Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

ORIENT-ATIONS 326

LIBYE : QUI SÈME LE VENT, RÉCOLTE LA TEMPÊTE – Guillaume Berlat ! Une décennie après le début des mal nommés « printemps arabes », qui se sont parfois transformés en « hivers islamistes », la situation au Proche et au Moyen-Orient est loin d’être satisfaisante. Récemment, nous avons tenté de dresser un état des lieux qui laisse songeur tant les espoirs des peuples concernés ont été largement déçus1. En Libye, la situation est toujours aussi chaotique alors que nous nous rapprochons du dixième anniversaire de la mort/l’assassinat de Mouammar Kadhafi. Rappelons que l’élimination du « Guide de la révolution » de la Jamahiriya arabe libyenne et dirigeant de la Libye de 1969 à 2011 – à laquelle la France présidée par Nicolas Sarkozy n’est pas totalement étrangère -, est survenue à Syrte, le 20 octobre 2011, deux mois après la prise de pouvoir par le Conseil national de transition (CNT). Le moins que l’on puisse dire est que l’Occident ne sort pas grandi de cette brève chevauchée fantastique qui tourne depuis à la déculottée dramatique. Force est de constater, qu’après avoir gagné provisoirement une bataille, l’Occident a définitivement perdu la guerre de Libye.

L’OCCIDENT A GAGNÉ UNE BATAILLE

Il y a dix ans, commençait, à Benghazi, l’insurrection contre Mouammar Kadhafi, le « Guide » qui dirigeait la Libye d’une main de fer depuis son coup d’État militaire de 1969 contre la monarchie. Dès le mois de mars, le président français, soucieux de prendre le train en marche des « printemps arabes », décide de défendre politiquement, puis militairement, les rebelles avec l’aide active de quelques pétromonarchies du Golfe (le Qatar dont la chaîne de télévision satellitaire, Al Jazeera pratique la désinformation à outrance en annonçant des massacres qui n’ont pas eu lieu). Conseillé par BHL, il est rejoint par le premier ministre britannique, David Cameron et le président américain Barack Obama, sous le couvert de l’OTAN (celle qui guerroie en Afghanistan et en Irak avec les succès que l’on sait).

Les chasseurs-bombardiers français clouent au sol la brigade blindée du Kadhafi avançant vers Benghazi. En Europe, Nicolas Sarkozy rencontre cependant le scepticisme des gouvernements allemand et italien. Mais, il persévère dans sa volonté de châtier l’ignoble dictateur libyen de sa visite à Paris en contrepartie de la libération des infirmières bulgares négociées par son ex-épouse, Cécilia (le couple était alors au bord du divorce)2. Confusion de la petite et de la grande histoire ! Le « Blitzkrieg » est un rapide succès. La « bête immonde » est terrassée. Il ne reste plus qu’à trouver quelques idiots utiles (un CNT) pour établir la paix, la démocratie, l’état de droit, l’économie libérale… dans un pays historiquement fracturé en trois entités auquel nous livrons manu larga, des tonnes d’armes à des tribus, des clans qui ne rêvent que d’en découdre.

Le reste suivra tant l’Occident se berce d’illusions sur sa capacité à exporter clés en mains la démocratie à des peuples qui le réclament à corps et à cris, sur sa capacité à créer ex nihilo un État nation qui n’a jamais existé que sous la férule de Mouammar Kadhafi. À trop chevaucher des chimères dans la pratique des relations internationales, on a de fortes chances de se retrouver pris dans le piège que l’on a soi-même armé. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans une Libye mise à feu et à sang par un Occident irresponsable qui n’a toujours rien compris aux subtilités de l’Orient compliqué.

L’OCCIDENT A PERDU LA GUERRE

Aujourd’hui, l’Occident est frappé du virus du déni, de l’imprévision, de l’impréparation et de l’absence d’anticipation aux quatre coins de la planète. Pire encore, il s’autorise à jouer les pyromanes. Ce qui explique, en grande partie, les raisons pour lesquelles, il est en phase de reflux constant dans le monde entier, y compris et surtout dans la zone du Proche et du Moyen-Orient3. Nous sommes confrontés à la chronique d’un échec annoncé à la condition d’ouvrir grands ses yeux. Tout ceci relève de l’évidence sauf à faire preuve de mauvaise foi. Celle qui caractérise si bien notre technostructure arrogante peu porté au doute et à l’humilité. Depuis l’élimination du colonel Kadhafi sous les bombes de l’aviation française en 2011, force est constater que le pays est devenu le sanctuaire idéal des trafiquants d’êtres humains et des djihadistes4.

Dictateur cruel, impitoyable avec ses opposants, il présentait, aux yeux de nombreux diplomates européens, de nombreux avantages : abandon, au début des années 2000, ses velléités révolutionnaires, pour se rapprocher, économiquement et stratégiquement, des Occidentaux ; gardien de la rive sud de la Méditerranée (Cf. les flux migratoires incontrôlés auxquels nous assistons depuis) ; tenant d’un islam modéré. En un mot, un facteur de stabilité dans une région inflammable à la première étincelle.

Le cycle est devenu classique dans le théâtre politico-militaire libyen : quand l’affrontement entre l’Est (Cyrénaïque) et l’Ouest (Tripolitaine) s’affaiblit, les clivages au sein de chaque région s’aiguisent. L’incident qui a impliqué dimanche 21 février dans la localité de Janzour, banlieue ouest de Tripoli, le convoi du ministre de l’intérieur, Fathi Bachagha, – décrit par ses amis comme une « tentative d’assassinat » – illustre précisément un regain de tensions internes à la Tripolitaine à l’heure où le processus de paix au niveau national enregistre des acquis. Survenant plus de deux semaines après la désignation d’un nouvel exécutif collégial, où se regroupent dans une apparente réconciliation des figures de l’Est et de l’Ouest, l’incident de Janzour fait éclater au grand jour le conflit récurrent opposant Fathi Bachagha aux milices de Tripoli.

Depuis sa nomination à l’automne 2018 à la tête du ministère de l’intérieur du gouvernement d’accord national (GAN) de Faïez Sarraj, M. Bachagha, figure politique issue de Misrata, n’a cessé de vouloir brider l’emprise des milices de Tripoli sur la capitale. L’âpre lutte d’influence avait longtemps été occultée par la guerre que se sont livrée, d’avril 2019 à juin 2020 dans l’Ouest libyen (« la bataille de Tripoli »), le GAN de Sarraj et les troupes assaillantes de l’homme fort de la Cyrénaïque, le maréchal Khalifa Haftar. Devant l’adversité commune, les acteurs politico-militaires de la Tripolitaine avaient serré les coudes, oubliant leurs rivalités. Ce ciment fédérateur a aujourd’hui disparu5.

Plus prosaïquement, outre le fait que les Occidentaux ont été supplantés par Russes et Turcs, le désordre libyen ne cesse de produire ses effets dévastateurs tant au nord en Méditerranée (phénomènes migratoires incontrôlés vers l’Europe) qu’au sud dans le Sahel (développement du terrorisme sans que son traitement par le G5 Sahel ne parvienne à juguler le phénomène de manière durable). Un équilibre stratégique précaire est en train de se mette en place entre Ankara et Moscou sur lequel nous n’avons rien à dire. De sujets, nous sommes lentement mais sûrement devenus des objets du droit international. Plus que jamais, le monde d’après exige une pensée claire.

