes ont la vie dure, Marianne, 24-30 avril 2020, p. 37.
22 Jean Daspry, Coronavirus et démondialisation, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 mars 2020.
23 Guillaume Berlat, Mondialisation heureuse, balkanisation furieuse, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 mars 2019.
24 Jacques Fontanel, La globalisation atteinte du coronavirus : inégalités, égoïsme, ploutocratie, insécurité, http://www.afri-ct.org/2020/thucyblog, Thucyblog n° 30, 23 avril 2020
25 Éditorial, Un ordre mondial à réinventer, Le Monde, 2 mai 2020, p. 33.
 
 
DU RIFIFI CHEZ LES INUITS – Jean Daspry. « Les Etats-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation. » (Oscar Wilde). On savait le 45ème président des États-Unis, Donald Trump un peu coquin, un peu taquin. Toujours le bon mot au coin des lèvres pour détendre l’atmosphère et faire grincer des dents ses adversaires. Il n’est jamais là où on l’attend. On pense qu’il s’affaire sur la gestion de la pandémie de Covid-19. Vous n’y êtes pas. Il pense stratégie, défense, sécurité du peuple à la destinée manifeste. Pandémie ou pas, le président américain n’est pas du genre à renoncer facilement à ses lubies, surtout lorsqu’elles se présentent sous forme d’épreuve de force avec la Chine. Il réclame des réparations à Xi Jinping pour avoir diffusé un virus à la planète entière. Mais, il s’est aussi mis en tête depuis l’été 2019 d’ajouter une étoile de plus à la bannière étoilée. Il imagine faire main basse sur un petit territoire, propriété du Royaume du Danemark, le Groenland26. De quoi parle-t-on ? Que veut l’Oncle Sam ?27

À QUOI RESSEMBLE LE GROENLAND ?

Le Groenland est un pays constitutif du Danemark et un territoire d’outre-mer associé à l’Union européenne, situé entre les océans Arctique et Atlantique, au nord-est de l’Amérique du Nord. Bien qu’appartenant physiquement au continent nord-américain, le Groenland a été politiquement et culturellement associé à l’Europe – en particulier à la Norvège et au Danemark, les puissances coloniales, ainsi qu’à l’île voisine d’Islande – pendant plus d’un millénaire.

Le Groenland est la deuxième plus grande île du monde. Plus des trois quarts de son territoire sont couverts par une calotte glaciaire très épaisse, qui peut atteindre 3000 mètres d’épaisseur ! Cependant l’été, le territoire libre de glace est estimé à 410 449 km2.

Administré depuis le Danemark, la situation politique est en train d’évoluer vers plus d’autonomie dans plus de domaines de compétences locales. En effet, les Groenlandais veulent accéder, petit à petit, à l’indépendance. Peu exploitées, les richesses naturelles semblent abondantes d’après des études préliminaires : pétrole et gaz, minerais. L’exploitation économique de l’Arctique n’a pratiquement pas commencé, et les réserves éventuelles sont énormes. Quelles peuvent être les conséquences de cette exploitation sur l’environnement très bien conservé de ce pays ? Mais peut-on en vouloir à un peuple qui vit dans une précarité tant économique que climatique de chercher à améliorer son sort par l’exploitation de ses richesses ? La totalité de la population vit sur le littoral, dans des petites villes et des campements. En effet, une partie du littoral reste sans glace en été, ce qui permet même quelques élevages de moutons dans le sud-ouest. Il y a même un golf à Kangerlussuaq ! La densité de population est extrêmement faible, 0,026 habitants au km2.

La population globale régresse depuis quelques années, car beaucoup de gens émigrent vers le Danemark. La qualité de vie et les conditions matérielles y sont plus avantageuses qu’au Groenland.

