Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

ORIENT-ATIONS 350

ÉCHANGES AIGRE-DOUX ENTRE JOE ET XI – Guillaume Berlat. Sa première présentation – en présentiel – devant l’Assemblée générale des Nations unies (réunie en mode « hybride »), le mardi 21 septembre 2021, était particulièrement attendue par la médiacratie et autres « toutologues ». Après ses exploits historiques lors de la chute de Kaboul dans les mains des talibans et sa duplicité malsaine dans l’annulation des contrats de livraison de sous-marins français à l’Australie réhaussée d’un zeste d’Aukus1, comment allait se comporter, le 46ème président des États-Unis ? Joe Biden s’est livré à un parfait exercice de diplomatie arrogante. Qu’allait lui opposer comme arguments son homologue chinois, Xi Jinping ? Les mêmes que dans le passé tant il est égal à lui-même et constant dans sa stratégie. Rappelons, pour mémoire, que le président de la République, Emmanuel Macron n’a pas fait le déplacement à Manhattan, préférant y déléguer son ministre de l’Europe (aussi inexistante) et des Affaires étrangères (affaires qui lui sont toujours aussi étrangères). Qu’en fût-il de cet exercice présenté comme un assaut de diplomatie des deux rivaux systémiques ? Notons, au passage, que le président iranien ne s’est pas privé de lancer quelques piques à l’endroit des États-Unis.

UN PARFAIT EXERCICE DE DIPLOMATIE ARROGANTE DE L’ONCLE SAM

Joe Biden est égal à lui-même, aussi bête qu’arrogant sans parler de sa fourberie (il se serait implicitement engagé à ne pas rééditer la « trahison » dénoncée par la France !2 Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent). Il est avant tout américain, sûr et dominateur, jamais porté à la remise en question après ses échecs mais toujours prompt à les répéter sans retenue. Son discours prêterait à sourire s’il n’engageait les affaires du monde. Il s’est payé le luxe de faire la morale à la planète et de donner des leçons de droit. Cela ne manque pas de piquant pour cet homme incolore et inodore3. Il a souhaité se démarquer de son prédécesseur, Donald Trump et sa croisade contre les institutions multilatérales. C’est pourquoi, il s’est présenté en chantre et promoteur du multilatéralisme, usant et abusant des termes « « coopération », « développement », « investissement », innovation », « diplomatie », « solidarité ». Sait-il au moins ce que ces concepts signifient-ils dans le reste du monde ? Loué, il y a six mois pour cette approche coopérative, son discours est légèrement tombé à plat dans le contexte de son silence sur les affaires de sous-marins et de conclusion discrète du Pacte Aukus. « Aujourd’hui, les bonnes intentions paraissent fortement compromises par les faits ». Gêné aux entournures, Joe Biden a manié la langue de bois épaisse chère à certains diplomates, faisant, tel un VRP, la promotion d’une « diplomatie sans relâche » et se livrant à la défense du club des démocraties libérales, au nom des valeurs partagées (lesquelles ?). Sa présentation s’organise autour de trois révisions : celle des priorités de l’Amérique (engagement contre la pandémie et le réchauffement climatique), celle de ses engagements militaires (justification de son retrait d’Afghanistan et proclamation de la fin des conflits dénués d’objectifs inatteignables) et celle des relations avec ses alliés (il veut les réchauffer). Joe Biden a fait assaut de bonnes intentions en déclarant « ne pas vouloir de nouvelle guerre froide et d’un monde divisé » (que fait-il aujourd’hui ?). Le recours aux solutions militaires devait être « une solution de dernier recours, pas de premier recours » (cela ressemble étrangement au concept français d’utilisation de l’arme nucléaire). Le président américain s’est livré, ensuite, à un exercice vain visant à donner des gages à ses alliés de l’Union européenne (qualifiée de « partenaire fondamental ») et de l’OTAN (que nous qualifions « d’idiots utiles »). Joe Biden a défendu sa politique d’endiguement de la Chine, sans la nommer. Il réunissait, quelques jours plus tard les participants du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) : États-Unis, Inde, Australie, Japon. Voici tout ce que l’on pouvait dire d’un discours qui n’a rien de stratégique et de révolutionnaire pour celui que l’on nous présentait, il y a peu encore, comme le « Phénix des hôtes de ces bois ».