UNE DIPLOMATIE INEFFICACE

La justice distance, dans la pratique de la diplomatie, est un défi quotidien à relever. C’est un frêle équilibre. Le fétichisme des néologismes tape-à-l’œil serait risible s’il n’emportait pas des conséquences gravissimes sur notre faculté de traiter des problèmes importants. L’anniversaire de la chute provoquée du « Guide libyen » – un changement de régime qui ne dit pas son nom – fournit justement une bonne occasion d’appeler à un débat argumenté qui ne saurait se réduire aux invectives, aux anathèmes et, a fortiori, aux refus d’argumenter sur les tenants et aboutissants de notre démarche au cours de la décennie passée. Méfions-nous des apparences que l’on prend pour des réalités. Les chants désespérés sont les plus beaux ! L’Occident a pris une superbe claque en Libye. Méfions-nous de cette épidémie d’inconséquence qui frappe nos dirigeants6. S’il y a bien une conclusion objective qui s’impose avec un retour d’expérience d’une décennie, c’est bien celle de notre inculture, de notre mauvaise foi. En Libye, plus qu’ailleurs, qui sème le vent récolte la tempête.

1 Guillaume Berlat, Révolutions arabes : que reste-t-il de nos amours ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er février 2021.
2 Guillaume Berlat, Intervenir en Libye : une lubie française, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 janvier 2016.
3 Richard Labévière, Orient compliqué : les États-Unis s’effacent, la Chine s’implante et la France disparaît…, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 février 2021.
4 Renaud Girard, « Comment l’Europe a perdu la Libye », www.lefigaro.fr , 22 février 2021.
5 Frédéric Bobin, En Libye, le défi des milices de Tripoli hypothèque la transition politique, www.lemonde.fr , 22 février 2021.
6 Rachida El Azzouzi/Clément Fayol, En Libye, intermédiaires et lobbyistes en avance sur la diplomatie française, www.mediapart.fr , 3 mars 2021.
 
 
COMPÉTITIVITÉ FRANÇAISE : LE GRAND DÉCLASSEMENT – Jean Daspry. De l’utopie du monde d’après à la nostalgie du monde d’avant ! Telle pourrait être la question existentielle que pourraient/devraient se poser nos élites arrogantes formées à l’école des certitudes qui a pour nom école nationale d’administration. Surtout, après les derniers résultats de notre compétitivité sur le grand échiquier internationale. Les résultats sont catastrophiques si les mots ont encore un sens dans notre langue française. Les chiffres ne mentent pas surtout si on les compare aux années précédentes et à nos principaux, Allemagne en tête de listes. La cruauté des faits devrait conduire à un examen de conscience sans concession sur les fragilités qui expliquent cette situation.

LA CRUAUTÉ DES FAITS

Dans le marasme généré par la pandémie, la France a en effet pire que les autres pays européens7. Dans son bilan annuel publié par l’institut Rexcode le 3 mars 2021, les auteurs ne mâchent pas leurs mots : « Les résultats des échanges extérieurs de 2020 montrent que les indicateurs de la compétitivité ont particulièrement reculé en France par rapport à ses principaux voisins »8. La note s’ouvre sur une compilation de mauvaises nouvelles. Le déficit de la balance commerciale s’est creusé de plus de 7 milliards pour atteindre 67 milliards d’euros. Le flux des exportations s’est contracté plus fortement en France (- 19,3%) que dans l’ensemble des pays de la zone euro (- 13,2%). Rexcode traduit ainsi la situation de la France : « Par rapport à une situation de maintien des parts de marché, cette baisse représente pour la France une perte d’exportations de 46 milliards d’euros ». Pire, la part de la France dans les exportations de la zone euro est passée de 14,5% en 2020 à 13,5% l’année dernière, soit son plus bas niveau depuis 20 ans. « C’est surtout la marque d’une atypie française par rapport aux autres économies européennes. L’Allemagne, l’Espagne et l’Italie affichent, elles une stabilité » pour le directeur des études de Rexcode.

L’institut, qui en est à son quatorzième bilan, fait preuve de sa surprise de grande ampleur en raison de ces résultats d’autant qu’ils interviennent après un début de stabilisation en 2017. Stabilisation rendue possible par la conjugaison des cotisations rendues possibles par la CICE en 2013 et par le pacte de responsabilité de 2015 pour compenser une compétitivité plombée par les coûts salariaux (35 heures), la fiscalité, la lourdeur des impôts de production (trois fois plus lourds qu’en Allemagne).

LA VÉRITÉ DES FRAGILITÉS

Si depuis deux décennies, le niveau des exportations françaises ne génère jamais de commentaires élogieux, l’analyse comparative des chiffres de 2020 réalisée par Rexcode risque de plonger encore davantage le moral des observateurs, voire de l’exécutif. L’année 2020 met en coup d’arrêt à la dynamique positive. « C’est un point d’alerte très net » pour les experts. En 2019, bien qu’abyssal, le déficit commercial pointait à 58 milliards d’euros. Les explications de cette dégradation sont multiples : niveau des prix, trop grande dépendance à l’égard de l’industrie aéronautique… « Le problème est quel que soit le type de biens que l’on regarde, les exportations françaises diminuent davantage que celles de nos voisins. Le très pâle Franck Riester, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargé du commerce extérieur et de l’attractivité. On se souvient que c’est le sinistre ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Fabius qui avait récupéré de Bercy, le commerce extérieur et la tutelle des conseillers commerciaux. De plus, il avait décidé d’évaluer les ambassadeurs sur la capacité commerciale, de créer des postes d’ambassadeurs thématique auprès des régions, une direction des entreprises au sein de l’administration centrale. Le résultat est là. Une inutile usine à gaz qui coûte des ETP (des fonctionnaires) et qui brasse du vent. Les diplomates n’ont pas pour vocation d’être des VRP mais seulement de donner des coups de pouce sur certains grands contrats pour lesquels la dimension diplomatique est essentielle. En un mot, parce qu’ils sont incapables de faire de la stratégie, de la géopolitique, de la géostratégie – le cœur de leur métier -, on les charge de faire ce qui ne correspond pas à leur vocation. De la bonne utilisation du denier public par quelques hommes politiques uniquement animés par leur image que par la défense de leur intérêt général ! Nous en mesurons les résultats aujourd’hui. Quant à Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires qui lui sont toujours aussi étrangères, excelle dans la parole creuse et risible comme lorsqu’il déclare à l’Assemblée nationale : « il nous faut continuer à dialoguer avec la Russie même si c’est un voisin parfois désagréable, parfois horripilant, parfois insupportable, parfois tout à fait condamnable, c’est notre voisin ».

Alors qu’il était ministre de la Défense, sous le règne de François Hollande, il avait contribué à faire annuler la livraison de BPC en raison de l’annexion de la Crimée. Plaisanterie qui avait coûté quelques millions d’euros au contribuable et contribué à la détérioration de notre balance commerciale. Des effets négatifs d’une diplomatie qui joue la carte des droits de l’homme au détriment de la Realpolitik ! Quand tous ces irresponsables rendront-ils des comptes au souverain qui a pour nom peuple français ? Et certainement pas à la Cour de justice de la République (CJR) qui est une caricature de justice9.