Enfin, la base militaire de l’US Air Force de Thulé (Pituffik), dans l’extrême nord, reste un maillon important de la chaîne de radars du NORAD et ne regroupe plus que 103 personnes (2016) chargées de surveiller l’activité d’éventuels missiles lancés contre l’Amérique du Nord. Durant les années 1940-1980 et durant la guerre froide, il y avait eu jusqu’à 10 000 personnes environ, principalement des militaires étatsuniens et canadiens. La ville de Qaanaaq avait été construite à une centaine de kilomètres au nord afin d’héberger les populations locales évincées de leurs terres ancestrales pour la construction de la base. Enfin, le Groenland est le pays des aurores boréales, ce magnifique phénomène qui attire de plus en plus de touristes28.

QUE VEUT L’ONCLE SAM ?

Souvenons-nous, qu’en août 2019, Donald Trump, homme d’affaires, avait proposé d’acheter le Groenland au Danemark ! Ce dernier s’y était opposé, qualifiant le projet « d’absurde ». L’homme à la mèche blonde n’est pas homme à se laisser décourager par pareille rebuffade. Désormais, il adopte la méthode plus sournoise : le versement d’une généreuse aide financière au Groenland que Copenhague découvre par la lecture d’une tribune de l’ambassadrice américaine au Danemark, Carla Sands, proche du président américain. Avec Carla, vous l’aurez compris, c’est du sérieux. Surtout, lorsqu’elle met en avant des raisons altruistes : sécurité et développement durable. Pour donner corps à la chimère, la diplomate met en avant les visées militaristes de la Russie dans la zone et les appétits miniers de la Chine, très présente dans ce secteur. On l’aura compris, les Américains ne veulent que du bien au Groenland. Ils s’intéressent, plus que jamais, à « développer son plein potentiel, à ouvrir de nouveaux marchés, accroître le tourisme durable et fixer e nouveaux standards de développement dans la région ». Au passage, ils auraient proposé aux Groenlandais un petit cadeau d’environ 11 millions d’euros dans le cadre d’une coopération s’inscrivant « dans le cadre légal et contractuel applicable » qui prendrait la forme « de conseil et d’assistance fournie par des experts américains ainsi que par le biais des programmes existants, dépendant du département d’État américain ». Comprenne qui pourra ! À Copenhague, les avis sont partagés. Pour faire pièce à l’entrisme américain, les Danois envisagent de faire les yeux doux au Groenland.

« Les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison » (Blaise Pascal). Il est toujours utile de ne pas sous-estimer la dimension passionnelle dans la pratique des relations internationales. L’unilatéralisme américain n’a rien de nouveau, il est même une constante de la politique étrangère américaine. Le ridicule ne pourra que croître avec le temps. La réalité, on le sait, a pris l’habitude de dépasser la fiction. C’est pourquoi, il faut prendre au sérieux l’initiative américaine. On sait que la société se transforme toujours pendant les crises. L’on sait que ces évolutions pittoresques ne doivent pas masquer l’essentiel : la permanence d’une action volontariste peut soulever les montagnes. Dès lors, une question est clairement posée : les antagonismes l’emporteront-ils sur les connivences ou bien le contraire ? L’avenir n’appartient à personne. Le moins que l’on puisse dire est que Donald Trump, surtout s’il effectuait un second mandat, nous promet à l’évidence du rififi chez les Inuits.

26 Anne-François Hivert, L’offensive de charme de Donald Trump au Groenland, Le Monde, 29 avril 2020, p. 9.
27 Slim Allagui, Trump poursuit son offensive de charme au Groënland, Le Figaro, 30 avril 2020, p. 27.
28 https://www.populationdata.net/pays/groenland/
 
 
EUROPE : AU DIABLE L’AVARICE ! Guillaume Berlat.

« Moins de dogmes, moins de disputes ; moins de disputes, moins de malheurs » (Traité sur la tolérance, Voltaire).