Qu’en est-il de son homologue chinois ?

UN PRÉSIDENT CHINOIS ÉGAL À LUI-MÊME

Pour sa part, intervenant en distanciel devant une peinture de la Grande Muraille (tout un symbole), le président chinois, Xi Jinping n’a pas boudé son plaisir en épinglant les dernières facéties du vieux Joe, en utilisant les ressorts de l’actualité internationale la plus récentes au profit de sa démonstration. Tout en évitant les attaques frontales (à la méthode asiatique), l’homme a procédé de manière allusive. Mais, son message était clair : « La démocratie n’est pas un droit spécifique réservé à un pays en particulier, mais un droit pour les peuples, partout dans le monde » » avant de se montrer plus spécifique à propos de la situation en Afghanistan : « Des récents développements dans la situation globale montrent une nouvelle fois qu’une intervention militaire de l’extérieur et une situation prétendument démocratique n’apportent rien sinon le mal ». Il en a profité pour se délivrer un brevet d’autosatisfaction : « La Chine n’a jamais envahi et n’envahira jamais ». Superbe retour à l’envoyeur américain ainsi pointé du doigt pour son décalage entre paroles et actes ! Afin d’être certain que son message était perçu cinq sur cinq, il a martelé qu’il n’existe « qu’un seul ordre international, celui des institutions internationales ». Xi Jinping est réaliste. Il s’inquiète tout autant de la guerre commerciale que lui a déclarée l’Amérique que des alliances stratégiques que cette dernière, à travers Joe Biden, noue pour contrer l’influence chinoise dans l’Indo-Pacifique. C’est pourquoi, il a déclaré, s’inspirant de la lettre et de l’esprit de la Charte de San Francisco : « Nous devons bâtir un nouveau type de relations internationales basées sur le respect mutuel, l’équité, la justice et la coopération gagnant-gagnant » Et de poursuivre sur ce thème : « Nous devons plaider pour la paix, le développement, l’équité, la justice, la démocratie et la liberté qui sont des valeurs communes à l’humanité et rejeter la pratique de former des petits cercles ». Les Européens seraient bien inspirés de le prendre au mot dans leur dialogue stratégique avec les Chinois. Pour ce qui est de la pandémie, Xi Jinping s’est démarqué du président américain en prônant une « réponse globale coordonnée », en fustigeant l’inégalité dans l’accès au vaccin. Pour sa part, Pékin s’engageait à fournir « deux milliards de doses » d’ici la fin de l’année. Plus multilatéraliste que moi, tu meurs.

UN PRÉSIDENT IRANIEN POIL À GRATTER

Intervenant en distanciel depuis Téhéran, le nouveau président iranien, Ebrahim Raïssi (successeur du guide Hassan Rohani) n’a pas pris de gants pour attaquer Washington. Évoquant l’accord nucléaire de 2015, dont Donald Trump s’est retiré en 2018, il a exigé le retrait préalable de toutes les sanctions qui ont été imposées à son pays, dans le cadre d’un éventuel compromis. Il les a qualifiées de « nouvelle façon de faire la guerre aux nations du monde ». Il a poursuivi ainsi : « ce que nous constatons dans notre région est que non seulement l’hégémonie, mais aussi le projet d’imposer l’identité occidentale ont échoué lamentablement ». On ne saurait mieux dire à l’intention des Américains qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour déstabiliser le Shah d’Iran et gagner en prime les Ayatollahs. Ils en ont fait autant avec les talibans qu’ils ont armés pour chasser les Soviétiques d’Afghanistan. On connait la suite.