« Quand on prend un qualificatif pour un substantif, on change de sujet » (Régis Debray). Il faut appeler un chat un chat. C’est un bonnet d’âne dont la France au temps du Covid se serait bien passée. Bon nombre de voyants sont au rouge après quatre années de règne plein de magnificence et de munificence de Jupiter le magnifique. Une présidence oxymore qui aura tout dit et son contraire, pour espérer être tout. Une présidence qui passe du en même temps à l’attrape-tout. Pour la compétitivité française, comme bien d’autres sujets de politique étrangère et de diplomatie, c’est le grand déclassement.

7 Jérôme Fenoglio, Retrouver le sens du long terme, Le Monde, 13 mars 2021, pp. 1 et 30.
8 Anne-Hélène Pommier, Compétitivité : la France décroche par rapport aux autres pays européens. L’institut Rexcode tire la sonnette d’alarme. La part de la France dans les exportations de la zone euro est au plus niveau depuis 20 ans, Le Figaro, 4 mars 2021, p. 21.
9 Karl Laske, CJR : la justice par et pour les politiques, www.mediapart.fr , 4 mars 2021.
 
 
LE ROYAUME DONT LE PRINCE EST UN BOUCHER – Guillaume Berlat. Les Occidentaux seraient bien inspirés de défendre, chez eux et pour eux, leurs fameuses (fausses) valeurs et leur civilisation qui s’efface face à d’autres. Alors que l’affaire de l’assassinat de l’opposant Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre 2018, qui était passé au second plan de l’actualité internationale, y revient aujourd’hui au premier plan.

Même si l’on savait les conditions horribles de l’élimination du journaliste (son découpage à la scie) et l’on connaissait les commanditaires (le prince « MBS » et son entourage proche), la « communauté internationale »10 avait mis la poussière sous le tapis. Une parodie de procès organisée par les autorités saoudiennes (condamnation à mort du commando en 2019 suivie de peines commuées en vingt ans de prison en 2020) constatée par les ONG (absence de droit à un procès équitable) permettait de faire écran de fumée. Revenons sur quelques éléments importants de cette saga diplomatique !

LA DIPLOMATIE DU CHIEN CREVÉ AU FIL DE L’EAU

Rappelons que, dans son rapport publié en 2019, notre compatriote, Agnès Callamard, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les exécutions extra-judiciaires stigmatisait « un acte de plus dans une parodie de justice » et appelait à placer sous régime de sanctions internationales l’homme fort de la monarchie saoudienne dont elle concluait à la responsabilité directe ou indirecte dans la virée mortelle d’Istanbul. Mais, l’Arabie saoudite n’est pas n’importe quel pays. Il mérite plus d’égard que d’anathème compte tenu de sa richesse et son « soft power ». On ne traite pas ce pays comme la Birmanie. Par un de ses secrets dont la vie internationale n’est pas avare, la mobilisation en faveur d’un régime renforcé de sanctions n’est pas à l’ordre du jour.

On se souvient que le pragmatique Donald Trump avait cru opportun de classifier le rapport du renseignement américain désignant le prince Mohammed, surnommé « MBS » comme l’ordonnateur de la folle équipée d’Istanbul. C’était son droit le plus strict. En France, la transparence n’est pas de règle dans la conclusion des archives, surtout pour les plus récentes.

LA DIPLOMATIE DU COUP DE MENTON

Mais, le nouveau maître de Washington en a décidé autrement. Il déclassifie le document – dont le contenu ne constitue pas une surprise – pour jouer l’homme de la transparence et du défenseur viscéral des droits de l’homme11. Que décide-t-il de faire au nom de la « Diplomacy of Conscience » ? De ne plus prendre au téléphone le désormais sulfureux « MBS » et de ne parler qu’au seul roi. On ne s’aliène pas les faveurs d’un allié historique au Moyen-Orient pour une vulgaire histoire de quincaillerie, d’ébénisterie. Décision courageuse qui démontre amplement la détermination de Joe Biden à faire de la Realpolitik, faisant fi de ses déclarations de candidat en faveur de la tolérance zéro pour combattre les dictateurs et autocrates de tout poil.

Mais, dans ce contexte, comment être crédible lorsque l’on pratique la politique du deux poids, deux mesures, et un mot, de l’indignation à géométrie variable en fonction des intérêts bien compris du « peuple à la destinée manifeste » (« America First ») ?12. En termes peu diplomatiques, cela s’appelle le tout change pour que rien ne change. Mais, nos bonnes âmes Dems nous expliquent doctement que le changement de pied de la nouvelle administration par rapport à la précédente est notable13. Force est de constater que la seule poursuite lancée contre « MBS », à ce jour, ne vient pas de Washington.

LA DIPLOMATIE DE LA CASE JUSTICE

Rappelons ce qui s’est passé très récemment. Le prince héritier saoudien désigné, comme le commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018 à Istanbul fait l’objet d’une plainte pour « crimes contre l’humanité » en lien avec ce dossier. La plainte, une première dans la justice internationale, a été déposée, lundi 1er mars 2021, par l’ONG Reporters sans frontières (RSF) devant le procureur général de la cour fédérale de justice de la RFA. La saisine du parquet allemand porte sur la persécution des journalistes en Arabie saoudite. Elle repose sur le principe de la compétence universelle, en vigueur Outre-Rhin.

Elle autorise les magistrats d’un État à juger des violations des droits humains même si le crime a été commis hors du territoire national et que ses victimes ne sont pas ressortissants de ce pays. Cette plainte est la conséquence de la fin de non-recevoir de libération des journalistes emprisonnés en Arabie saoudite qu’avait reçue la délégation de RSF qui s’était rendue sur place pour enquêter. Rappelons que le rapport du renseignement américain sur l’affaire Khashoggi juge « hautement improbable » que l’équipée sanglante d’Istanbul ait pu être menée sans l’aval de MBS ! La plainte de RSF porte également sur le cas de 34 journalistes privés de liberté. Du côté des juristes de RSF, on reconnait avancer sur un terrain complètement vierge mais qu’il faut prendre des risques pour éviter que l’oubli ne se perpétue. Affaire à suivre à l’avenir tant sur le plan juridique que diplomatique…14

LA DIPLOMATIE DES RODOMONTADES

Mais, nos alliés américains, toujours prompts à se dédouaner lorsqu’ils sont pris la main dans le pot de confiture, font valoir que la position courageuse de Joe Biden remet une pièce dans la machine à ostraciser « MBS » sur la scène diplomatique en dépit de l’absence de lancement d’une enquête internationale que réclamait, dès 2019, Agnès Callamard. Ils estiment qu’il hésitera à se déplacer à l’étranger par crainte de se retrouver embastillé, en Europe ou ailleurs, comme un vulgaire délinquant. Ce qui vaut, de facto si ce n’est de jure, condamnation pour son crime odieux.