LE TEMPS DU CONSTAT OBJECTIF D’UN MONDE DANS TOUS SES ÉTATS

Telle pourrait être l’une des conclusions provisoires que l’on pourrait tirer de la crise du Covid-19 ! Hier, le monde était gouverné par quelques dogmes intangibles : globalisation ou mondialisation à la chinoise, libre-échange, libre circulation, multilatéralisme, Union européenne protectrice, Alliance atlantique irremplaçable, hyperpuissance américaine, Chine généreuse, Russie prédatrice, … Et la liste est loin d’être exhaustive. Aujourd’hui, tous ces dogmes, et la liturgie qui les accompagnait, sont mis à mal, pour certains foulés aux pieds dans le monde en transition que nous traversons. Déglobalisation29, replis nationalistes, contrôle des échanges et des frontières, minilatéralisme30, crise existentielle de l’Europe et de l’OTAN, effacement de l’Amérique, Chine égoïste, Russie incontournable… semblent être les nouveaux dogmes du monde du et de l’aprèsCovid-19. Comme quoi, un virus microscopique peut modifier plus en profondeur et plus promptement la structure de l’édifice mondial que de multiples guerres ou de lénifiantes déclarations de l’ONU ou de l’UE. Est-ce vraiment une surprise pour tous ceux qui essaient de réfléchir à la problématique des relations internationales en s’inspirant du philosophe Henri Bergson : « Nous ne percevons, pratiquement, que par le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir ». Que nous apprend la connaissance des relations internationales ?

LE TEMPS DES REMISES EN CAUSE GLOBALES DES DOGMES D’HIER

« Dogmes et liturgies n’apparaissent-ils pas comme les deux facettes d’un phénomène qui influence indubitablement la conduite des relations internationales en cette deuxième moitié du XXe siècle et en ce début de XXIe siècle ? N’assisterait-on pas aujourd’hui à une révolution copernicienne qui conduirait à un reniement des dogmes ayant sous-tendu les relations internationales tout au long des dernières décennies ? Ne s’accompagne-t-elle pas d’une remise en cause des liturgies qui ont rythmé la pratique de la diplomatie ? Si tel était bien le cas, quelles seraient les conséquences de cette rupture sur l’avenir des relations internationales ? Souvenons-nous que l’on finit toujours par perdre ce que l’on a refusé de définir »31. Et, c’est bien à quoi nous assistons aujourd’hui à la faveur de l’émergence du « monde d’après ». Les dogmes du passé sont purement et simplement contournés avant, peut-être, d’être définitivement remplacés par de nouveau dans un avenir proche. L’Union européenne, forteresse imprenable des normes et des procédures, n’échappe pas à la règle sous la pression d’un microscopique virus aux yeux bridés.

LE TEMPS DU DÉVIATIONNISME BUDGÉTAIRE EUROPÉEN

Ne sommes-nous pas au cœur de cette problématique en prenant connaissance des plus récentes informations en provenance de Bruxelles ?32 Alors que la crise économique s’amplifie au sein de l’Union européenne, annonciatrice d’une crise financière et d’une crise sociale sans ampleur, le monde s’efface sous nos pas. Si prompte à être la gardienne intraitable de l’orthodoxie budgétaire (la mise en œuvre des fameux critères de Maastricht), la Commission européenne aligne les milliards sur la table pour venir en aide aux États en difficulté. Tous les mécanismes existants (mécanisme européen de stabilité et autres) sont de sortie. Chaque jour, l’on nous annonce de nouveaux chiffres de plus en plus énormes, qui hier encore, étaient considérés comme improbables, au mieux, comme hérétiques, au pire. Les déficits budgétaires sont tolérés alors qu’hier ils valaient condamnation, poursuites, voire sanctions aux délinquants financiers plus particulièrement actifs au sud du continent (les fameux pays du « Club Med »). C’est à n’y plus rien comprendre au royaume de l’orthodoxie à l’allemande ou à la nordique. Désormais, une autre question est soulevée par certains rabat-joie : « Quand la France et les autres pays européens rembourseront-ils les 750 milliards, au moins, de dettes contractées auprès de la Banque centrale européenne (BCE) pour amortir la crise du coronavirus ? »33. Les meilleurs experts se perdent en conjectures. Même avec beaucoup d’imagination financière, ils ne voient pas comment un État déjà insolvable pourrait se sortir de pareil guêpier. Ils en sont réduits à échafauder les plans les plus iconoclastes pour résoudre la quadrature du cercle : continuer à prêter vraisemblablement à fonds perdus alors que le traité de Maastricht, Bible et ses prophètes du siècle passé, interdit toute annulation de dettes par la BCE. La meilleure solution consisterait à renégocier l’infâme traité pour pouvoir faire tourner la planche à billets afin de financer les déficits budgétaires. Mais l’unanimité ferait défaut tant les fourmis du nord ne veulent pas payer pour les cigales du sud. Autre piste : ces dettes, qui ne peuvent être annulées, seraient détenues par la BCE qui essaierait de les placer. Mais, les investisseurs, qui ne sont pas des philanthropes, réclameraient de forts taux d’intérêts au prix de leur courage. Ce serait ruineux pour les États empruntant à 0%. Les crânes d’œuf de la BCE, qui ne manquent pas du sens de la créativité financière, s’amusent à réinventer la cavalerie. In fine, la dette Covid-19 pourrait se voir réserver le même sort que les fameux emprunts russes. Avis aux amateurs !