Pour sa part, le Premier ministre pakistanais Imran Khan a accusé, le 24 septembre 2021, l’Inde à l’ONU de « faire régner la terreur » sur les musulmans, ce qui a entraîné une vive réaction de la délégation indienne.

LE MACHIN PREND L’EAU

Qui peut croire encore, un seul instant, à l’efficacité d’une Assemblée générale des Nations pour relever les multiples défis du XXIe siècle et en finir avec cette diplomatie inefficace du moulin à paroles, mais surtout, à « Fake News » ? Les meilleures venant du pays hôte du machin, les États-Unis qui méritent parfaitement leur réputation d’État voyou. Quand les pensionnaires de ce théâtre politico-médiatique voudront-ils bien se décider à réformer profondément l’édifice avant qu’il ne s’effondre comme feu la SDN ? Et, en premier lieu travailler au rétablissement de la confiance entre ses membres, sans quoi rien ne sera possible. Les réformes institutionnelles font l’effet de cataplasmes sur une jambe de bois. Les réformes fondées sur des idées sont plus utiles, permettant d’aborder les questions qui fâchent mais sont incontournables. Les postures martiales, les discours n’y changeront rien. Alors que nous sommes face à l’effondrement, il faut à tout prix penser de nouvelles représentations diplomatiques pour remplacer le paradigme éculé de la paix par le droit. Saurons-nous tirer, intelligemment et utilement, la substantifique moëlle de ces échanges aigre-doux entre les président américain et chinois ?
 
 
CANDIDE À L’HÔTEL DE BRIENNE – Ali Baba. Rendons l’hommage qu’il mérite au caporal Maxime Blasco (34 ans) mort le 24 septembre 2021 au Mali dans une embuscade ! Il est le 52ème militaire tué au Sahel depuis 2013 ! Mort pour la patrie4… ou peut-être pour rien au moment où les autorités de Bamako sont en négociation avec le groupe de sécurité privé russe, Wagner et accuse la France de tous les maux (Cf. l’intervention du Premier ministre malien à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU).

C’est bien connu, gouverner, c’est communiquer… surtout lorsque l’on n’a rien dire. L’exercice est parfaitement maîtrisé par nos dirigeants. La communication est leur religion, leur opium. Faute de stratégie pérenne, globale et de long terme, notre élite en est réduite à se transformer en commentatrice d’une actualité sur laquelle elle n’a pas prise, voire d’organisatrice d’inutiles raouts5). La ficelle est usée jusqu’à la corde. Mais, elle fonctionne toujours auprès d’une majorité de nos concitoyens que le général de Gaulle qualifiait en son temps de veaux. Nous avons un nouvel exemple de cette communication débridée avec l’entretien accordé au quotidien Le Monde (une pleine page réhaussée d’une splendide photo de notre diva posant devant les ors de la République) par notre délicieuse ministre des Armées, Florence Parly6. Un authentique morceau de bravoure géopolitique et géostratégique sur lequel il convient de s’appesantir pour en extraire la substantifique moëlle avant d’en faire une exégèse peu flatteuse.

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LES RÊVERIES D’UNE PENSEUSE SOLITAIRE