Nos mêmes moralisateurs clament que, désormais, aucun chef d’État n’osera prendre la pose près du sulfureux prince dont on nous expliquait, lors de son entrée en fonction, qu’il était un réformateur libéral… La crise du Covid-19 que le sommet du G20, qui devait se tenir en Arabie saoudite en novembre 2021, n’avait pu se tenir en présentiel. Le problème s’était résolu de lui-même. « MBS » se serait mis lui-même en quarantaine. Nous apprenons que le très diplomate président américain et son non moins diplomate de secrétaire d’État se comportent parfois comme des goujats comparables à Donald Trump. En effet, Anthony Blinken a adressé, le 4 mars 2021, au président afghan, Ashraf Ghani a fait l’effet d’une douche froide.

Le secrétaire d’État, dans un style comminatoire et humiliant, assurant s’exprimer au nom de Joe Biden, indique au chef d’un État souverain la marche à suivre pour les prochains mois : convocation d’une réunion de l’ONU, formation d’un gouvernement de transition avec les Talibans, mise en place d’une révision constitutionnelle…. Au passage, il souligne la ferme intention des États-Unis de quitter rapidement le sol afghan15. Décidément, les administrations américaines se suivent mais les méthodes de la diplomatie du bras tordu ne changent pas. Sur la Syrie, nous attendons la suite avec intérêt16.

DU RAPPEL DE QUELQUES VÉRITÉS SUR LES PRATIQUES AMÉRICAINES !

Des inconvénients, pour la nouvelle administration américaine, de vouloir faire des droits de l’homme l’axe principal de sa politique étrangère17. Elle conduit souvent dans une impasse ou dans le mur de la politique des doubles standards. Même si sa marge de liberté par rapport au pouvoir, la presse saoudienne n’a pas manqué d’étriller l’arrogance américaine. Elle dénonce « le rapport du chantage ». Elle souligne, à l’intention de l’exécutif américain, que « Ce n’est pas vos affaires ». Elle se plait à rappeler que « La CIA : un demi-siècle de rapports fabriqués de toutes pièces ». Elle s’indigne : « Ils brandissent les droits de l’homme, mais personne ne les questionne sur les droits de l’homme en Palestine, à Guantanamo, à Abou Ghraib, ni en Irak »18. Toutes choses qui sont loin d’être inexactes. Cela ressemble à la fable de l’arroseur arrosé et rappelle que les Américains sont loin d’être exemplaires sur la question des droits de l’homme. Ils mériteraient de faire preuve d’un minimum de retenue pour ne pas sombrer dans le ridicule avec leurs leçons de droit et de morale mal placées, y compris lorsque l’affaire concerne le royaume dont le prince est un boucher.

10 Hubert Védrine, « Communauté internationale » dans Dictionnaire amoureux de la géopolitique, Plon/Fayard, 2021, pp. 97-98-99.
11 Hubert Védrine, « Droits de l’homme (ou de l’individu ?) » dans Dictionnaire amoureux de la géopolitique, Plon/Fayard, 2021, pp. 131-132-133-134.
12 Guillaume Berlat, Joe Biden pris au piège des droits de l’homme, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 mars 2021.
13 Guillaume Berlat, Joe Biden entre endiguement et diplomatie de l’apaisement…, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 mars 2021.
14 Jean Daspry, Sale temps pour les autocrates, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 mars 2021.
15 Jacques Follorou, L’administration Biden tente d’imposer un plan de paix au président afghan. Le secrétaire d’État américain a envoyé un courrier assez peu protocolaire à Kaboul, Le Monde, 10 mars 2021, p. 4.
16 Patrick Angevin, Ces justiciers qui traquent les bourreaux syriens, Ouest-France, 12 mars 2021, p. 2.
17 Hedy Belhassine, Le prince MBS victime des droits de l’homme ?, www.comite-valmy.org , 10 mars 2021.
18 Benjamin Barthe, Affaire Khashoggi : la quarantaine politique de Mohammed Ben Salman, Le Monde, 9 mars 2021, p. 32.
 
 
ENTRE JUSTICE PIFOMÉTRIQUE ET GUERRE DES EX – Jean Daspry. « La justice civile semble une évidence, la justice pénale une anomalie » (Claude Lelouch). Le jugement rendu dans le volet « Bismuth » de la saga du petit Nicolas continue d’appeler notre attention sur quelques bizarreries qui devraient légitimement donner lieu à débat dans une authentique démocratie et un véritable état de droit19. Tel n’est pas le cas dans la patrie auto-proclamée des droits de l’homme où l’accessoire l’emporte souvent sur le principal, le commentaire sur les faits, la morale sur le droit. Le doute n’est plus de mise dans la République des réseaux asociaux et du tribunal médiatique permanent qui juge avant les juges. Force est de constater que nous sommes confrontés à une justice pifométrique au prisme du réel qui se double dans le cas d’espèce de l’affaire Sarkozy-Bismuth d’une sordide guerre de la communication de deux ex-présidents de la République.

UNE AUTHENTIQUE JUSTICE PIFOMÉTRIQUE AU PRISME DU RÉEL

Pour les habitués des prétoires, il est de notoriété publique que les décisions rendues par les juridictions judiciaires – exception à regarder de plus près de la Cour de cassation – sont d’une indigence qui mérite louange. Sur la substance, nos brillants magistrats – la gente féminine y est particulièrement bien représentée – ignorent parfois les principes fondamentaux des droits de la défense que reprennent les conventions internationales et européennes. Sur la forme, c’est encore pire lorsque l’on prend le temps de lire à la loupe les textes produits par nos hermines. Y côtoient fautes de vocabulaire, de grammaire, style lourd et confus sans parler des erreurs impardonnables sur les dates de certains faits, sur l’orthographe des protagonistes (les noms propres un tant soit peu compliqués y sont malmenés) …

Cette liste n’est pas exhaustive. Elle prouve à l’évidence que le niveau du recrutement par l’école nationale de la magistrature (ENM) n’est pas très bon. Le pifométrique y est de rigueur. Les magistrats ne relisent pas les textes des décisions qu’ils signent. Textes écrits de leur blanche main ou par quelques greffiers ou autres agents contractuels. De toute évidence, les professeurs qui sévissent à l’ENM n’y enseignent manifestement pas la justice par l’exactitude. La justice par l’approximation y est reine.

Nous avons un exemple concret de cette décrépitude de notre belle Justice en prenant connaissance du texte du jugement rendu au nom du peuple français le 1er mars 2021 par la 32ème chambre correctionnel du tribunal de Paris (254 pages) présidée par Christine MEE assistée de Céline d’HUY et Nicolas BONNEFOY assistés de Céline GUILLET et Jean-Luc BLACHON du PNF (sur cinq magistrats, trois femmes et deux hommes auxquels il faut ajouter une greffière). Un galimatias incompréhensible. On pensait que ce qui se concevait clairement s’exprimait aussi clairement. Ce n’est pas le cas. Nous nous en tiendrons à la plaisanterie suivante. Pour faire simple, et sans tenir une comptabilité d’apothicaire, le nom du prévenu (Nicolas SARKOZY de NAGY-BOCSA) apparaît au fil du texte sous différentes orthographes (il n’est nul besoin de s’y appesantir), démontrant que Christine MEE possède des problèmes de vision qu’elle devrait s’empêcher de corriger au plus vite20.