« Les faits ne cessent pas d’exister parce qu’on les ignore » (Aldous Huxley, Note sur le dogme). Aujourd’hui, le monde change à une vitesse « V »34. Mais, la crise du Covid-19, n’est que le révélateur de tendances profondes déjà anciennes, pour bon nombre d’entre elles. Tendances dont nos dirigeants s’évertuaient à ignorer ou à minorer la gravité par conformisme intellectuel ou par lâcheté. La fameuse politique du chien crevé au fil de l’eau. Les faits son têtus et comme se plaisait à le marteler le général de Gaulle : « Il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités » (1965, il y a déjà plus d’un demi-siècle). La seule question est de savoir s’il faut subir ou agir pour opérer la révolution copernicienne dans la grammaire des relations internationales dont nous sommes les observateurs attentifs. L’Union européenne serait bien inspirée de se livrer à un véritable travail d’anticipation pour ne pas se trouver dépourvue lorsque la bise sera venue. Après avoir été attachée à sa cassette tel Harpagon dans l’Avare, la Commission européenne effectue un virage à 180% en décrétant au diable l’avarice !

29 Marie Charrel (propos recueillis par), Olivier Blanchard : « Cette crise va renforcer la déglobalisation », Le Monde, 28 avril 2020, p. 16.
30 Philippe Bernard/Carrie Nooten, L’ONU, symbole du désordre mondial, Le Monde, 30 avril 2020, pp. 18-19.
31 Guillaume Berlat, Vers la fin des dogmes et des liturgies dans les relations internationales ? Le futur recomposé, Annuaire français de relations internationales, 2019, vol XX, juin 2019, Université Panthéon-Assas/Centre Thucydide, pp. 97 à 112.
32 Sylvie Kauffmmann/Virginie Malingre/Jean-Pierre Stroobants, Les « somnambules » de l’Europe, Le Monde, 2 mai 2020, pp. 22-23.
33 H.M., L’Europe à perpète, Le Canard enchaîné, 29 avril 2020, p. 3.
34 Éditorial, Un ordre mondial à réinventer, Le Monde, 2 mai 2020, p. 33.
 
 
LETTRE OUVERTE DE ROGER AKL AUX AUTORITES LIBANAISES : 

Lettre ouverte à leurs Excellences libanaises, le Président de la République, le Président du Conseil, le ministre du tourisme et le ministre des finances.

Lutte contre la corruption au Liban et problèmes de l’Office de Tourisme de Paris.

Avec le vote de confiance pour le nouveau gouvernement d’union nationale, la commission des finances au Parlement libanais, sous la direction des députés Kanaan et Fadlallah, a commencé son combat contre la corruption dans les organismes de l’Etat au Liban, dont l’embauche coûteuse de partisans, pour gagner des voix.