Le point de départ de ce monologue est l’affaire de l’annulation de la vente des sous-marins à l’Australie et la conclusion du Pacte AUKUS entre Américains, Australiens et Britanniques. La ministre des Armées n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser les agissements détestables de cette fine équipe de Pieds Nickelés : « Il reste que le comportement des États-Unis a été très brutal, surtout de la part d’un allié, qui plus est nous considérant comme ‘leur plus vieil allié’ ». Et d’en déduire : « La fiabilité américaine n’est plus aussi grande que par le passé ». Il lui aura fallu quatre années pour en prendre conscience. Ce n’est pas très rapide. Mais ce jugement viril arrive après l’annonce de la reprise du dialogue après l’entretien téléphonique entre Emmanuel Macron et Joe Biden (il aurait permis de franchir une nouvelle étape !) et plusieurs tentatives de justification de notre conscience du phénomène : faux bond américain pour bombarder la Syrie en 2013, retrait unilatéral d’Afghanistan, focalisation américaine sur la menace chinoise. Mais, par chance, l’Europe de la défense progresse dans la bonne direction avec l’adoption de son premier Libre blanc « Boussole stratégique ». Florence Parly nous donne un « scoop » : la faiblesse du dialogue politique à l’OTAN depuis de longs mois. Nous devons ajouter depuis toujours. Mais heureusement, l’Alliance va adopter, en 2022, un nouveau concept stratégique (qui ne changera rien à la donne) et « nous n’avons évidemment pas l’intention de quitter l’OTAN » (ce qui est rassurant). La ministre évacue rapidement la question australienne, soulignant qu’elle n’a pas eu de contacts avec Canberra mais qu’elle veillera à bien défendre les intérêts de Naval Group. Une fois encore, les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. La ministre nous rassure en déclarant que « la stratégie indo-pacifique de la France ne s’envole pas avec les sous-marins australiens ». Nous sommes les plus beaux et les plus forts avec « deux millions de ressortissants dans la zone, 7000 militaires positionnées et 93% de notre zone économique exclusive ». De quoi impressionner Américains et Chinois ! Florence Parly explique que la France possède d’autres possibilités d’escales pour ses sous-marins, ailleurs qu’en Australie (Japon, Singapour, Indonésie, Malaisie, Inde). Pour ce qui est de la coopération militaire franco-britannique, la ministre des Armées se livre à des réflexions fumeuses : ils ont fait le choix du « Brexit », du « Global Britain » et de la « dépendance encore accrue vis-à-vis des États-Unis », « la balle est dans leur camp ». Elle évoque des discussions intenses à venir sur les missiles et des besoins convergents. Passant à la question du Sahel, Florence Parly reste dans le flou : reconfiguration de notre dispositif au Sahel (« Barkhane »), localisation du poste de commandement au Tchad, souhait de regrouper nos effectifs au Mali, consolider notre dispositif au Niger afin d’être au plus près de la zone des trois frontières, poursuite de la lutte contre le terrorisme avec le partenaire américain. Elle évoque l’entretien, qu’elle a eu avec son homologue malien à propos de la présence des mercenaires russes de la société Wagner, au cours duquel elle aurait souligné que le Mali s’isolerait de la communauté internationale et ne renforcerait pas sa souveraineté. Il y aurait incompatibilité entre soutien international et recours aux mercenaires. Elle lui aurait dit que « les paroles, c’était une chose, mais ce qui comptait, c’était les actes ».

LES ÂNERIES D’UNE ÉNARQUE INCULTE

À découvrir pareille prose indigente de Florence Parly, nous avons la preuve de sa candeur rafraichissante en particulier sur la chimérique défense européenne à laquelle seuls les Français croient encore. Après quatre années passées à l’hôtel de Brienne, cette Dame semble découvrir ce que sont réellement les positions des Américains, de l’Anglosphère7, de l’OTAN aux ordres de l’Oncle Sam à qui elle obéit au doigt et à l’œil8, de l’Union européenne sur les questions de défense et de sécurité. À des années lumières de positions françaises. Et cela alors qu’elle est entourée d’une kyrielle de conseillers militaires, civils, de chercheurs, d’analystes, de stratèges (DGRIS), de prévisionnistes, d’instituts de recherche financés par son département ministériel, de services de renseignement (DGSE, DRM…). À quoi servent-ils ? Combien coûtent-ils au contribuable français pour pareil résultat, à savoir l’inflation des surprises, des étranges défaites ? Quand se décidera-t-on à faire évaluer les ministres sur leurs résultats, sur leur performance dans la « Start-up Nation » voulue par Emmanuel Macron ? Les Américains nous bottent les fesses mais nous en redemandons au lieu de nous éloigner de l’OTAN et de sa machine à asservir ses « idiots utiles ». Là est la question cruciale. Peut-être sommes-nous tributaires de Washington en matière de renseignement au Sahel et ailleurs ? Ceci nous obligeant à revenir rapidement dans le rang après quelques critiques sans influence sur la position du maître américain. Si on lit entre les lignes les déclarations de la ministre des Armées, nous pouvons en déduire que la France n’a aucune véritable stratégie durable au Sahel, se contentant de la bonne vieille politique du chien crevé au fil de l’eau. La réponse de Florence Parly sur l’affaire Pegasus est aussi floue qu’hypocrite. Elle ne trompe personne.