En toute logique, ce jugement devrait être annulé pour vice de procédure et ses auteures devraient être sanctionnées pour légèreté. On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi les magistrats sont vent de bout contre la proposition du Garde des Sceaux d’engager leur responsabilité en cas de faute. En un mot comme en cent ces messieurs et ces dames bénéficient d’une impunité exorbitante du droit commun surtout lorsqu’ils et elles font de la politique21.

UNE SORDIDE GUERRE DES EX-PRÉSIDENTS DE LA RÉPUBLIQUE

Nous avons la justice que nous méritons. Elle est à l’image d’un certain Nicolas Sarkozy qui la dénigre (dans les médias écrits et audiovisuels) alors qu’il fut, durant tout son mandat de président de la République (2007-2012), « le garant de l’indépendance judiciaire » (article 64 de la Constitution française du 4 octobre 1958)22. Il avait à sa disposition un conseiller justice venu de la justice judiciaire pour l’informer de toutes les carences de notre brillante Justice. De deux choses l’une, soit il était un grand benêt au courant de rien, soit il savait mais n’a rien fait pour corriger le tir, estimant qu’il était au-dessus des lois et qu’il pouvait impunément railler les « petits pois »23. On manque de s’étouffer en prenant connaissance des déclarations de son successeur, François Hollande (2012-2017)24.

N’écoutant que son cœur d’artichaut, Monsieur Blagounette vole au secours de l’institution judiciaire et du PNF : « Je n’accepte pas les attaques répétées contre la justice et son indépendance, avec des magistrats qui sont nommément pointés du doigt ». C’est du genre, retenez-moi si non je fais un malheur. Au passage et pour faire bonne mesure, il égratigne son successeur et son Garde des Sceaux qui auraient dû « défendre immédiatement l’institution judiciaire ». À ses yeux, ce silence était « particulièrement grave ». Tout ceci ne manque pas de sel si l’on se souvient que, selon ses propos rapportés par deux journalistes et tenus durant son quinquennat25, il avait eu la dent dure contre la Justice qu’il qualifiait comme une « institution de lâcheté ».

Et comme si cela n’était pas suffisant, il n’hésitait pas à charger la barque : « C’est quand même ça, tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux… On n’aime pas le politique ». Toutes ces « félicitations » n’avaient pas été du goût de deux des plus magistrats de l’ordre judiciaire qui estimaient que ces propos portaient « gravement atteinte au crédit » de la Justice. Le Syndicat de la magistrature dénonçait un « problème institutionnel ». À tel point que le président de la République avait dû se fendre d’une lettre de plates excuses adressée au syndicat de la magistrature, prétendant « regretter profondément ses propos ».

Notons que ni Nicolas Sarkozy, ni François Hollande (pas plus qu’Emmanuel Macron) n’ont jamais lancé la procédure de révision constitutionnelle pour mettre en conformité le statut du parquet aux exigences formulées à deux reprises en 2010 par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans ses arrêts Medvedyev et Moulin contre France, elle avait jugé que les parquetiers français ne remplissaient pas les conditions d’indépendance et d’impartialité posés à l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du Conseil de l’Europe de 1949 (« droit à un procès équitable »)26.

Ceci se passe de commentaires… Pourquoi ne pas commencer par remettre l’église au milieu du village en cessant, une bonne fois pour toutes, de se payer de mots, de mauvais jeux de mots ?

« Les procès finissent toujours par celui de la justice » (André Frossard). Nous pourrions rajouter par ceux des carences de l’exécutif. Un grand ménage s’impose si nous voulons mettre notre justice (judiciaire et administrative) au niveau des plus hauts standards occidentaux et européens. Il ne faut rien attendre d’Emmanuel Macron embourbé dans sa gestion calamiteuse de la pandémie et inquiet de se retrouver face à la présidente du Rassemblement national au second tour de l’élection présidentielle du printemps 2017. Quand parviendra-t-on à une relation apaisée entre l’exécutif et l’autorité dans notre pays ?

Cela relève de la mission impossible tant le poids des mauvaises habitudes sont ancrées des deux côtés. Pendant ce temps, nous évoluons entre justice pifométrique et guerre des ex-présidents.”>

19 Jean Daspry, Nicolas Sarkozy : l’étrange procès, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 mars 2021.
20 J.-M. Th., Le Sarko condamné n’était pas Sarko, Le Canard enchaîné, 10 mars 2021, p. 8.
21 Régis de Castelnau, Jugement Sarkozy : un message très politique, www.comite-valmy.org , 10 mars 2021.
22 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
23 Françoise Fressoz, Sarkozy et les juges : l’inépuisable surenchère, Le Monde, 10 mars 2021, p. 35.
24 I.B., Juge et partie d’en rire, Le Canard enchainé, 10 mars 2021, p. 8.
25 Gérard Davet/Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça… Les secrets d’un quinquenat, Stock, 2016.
26 https://www.coe.int/en/web/conventions/full-list/-/conventions/rms/0900001680063776
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. UNE COMÉDIE DE L’AMORALITÉ – Ali Baba « Ce qui est gênant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres » (Léo Ferré). En France, pays qui se pique d’être le pays de la morale et des moralisateurs, les régimes passent mais les mauvaises habitudes restent ancrées dans les mœurs des femmes et hommes politiques et dans celle de la très haute fonction publique. Nous en avons aujourd’hui encre un exemple éclairant qui nous vient de la rue Cambon (siège de la Cour des comptes) et de sa célèbre Cour de discipline budgétaire et financières (CDBF)27. Instituée par la loi n° 48-1484 du 25 septembre 1948, la Cour de discipline budgétaire et financière (CDBF) est une juridiction administrative spécialisée, de nature répressive, qui sanctionne les atteintes aux règles régissant les finances publiques, commises par les gestionnaires publics. De quoi s’agit-il dans le cas d’espèce ?

Par un arrêt en date du 9 mars 2021, rendu par la Cour de discipline budgétaire et financière (CDBF), présidée par Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, trois anciens dirigeants de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) ont été condamnés à des amendes dans une affaire de bonus distribués à certains de ses cadres par CDC Entreprises, une filiale de la CDC qui, depuis, a été absorbée dans la Banque publique d’investissement (BPI). Les trois personnes visées sont l’ancien patron de la CDC, Augustin de Romanet (très chiraquien), devenu dans l’intervalle PDG d’Aéroports de Paris, qui est condamné à 5 000 euros d’amende ; le PDG de l’époque de CDC Entreprises, Jérôme Gallot (sarkozyste), redevenu dans l’intervalle conseiller maître à la Cour des comptes, qui est condamné à 100 000 euros d’amende ; et le numéro 2 de l’époque de CDC Entreprises, Pascal Lagarde, devenu dans l’intervalle directeur exécutif de la BPI, qui est condamné à 70 000 euros d’amende.