Bravo à nos deux députés pour leur courage. Mais il y a aussi une autre façon de faire de la corruption et c’est dans la privatisation d’organismes, surtout à l’étranger, tout en gardant l’organisme, créant ainsi double emploi et défauts de paiement. C’est le cas de l’Office de Tourisme de Paris.

En effet, en 2018, le ministre du Tourisme, Avedis Guidanian est venu en France charger une société privée de faire le travail de l’Office du Tourisme libanais à Paris, sans même prévenir son directeur Serge Akl, tandis que l’Office restait sans budget a part les loyers pendant plus de huit mois et ils ne furent payés que par ”intervention du ciel” auprès du ministre des finances. Entretemps, l’administration française intervint, coupant leurs électricité, internet et téléphone et réclamant (au directeur) la paie due au directeur et à la secrétaire.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement ”d’union nationale” (sic) a été finalement nommé, le ”petit oiseau” nous raconte que le ministère du Tourisme n’a pas demandé au ministère des finances un quelconque budget pour l’Office du Tourisme alors qu’avec la nouvelle loi française, le ministère français des finances va prendre les impôts à la source et va donc les réclamer à ce pauvre organisme, lequel n’a même pas l’argent pour payer les loyers, l’électricité, le téléphone et l’internet.

Est-ce le moment de faire scandale en France alors que va se préparer à Paris l’aide au Liban sous l’appellation ”Cèdre” ?

Ne vaudrait-il pas mieux décider de choisir entre garder l’Office du Tourisme ou le fermer légalement, suivant la loi du pays d’accueil, et le remplacer par des sociétés privées qui feront de suite accuser ceux qui les embaucheront, surtout les ministres, de corruption et de prise de commission.

C’est pour cela que la décision doit être bien étudiée, peut-être même avec les gouvernements intéressés, en prenant même conseil du directeur de l’Office à Paris, surtout si on veut garder l’Office, car on ne peut pas créer contradiction entre lois libanaises et lois françaises, comme cela est arrivé, comme le fait que l’Office ne peut pas rendre l’argent de l’année précédente quand il doit payer les dus de l’année en cours.

De même un ministre des finances libanais ne peut pas changer une décision d’un précédent ministre des finances (Siniora en l’occurrence) et diminuer les salaires des employés, en France, ce qui a provoqué des problèmes au directeur de l’Office car il ne pouvait qu’obéir à la loi française.

Veuillez agréer, Excellences, mes salutations distinguées.

Roger Akl

il faut arrêter les dépenses inutiles dont les privatisations car elles sont incontrôlables et permettent les commissions, c’est pour cela qu’elles ont mauvaise presse, tandis que les organismes gouvernementaux peuvent être contrôlés, même vingt ans après, comme les 11 milliards dépenses par les gouvernements Siniora. Un jour on parlera d’autres dépenses, par lesquelles certains ont fait fortune, en les confiant a des sociétés privées, et en detruisant le Liban. Le pis est de vouloir remplacer les organismes d’Etat a l’étranger, ce qui cree des soupçons et des problèmes inutiles aujourd’hui surtout ou tout le monde soupconne tout le monde et ou les ennemis du Liban et de son indépendance sont aux aguets.
 
 
GEORGES CORM NOUS DIT : « UNE LONGUE BATAILLE… » – Rébellion, 1er mai.  

Comment le Liban est touché par l’épidémie de Covid-19 ? 

Au Liban, nous avons un excellent ministre de la santé, lui-même pharmacien de profession qui a très bien organisé la gestion de l’épidémie où les personnes atteintes de la maladie sont soignées dans un hôpital gouvernemental situé à Beyrouth avec un personnel très dévoué et compétent. Certains hôpitaux privés ont été accrédités aussi pour recevoir des malades. Les Libanais à l’extérieur du Liban qui sont rentrés avant la fermeture de l’aéroport ont été mis en quarantaine dans un hôtel à Beyrouth et confinés à leur chambre pour deux semaines.