Et dire, pour revenir à son point de départ, que toutes ces avanies ont été oubliés, balayées après une conversation téléphonique entre Emmanuel Macron et Joe Biden. Encore un nouveau Münich de la diplomatie française jupitérienne qui a oublié les fondamentaux de la diplomatie gaulliste, la seule qui vaille vis-à-vis de nos prétendus alliés américain et britannique. En un mot, cet entretien est plus contre-productif qu’utile à la compréhension de la démarche française globale et spécifique dans l’affaire des sous-marins.

Quand le président de la République et son Premier sinistre se décideront-ils à nommer des ministres compétents au regard de leur expertise et de leur sens politique et non en fonction de leur genre, de leur étiquette politique, de leur région d’origine, de leurs réseaux… ? Quand aurons-nous la diplomatie de nos moyens (40,9 milliards d’euros en 2022. Le chiffre est donne pour faire illusion) ? La France éternelle s’en porterait mieux. Elle gagnerait en crédit sur la scène internationale au lieu de se trouver sur une pente glissante, celle du déclassement et du déclin. Ce n’est malheureusement pas encore pour demain tant les mauvaises habitudes ont la vie dure dans notre pays. La méritocratie républicaine est un concept en voie d’extension dans la société de l’entre-soi, des copains et des coquins qu’est la France jupitérienne. Nous vivons sous le régime de la Caste, de la Noblesse d’État, de la trahison des clercs… Une nouvelle nuit du 4 août serait indispensable pour abolir les privilèges de notre République monarchique pour que la France retrouve son lustre à l’international à travers une réelle capacité de connaissance et d’anticipation. Quand en finira-t-on avec la mauvaise fable ayant pour titre Candide à l’hôtel de Brienne ?”>
 
 
L’AFGHANISTAN POUR LES NULS. UN DIPLOMATE ÉCLAIRE NOTRE LANTERNE – Guillaume Berlat « Il convient de dire que depuis des années, les télégrammes, devenus innombrables au fil du temps, ne sont plus lus par nos hauts fonctionnaires, qui attachent souvent plus d’importance à ce qu’ils lisent dans la presse nationale, qu’elle soit ou non bien informée de la situation sur le terrain, qu’à ce qu’écrivent leurs diplomates, même lorsqu’ils sont compétents. L’Afghanistan, surtout, était le prototype même de « l’Orient compliqué », personne dans les chancelleries occidentales, pas plus en France qu’ailleurs, ne sachant sur quel pied danser, et donc l’on comptait beaucoup sur la connaissance du terrain qui m’était désormais reconnue »9.

Comment mieux résumer la « surprise stratégique » de nos dirigeants après la prise de Kaboul, le 15 août 2021, par les talibans qui s’est accompagnée d’une déroute de l’armée américaine et de ses supplétifs que par ce jugement d’un diplomate français ? Gouverner, c’est prévoir. Mais pour prévoir et donc anticiper pour se préparer, il faut connaître. Et, c’est là que le bât blesse tant du côté de notre élite incompétente que de notre Episcopat médiatique omnipotent. L’on parle d’un pays dont on ne connait ni l’histoire, ni la géographie, ni le poids des tribus… Comme toujours l’on veut plaquer des solutions irréalistes vouées à l’échec. C’est l’objectif principal du récit d’un diplomate que l’on peut ranger dans la catégorie des meilleurs connaisseurs de l’Afghanistan, Jean-Yves Berthault.