Jérôme Gallot avait organisé à son profit et celui des cadres de l’entreprise publique une distribution d’actions gratuites pour un montant évalué à l’époque à 7 millions d’euros. Il s’agissait d’un fait sans précédent dans une entreprise publique, puisqu’il entraînait une sorte d’auto-privatisation d’un bien public, propriété en théorie à 100 % de l’État. La CDBF ne prend pas même le soin de dire que l’un des condamnés est magistrat financier à la Cour des comptes. Ce qui mérite d’être relevé car cette juridiction financière, qui devrait être exemplaire, est composée de magistrats dont un nombre non négligeable d’entre eux ont été mis en cause ces dernières années pour des irrégularités diverses, dont Jean-Michel Thornary, qui vient tout juste d’être promu secrétaire général.

Les condamnations sont donc particulièrement sévères pour Jérôme Gallot et Pascal Lagarde qui, selon les termes de l’arrêt, « ont été les principaux bénéficiaires du plan d’attributions gratuites d’actions » et « ont chacun reçu respectivement 533 000 euros sur 40 mois et 867 000 euros sur 69 mois ».  « Ces faits sont de nature à constituer des circonstances aggravantes de responsabilité pour les intéressés », dit la CDBF. En apparence, Augustin de Romanet s’en tire donc mieux que ses deux anciens collaborateurs. Pour justifier l’amende faible dont il écope, la CDBF retient « des circonstances atténuantes de responsabilité » en sa faveur, et notamment le fait qu’il « n’a tiré aucun avantage personnel du plan d’attributions gratuites d’actions ». Selon un bon connaisseur de la CDBF, ces amendes sont pourtant d’un montant inhabituellement élevé pour cette juridiction et attestent que les magistrats ont voulu se montrer particulièrement sévères. Pour l’actuel patron d’ADP, qui a autorisé cette gabegie, il s’agit aussi d’une condamnation dont la symbolique est forte.

Elle revêt d’autant plus d’importance que ce n’est pas la seule affaire qu’il traîne derrière lui, du fait de sa gestion très controversée à la tête de la CDC. Il y a aussi cette affaire de contrats de complaisance dont le criminologue Alain Bauer a profité à la CDC et qui fait l’objet d’une information judiciaire toujours actuellement en cours. Augustin de Romanet et Jérôme Gallot étudient la possibilité d’un recours en cassation devant le Conseil d’État, d’après leurs avocats. Ils disposent d’un délai de deux mois28.

La République exemplaire promise par Jupiter 1er n’est pas encore d’actualité au rythme où vont les choses. Chaque semaine véhicule son lot de personnages plus indignes les uns que les autres. Leur suffisance n’a d’égale que leur insuffisance. La France donne l’image d’un pays gangréné par la corruption, le népotisme, l’entre-soi, le copinage, les réseaux, le renvoi d’ascenseur, la noblesse d’État, la Caste… Une véritable République bananière digne de toutes celles que nous n’avons de cesse de stigmatiser. Tout se tient dans le superbe Royaume de Macronie.

La France est dans le peloton de tête des pays les plus touchés par la pandémie de Covid-19. Douze mois plus tard, nous continuons à vivre confinés ou sous couvre-feu au prix d’un désastre social. C’est le résultat d’un dérèglement majeur d’un système de pouvoir désormais tout entier concentré à l’Élysée et hors contrôle29.

27 https://www.ccomptes.fr/fr/institutions-associees/cour-de-discipline-budgetaire-et-financiere-cdbf
28 Laurent Mauduit, Trois ex dirigeants de la Caisse des dépôts condamnés, www.mediapart.fr , 10 mars 2021.
29 François Bonnet, Une année de Covid-19 : les sept erreurs du pouvoir, www.mediapart.fr , 10 mars 2021.
 
 
FRANCOPHONIE : HONTE AUX TRAITRES DE L’ENA – Ali Baba. « Le diable se cache dans les détails ». C’est bien connu. Encore faut-il disposer du temps et de la volonté d’aller chercher les détails qui en disent long sur les forces profondes qui agitent notre pays ! Sur le site acteurs publics, véritable pravda de l’administration française qui renvoie sur celui de l’ENA, que découvrons-nous comme pépite ? Elle se lit ainsi : « La formation continue de l’ENA évolue et devient l’EXECUTIVE EDUCATION ENA ». Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous. Surtout si nous prenons connaissance de la suite de l’encart publicitaire réalisé par l’école de l’élite française. Celle que l’un de ses anciens élèves en rupture de ban (le vendéen Philippe de Villiers) qualifiée « d’école nationale de l’arrogance ». Voici la thématique de l’une des prochaines sessions de formation de l’école exilée dans l’ancienne prison pour femmes de Strasbourg.

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L’art du leadership au féminin : un baromètre de la société

Aux origines : représentation artistique d’une dualité

Quand on parle de leadership au féminin, on l’imagine immédiatement en négatif d’un leadership au masculin. Or, il est très difficile de différencier l’inné de l’acquis entre l’homme et la femme. Aujourd’hui, « le » leadership reste en France un mot masculin et une représentation en termes de conscience collective liée au pouvoir du mâle alpha.

Cela renvoie à des représentations très profondes, psychologiques et inconscientes qui touche au « premier homme », à l’homme pionnier dans tous les domaines, jusqu’à avoir une prédominance sur la femme puisqu’il a été le premier être humain sur terre par la figure d’Adam. Du coup, le « premier homme au monde », « le premier homme sur la lune », ont envahi notre imaginaire au point d’avoir rapidement en tête quand on parle d’« avancée du progrès » ou même d’« humanisme », ce corps d’homme nu avec quatre bras et quatre jambes dans un cercle annoté par Léonard de Vinci. Bien sûr, son équivalent féminin, la fameuse Joconde, par le célèbre peintre, reste sagement les bras croisés et surtout dont seul le haut du corps existe.

Il ne devrait pas y avoir pourtant de différence dans l’exercice du leadership exercé par les hommes et par les femmes. La Joconde aurait pu être une dirigeante mais elle reste une « femme mystérieuse » … L’homme de Vitruve, quant à lui, frappe par la puissance masculine non seulement de force mais de pouvoir énergétique qui se dégage du dessin. De plus en plus de gens pratiquent ce que l’on nomme l’« artivisme », c’est-à-dire que nous utilisons l’art pour porter notre action dans le monde. Remettre au cœur du monde la question de ce que doivent nous apporter l’art et la culture qui ne sont pas ici pour seulement « créer du Beau », comme le ferait une représentation de la « Joconde », mais, au contraire, qui vient s’ancrer dans les différents pieds et jambes de l’Homme de Vitruve pour efficacement aider le leadership.

De la dualité à l’égalité

Aujourd’hui, il faut absolument déconstruire les stéréotypes et les combattre de toutes nos forces. Cela commence dès le début avec une éducation de respect vis-à-vis des femmes en ne les traitant pas comme des êtres qui doivent être serviles ou même qui ne se définissent qu’en rapport à la maternité (réduire les jeux de poupées pour les filles, augmenter les jeux des tâches ménagères pour les garçons).