Comment expliquer la crise économique grave que traverse le pays ? 

C’est une longue histoire, mais pour faire court, c’est le résultat de trente ans du pillage du pays par l’ancien premier ministre assassiné, Rafic Hariri, patronné et couvert par Jacques Chirac et l’Arabie saoudite. Un système monétaire absurde avait été mis en place ayant favorisé une forte dollarisation de l’économie (70%) où l’on pouvait facilement emprunter des dollars à 6% ou 7% et les placer en bons du trésor en livres libanaises à des taux qui ont atteint jusqu’à 40% en 1995. Tout ceci avec un taux de change fixe ! Cela a été la curée et l’origine d’une dette odieuse qui a atteint l’équivalent de 150% du PIB en septembre 2019, lorsqu’un nouveau premier ministre issu du milieu universitaire a suspendu le paiement de la dette qualifiée d’odieuse.

Ce schéma d’une pyramide Bonzi à la mode de l’escroc Madoff a bien marché. Il a été alimenté par l’épargne de beaucoup d’émigrés libanais ayant de la famille au Liban, jusqu’au moment où il a fallu se réveiller par l’effondrement complet du système bancaire dont la banque centrale libanaise avec à sa tête depuis 1991 le même gouverneur a été totalement responsable.

Par ailleurs, Rafic Hariri durant son mandat avait signé des accords de libre échange en pagaille avec les pays arabes dont la plupart subventionnent lourdement leurs exportations ce qui n’est pas le cas au Liban. Les taux de croissance de l’économie libanaise ont été ridiculement bas pour un pays sortant en 1991 d’une longue guerre civile de 15 ans. Bouffonnerie suprême, la première mesure prise par M. Hariri père à l’issue de la guerre fut de baisser de façon drastique le taux progressif de l’impôt sur le revenu qui atteignait 43% dans les années 1970 pour en faire un impôt « progressif » allant de de 2% à 10% !

De plus, le Liban est une « bancocratie » de type maffieux avec des relations incestueuses entre les banques et les dirigeants communautaires du pays.

Quelles sont les origines de la contestation sociale qui refait surface actuellement ? 

La politique économique menée ces trente dernières années sous la conduite de Rafic Hariri puis de son fils Saad est responsable de l’aggravation du taux de pauvreté au Liban, de plus il y a eu l’afflux de réfugiés syriens qui acceptent de travailler à de très bas salaires et donc font perdre leurs emplois aux salariés libanais. L’Union européenne et les Etats-Unis ont interdit tout contact du gouvernement libanais avec le gouvernement syrien pour le retour des réfugiés dans les zones de la Syrie où il n’y a plus d’opérations militaires. Il y a quelques retours qui se font volontairement, aidés par le Hezbollah qui comme on le sait est très présent en Syrie.

Enfin, le confinement imposé par l’épidémie de Corona a arrêté la plupart des activités économiques, faisant perdre leur emploi à de très nombreux salariés. On estime aujourd’hui que plus de 50% de la population libanaise vit au-dessous du seuil de pauvreté.

Existe-t-il une possibilité de sortie de crise ? Un mouvement révolutionnaire pourrait être une alternative ? 

Nous avons connu avant l’apparition du virus et le confinement un formidable mouvement d’émancipation du système communautaire animé par les classes moyennes essentiellement. Ce mouvement s’est concrétisé par l’occupation durant deux mois du centre de la capitale, transformé en lieu de débats libres. L’apparition du Covid 19 a évidemment entraîné le confinement de la population.

Actuellement, nous avons un nouveau premier ministre parfaitement intègre issu de l’Université américaine et qui semble décidé à chasser « les marchands du temple », aussi tous les corrompus de la république se sont ligués contre lui.

Cela va être une longue bataille, mais il faut espérer qu’elle sera gagnée.

http://rebellion-sre.fr/entretien-avec-georges-corm-le-peuple-libanais-contre-sa-bancocratie/

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