Son ouvrage, d’environ 200 pages est organisée de la manière suivante. Après un très utile rappel historique sur l’Afghanistan et de tous les empires qui s’y sont cassés le nez pour avoir voulu mettre de l’ordre dans ce pays (une vingtaine de pages fort utiles présentées sous forme d’avant-propos), le diplomate procède de manière chronologique à travers tous les postes diplomatiques qu’il a occupés en Afghanistan durant sa Carrière : 1979-1981 (sa première affectation diplomatique à l’ambassade de France à Kaboul), année 1997 (au titre de la mission de l’ONU pour l’Afghanistan), 1998-1999 (chargé d’affaires de l’ambassade de France à Kaboul depuis le bureau des ambassadeurs itinérants à Paris mais avec de multiples déplacements dans la zone et ailleurs), 1999-2001 (suivi du dossier afghan depuis Islamabad au Pakistan avec nombreux passages à Kaboul), le 11 septembre et ses suites (suivi de réunions internationales consacrées à la stratégie à adopter à la suite de ce tsunami). L’ouvrage se conclut par une partie magistrale intitulée « Postface et maintenant » (cinq pages particulièrement denses de réflexion sur le passé, le présent et l’avenir de l’Afghanistan).

Contrairement à nos « grands reporters » qui se contentent de passer quelques jours en Afghanistan tout en ignorant l’histoire, la géographie, la civilisation, la langue, les forces profondes, Jean-Yves Berthault effectue un travail de terrain de longue haleine, allant à la rencontre d’une variété d’interlocuteurs pour se forger une opinion. Ce qui est, en principe, l’essence du métier de diplomate ! Il prend le temps de voir, d’écouter, de comprendre, de dialoguer, y compris avec les talibans pour en déduire qu’ils ne forment pas un bloc monolithique. Il dénonce la duplicité pakistanaise et le poids des marchands de canons français dans ce pays. Il stigmatise la légèreté du ministère français des Affaires étrangères : « Mais il (Bruno Le Maire) était bien placé pour savoir qu’au Quai d’Orsay, on s’évertuait surtout à ravauder10 les crises à mesure qu’elles se présentaient, et qu’il n’y avait guère de place pour des opérations à long terme, surtout si elles devaient s’avérer coûteuses » (p. 128). Un classique de la diplomatie de l’improvisation, du saupoudrage, de l’incantation à la française. Il n’est pas très tendre avec les Américains dans leur approche de l’Afghanistan post-11 septembre : « L’aveuglement des États-Unis, leur vision binaire des affaires et leur gestion des conflits à la façon du Far-West avaient ainsi entraîné le monde, une fois de plus, dans une escalade dont on ne voyait plus comment elle allait pouvoir s’arrêter » (p. 173) ou « Les Américains ont bien du mal à comprendre ce que ne leur ressemble pas » (p. 175).

Pour brève qu’elle soit la « Postface » résume parfaitement la démarche conceptuelle du diplomate « Les mêmes causes produisent les mêmes effets ». Retenons, de manière arbitraire, quelques morceaux choisis qui devraient être lus et médités sous les ors de la République où l’on préfère s’entourer de l’avis des fameux « visiteurs du soir » (tel que BHL que Jean-Yves Berthault n’hésite pas à éreinter pour ce qu’il a fait, surtout pas fait, devrait-on dire !). « Car prétendre éradiquer l’hydre est une ambition à la seule mesure des mythes, qui nous instruisent que leurs têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les tranche » (p. 186). Il poursuit sur un réquisitoire sans appel pour Américains, occidentaux et français de la sorte : « Daech est également le fruit d’une invasion étrangère des États-Unis en Irak, aventure absurde et criminelle, sans aucune justification qu’une volonté de prise de contrôle, sur de fallacieux prétextes. Washington est deux fois coupable dans cette affaire irakienne, et de façon symétrique à la culpabilité de Moscou dans le dossier afghan : pour être intervenu par une invasion illégale, contre un gouvernement certes illégitime lui aussi, sans s’être préoccupé de l’’après’. Et de s’être retiré militairement dès qu’il fut apparu que son maintien n’était plus tenable, en laissant le chaos succéder à la main de fer de Saddam Hussein qui tenait le pays. Il apparaît aussi à l’évidence que l’intervention en Libye, largement conduite par la France et abandonnée ensuite par le président Hollande sans planification de l’après-Khadafi, a produit des résultats non moins contestables, en jetant aux orties avec le dictateur, un équilibre fragile et précaire » (p. 186)… « Impardonnable manque de vision de la part des pays occidentaux, ainsi que ceux de la région, au premier rang desquels la Turquie, membre de l’OTAN, et qui, pays musulman, ne saurait prétendre ignorer les dangers idéologiques et politiques à venir » (pp. 188-189). « Il reste donc possible d’envisager une recomposition de l’équation moyen-orientale sur la base de l’intégration et de la récupération des éléments islamistes les moins radicaux car il serait illusoire de croire que le phénomène de l’islamisme puisse être annihilé ou s’éteindre de lui-même » (p. 189). Tout est dit et bien dit.