Un renforcement de la force des petites filles, avec une exposition très tôt entre autres à un sport de combat, un sport d’équipe et une aide à la prise de parole valorisée par la famille, reste une base pour une éducation positive qui déconstruit les stéréotypes. Dans le monde de l’entreprise, c’est encore par l’éducation des femmes ET des hommes que peut se produire ce changement de paradigme. Des programmes comme « Eve » de Danone, « EllesVMH », entre autres, sont là pour en témoigner : aider les femmes à casser le plafond de verre, à oser briguer les postes à hautes responsabilités sans peur de ne pas trouver l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Il y a encore beaucoup à faire, surtout actuellement en période de COVID, avec les violences domestiques qui remettent encore la femme au rang de victime.  

Ce qu’il faut dire aux nouvelles générations (hommes et femmes), aux enfants, aux jeunes adultes, à propos du leadership au féminin, c’est surtout de ne pas avoir peur… C’est la peur qui crée chez l’autre ce sentiment de capacité d’emprise. C’est très difficile pour une femme de ne pas avoir peur d’être une « mauvaise » fille, une « mauvaise » mère, une « mauvaise » épouse, une « mauvaise » compagne tout simplement… Être « bonne » dans tous les sens du terme, voilà l’injonction qui reste dans la tête des femmes et des filles. Aujourd’hui plus que jamais, il ne faut pas avoir peur non seulement de ne pas être « bonne » mais d’être « mauvaise » … pour juste « être » soi. Il est temps pour le leadership au féminin que les femmes acceptent de ne plus avoir peur d’être vues, d’être jugées, d’être observées et de pouvoir enfin faire entendre et surtout faire voir sa voix.

Des outils au service d’un leadership au féminin

Aujourd’hui, lorsque l’on manage ou que l’on occupe des postes à forte responsabilité, il est possible de renforcer sa place en misant sur l’incarnation de son propre personnage pour lui donner toute l’épaisseur d’un leadership authentique, où la vulnérabilité devient révélatrice d’un management puissant et profond. Cela vaut pour tous, homme ou femme. Cela se manifeste au niveau du corps, dans la posture, dans le non verbal et s’entretient et se développe à travers de nombreux outils, parfois même au quotidien. D’abord la lecture : l’enrichissement intellectuel à travers des livres sur l’émancipation féminine, précurseurs d’une réelle nouvelle condition de la femme dans nos sociétés, sont nombreux comme « Moi Malala » de Malala Yousfzai, « Le Consentement » de Vanessa Springora, « La Mulâtresse solitude » d’André Schwarz-Bart ou encore « Des mots pour agir contre les violences faites aux femmes » sous la direction d’Eve Ensler. Ensuite, plusieurs programmes sur le « Women Empowerment » en entreprises existent aujourd’hui et permettent de participer à des débats et conférences sur les problématiques rencontrées encore trop souvent par des femmes dans ce « patriarcat professionnel » qui subsiste toujours malgré des prises de conscience quant à l’indispensabilité de l’égalité hommes-femmes mêmes aux fonctions les plus hautes.

Une récente étude de l’Insee montre que la présence des femmes cadres a doublé depuis 1982, passant de 21% à 42% en entreprise. Ce qui conforte l’idée qu’un leadership au féminin existe bien. Cette donnée a bien été intégrée dans les stratégies RH des entreprises et notamment sur le plan de la formation. Aujourd’hui, les formations et le coaching en leadership sont des moyens efficaces pour accompagner celles et ceux qui souhaitent mener à bien les objectifs dont ils ou plutôt dont elles ont la feuille de route. D’autres outils subsistent évidemment pour faire mouvoir le leadership au féminin, que ce soit être partie prenante dans des fondations qui viennent en aide aux petites filles moins privilégiées dans le monde en leur donnant par exemple accès à l’éducation par le théâtre (fondations comme Malala Foundation ou Global Gift Foundation), mais aussi aux femmes en souffrance.

Il est toujours possible de participer à des campagnes de sensibilisation ou collecte pour éradiquer la précarité menstruelle (groupe SOS par exemple), venir en aide à des associations qui luttent contre les violences conjugales, les féminicides, les mariages forcés. Tout ce qui, de loin ou de près, met l’être humain dans une iniquité ou une situation dangereuse totale uniquement liée au fait d’être femme. Au-delà d’une compétence, le leadership au féminin est avant tout un engagement qui se vit et s’entretient aussi bien dans le cadre professionnel que personnel.

En collaboration avec Guila Clara Kessous, Ambassadrice de la Paix, UNESCO Artist for Peace et Rising Talent 2020 du Womens Forum30.

Fin de citation

À lire ce charabia digne du MLF, de #metoo, #balancetonporc et autres plaisanteries du même acabit sur le site de l’ENA, on manque de tomber à la renverse tellement on se demande dans quel monde évolue nos futurs grands serviteurs de l’État. On comprend mieux pourquoi nos élites sont hors-sol. À la lumière de l’expérience, nous constatons que les élèves de l’ENA manquent du bon sens élémentaire, d’une certaine idée de la France, du service de l’intérêt général… mais regorgent d’arrogance, de préjugés, d’envie pour le secteur privé qu’ils rêvent de rejoindre après s’être fait un carnet d’adresses dans l’administration. En plus de cela le titre de la formation continue est désormais présenté dans la langue du maître « l’EXECUTIVE EDUCATION ENA ». Cela fait plus chic et plus dans le vent de dédaigner notre belle langue française pour adopter la langue de la soumission à la civilisation anglo-saxonne avec toutes ces dérives que nous importons sans vergogne. Comme le souligne si bien Hubert Védrine : « Début ravageur du masochisme occidental expiatoire, de la pudibonderie sémantique et du politiquement correct apparu sur les campus américains avant de se propager en Occident »31.

Il poursuit, plus loin : « Pour l’Occident, le politiquement correct, c’est beaucoup plus dangereux que les attaques contre la démocratie venues de l’extérieur »32. Outre le rejet de notre culture, nous enfourchons le cheval de bataille du « globish » – comme le fait le président de la République, Emmanuel Macron – pour tenter d’exister alors que nous ne sommes plus que des spectateurs d’un monde en plein bouleversement. Que signifie la diplomatie d’influence alors que nous nous refusons à parler le français dans les enceintes internationales ? Elle est aujourd’hui synonyme du grand déclassement sur le grand échiquier international et sur la scène européenne33.

Que fait le directeur de l’ENA, l’énorme et le fat, Patrick Gérard ? Nommé directeur de l’École nationale d’administration par décret du Président de la République du 9 août 2017, il est placé en position de détachement du Conseil d’État34. Que font les membres du Conseil d’administration de l’ENA (le vice-président du Conseil d’Etat qui continue à sévir alors qu’il est mis en examen pour complicité de harcèlement moral, la Secrétaire générale du gouvernement issue du Conseil d’Etat, le secrétaire général du Quai d’Orsay qui devrait être le plus ardent défenseur de la francophonie et une kyrielle de gens inutiles et incompétents) pour promouvoir l’éducation, la formation, la culture à la française ? Ils sont abonnés absents ou sont payés pour enfoncer la France dans la mêlée mondiale. Les hommes et les femmes qui contribuent à La corruption de la République35 sont connus, défavorablement connus comme le diraient nos forces de l’ordre de délinquants, mais jouissent d’une impunité inacceptable. Alors que la bataille pour la diversité culturelle et linguistique, les francophones ne devraient pas baisser les bras.

« Les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident » (Arnold Toynbee). Et, c’est bien la pente dangereuse qu’emprunte la « civilisation » française à force de compromissions, d’affaissement moral, de reniement de ce qu’elle est. Et cela alors que les évènements extrêmes, les signaux d’alarme se multiplient. C’est à en donner la nausée tant ces mondialistes creusent le sillon d’une nouvelle « étrange défaite » dont il sera difficile, pour ne pas dire impossible de se relever. Et, les auteurs de ce crime figurent parmi les plus grands serviteurs de l’État (ceux de La Noblesse d’Etat36, de La Caste37) si tant est que cette appellation leur convienne. Ils devraient tous être trainés devant un tribunal du peuple pour haute trahison. Honte aux traitres de l’ENA, ces parfaits représentants de La trahison des clercs !38

30 https://www.ena.fr/Formation/Formation-continue/E3-Mag/L-art-du-leadership-au-feminin-un-barometre-de-la-societe
31 Hubert Védrine, Braudel, Fernand dans Dictionnaire amoureux de la géopolitique, Plon/Fayard, 2021, p.59.
32 Hubert Védrine, précité, p. 105.
33 Guillaume Berlat, De la lente agonie de la langue française au sein de l’Union européenne, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er mars 2021.
34 https://www.ena.fr/Ecole/Qui-sommes-nous/Gouvernance-et-organisation/Membres-de-la-direction/Les-cv-des-membres-de-la-direction/Patrick-Gerard
35 Yves Mény, La corruption de la République, Fayard, 1992.
36 Pierre Bourdieu, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Les éditions de Minuit, 1989.
37 Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, éditions La Découverte, 2018.
38 Julien Benda, La trahison des clercs, Grasset, 1927.
 
 
DIS-MOI CE QUE TU FAIS, JE TE DIRAI CE QUE TU ES – Guillaume Berlat. Afin de nous désintoxiquer des questions internationales, il est parfois opportun de changer d’air et de se tourner vers des auteurs traitant de questions de société. Aujourd’hui, nous allons à la rencontre de Philippe Delerm, inventeur de « l’instantanéité littéraire » qui s’inscrit dans la lignée des grands auteurs qui croquent les portraits de leurs contemporains. Il est l’auteur de nombreux livres à succès dont La Première Gorgée de bière, Sundborn ou Les jours de lumière (prix des Libraires, 1977).

Notre intérêt s’est porté vers un petit opuscule plein de bon sens, d’humour, de belle langue39.

Composé de quarante sept brefs croquis de notre vie quotidienne, l’auteur nous conduit à un voyage au bout de nous-même en quelques phrases aussi bien pensées que bien écrites. Philippe Delerm traite, pêle-mêle, du vapotage, de la tenue en main d’un verre, d’une clémentine, d’un smartphone, d’un très jeune bébé, de lunettes, d’un livre, de l’utilisation de l’oreillette, de la sagesse du pointeur à la pétanque, de la relation serveur-client au restaurant, du prurit de l’autosatisfaction, de l’acquiescement vague, du jeu de paume avec le volant, de l’heure lue sur une montre à gousset, de l’orgasme avec la dégustation d’une mousse au chocolat, de la contemplation de Mona Lisa, de la texture d’un tissu et de son contact avec la chair, de la fontaine San Giacomo à Venise, de l’utilisation du trottoir, du nettoyage des carreaux, de l’amateur de ricochet, du ramassage élégant de balle au tennis, de la conduite d’un caddy dans un supermarché, de la torsion des groseilles, de l’utilité d’un vieux porte-clés, de la tenue de la bretelle du caraco qui tombe, du premier qui ose se lever pour applaudir un spectacle, de la nostalgie des pochettes de disque vinyle, du flipper, de l’art de ferrer un poisson à la pêche, de la difficulté du jeu collectif au football, de l’art d’enfiler un duffle-coat, de contempler son verre de whisky, de travailler le cuir du noisetier, de plier les draps, de croiser les mains dans le dos, de remonter ses manches, d’accompagner le matin en allant à l’école, d’en finir avec l’année scolaire, de la goujaterie de certains voyageurs dans les trains, de la complexité de la séduction, de la manière de faire l’amour tout en restant pudique, de l’extase du selfie.

Nous avons décidé de reprendre in extenso ce dernier tant il constitue le miroir de notre société du narcissisme.

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L’extase du selfie

Il y a bien sûr les manches télescopiques, qui s’emparent de l’appareil, permettant presque tous les angles, les photos de couple ou de groupe, devant n’importe quel décor. Ça, c’est l’artifice avéré, le tourisme naïf et assumé devant le Mont Saint-Michel ou au creux des gondoles. Mais dans l’avalanche culturelle du selfie, le geste fondateur demeure le bras tendu – le plus éloigné possible de soi-même.

On peut le faire bon enfant, je me suis pris avec Zidane, avec Macron, avec Bruel. Les grands de ce monde en sont toujours flattés, ce sont eux qui comptent sur le cliché. Plus essentiel et plus spécieux est le bras qui s’étend seulement dans la solitude, pour se photographier soi-même. Il peut s’appuyer sur un vague alibi – si je m’envoie sur Internet, tu pourras voir en arrière-plan Piccadilly Circus ou la pyramide du Louvre, le but de mon voyage, de ton léger étonnement. Mais, il y a, de plus en plus fréquente, la main qui s’éloigne pour ne prendre que soi. Un soi avantageux, au bout de la tension du bras. Une exaltation de son propre visage – avec un peu d’entraînement, le sourire éblouissant, la pose énigmatique ou sensuelle peuvent requérir qu’une fraction de seconde. Avant, après, vient comme un étonnement, peut-être une inquiétude. Si vite dissipée, si vite recréée. Est-il si nécessaire de se trouver beau ? Dans certains cas, cela paraît si évident, dans d’autres presque une gageure. Mais le visage ingrat ne se refuse pas l’angélisme extatique.

Les psychologues se régalent. Il y a tout leur arsenal, le ça, le je, le moi, dans ce théâtre du reflet. Mais quelle part de moi dans tout ce jeu ? Est-ce qu’on s’invente un peu à s’éloigner de soi, à étendre son bras ? Est-ce qu’on s’approche à s’écarter – est-ce qu’on existe ?

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Le moins que l’on soit autorisé à dire est qu’il y en a pour tous les goûts. L’auteur possède un art consommé de décrire avec détail et humour les scènes quotidiennes de la vie sans que cela nous lasse. Bien au contraire, chaque lecture d’une scène en appelle une autre, totalement différente mais présentant toutefois de multiples similitudes avec la précédente. Quel enchantement de lire une belle langue, de découvrir le mot juste, de s’amuser des jeux de mots… ! Nous avons pris grand plaisir à feuilleter ce petit ouvrage de cent pages, format poche qui se déguste comme un petit chef d’œuvre de gastronomie littéraire. Avis aux amateurs ! À consommer sans modération ce dis moi ce que tu fais, je te dirai ce que tu es.

39 Philippe Delerm, L’extase du selfie et autres gestes qui nous disent, éditions du Seuil, Points, 2019.

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