QUOI DE NEUF ? TOUT EST VIEUX

L’auteur se définit ainsi : « Fonctionnaire atypique et fort peu courtisan, je suis toujours resté en accord avec mes principes, cherchant à préserver autant que possible une certaine liberté et une capacité d’initiative à l’intérieur du carcan de l’administration » (p. 184). Même si la narration se perd parfois dans un luxe inutile de détails et si l’auteur verse souvent dans le narcissisme, la lecture de son ouvrage ne manque pas d’intérêt à plusieurs titres. Elle présente l’immense mérite de couvrir une période de quatre décennies durant lesquels Jean-Yves Berthault a suivi de très près l’actualité afghane, parfois comme spectateur, souvent comme acteur discret mais efficace. Elle est sous-tendue par une véritable vision stratégique globale dans l’espace et dans le temps. Elle constitue le meilleur hommage à une diplomatie de la pensée et de l’action. Le moins que l’on soit autorisé à dire que nous recommandons vivement à nos lectrices et lecteurs la lecture de cet ouvrage qui aurait pu trouver sa place dans la série bien connue sous le titre : « L’Afghanistan pour les nuls » dans la mesure où Jean-Yves Berthault, diplomate, éclaire notre lanterne sur « le cimetière des empires ».

p.m. : manifestement, l’Afghanistan intéresse les diplomates retraités. Tel est le cas de Régis Koetschet qui publie coup sur coup deux ouvrages sur ce pays : l’un portant sur sa carrière de diplomate à Jérusalem et à Kaboul11 et l’autre consacré à André Malraux en Afghanistan12.
 
 
CLIMAT ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE – Jean Daspry. « Gouverner, c’est prévoir, et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte » (Emile de Girardin, 1852). Cette maxime n’a jamais été aussi vraie, pertinente qu’en ce début du XXIe siècle. À l’heure où il est indispensable de remettre cent fois sur le métier la grammaire des relations internationales, une problématique ne fait pas exception à la règle, celle de la sécurité internationale. L’on entend régulièrement parler de nouvelle Guerre froide, de rivalités des puissances, de guerres asymétriques, de guerres hybrides, de guerres non-linéaires13… Face à cette situation, un constat d’évidence s’impose. La propension des chercheurs à inventer de nouveaux concepts n’a guère de limite. Leur propension à présenter des solutions réalistes aux défis, menaces du moment est plus limitée. Un facteur important dans la conduite des guerres est souvent passé sous silence, le climat, en particulier lorsque les hommes et les matériels sont confrontés à des températures dépassant les 50, voire les 60° C. Il ne n’agit malheureusement pas d’un cas d’école mais d’une réalité objective que vivent nos militaires opérant au Sahel mais aussi les troupes américaines massivement déployées dans ce qu’il convient de qualifier de MENA pour Moyen-Orient et Afrique du Nord14. Comment résumer en quelques mots, les défis rencontrés sur ces théâtres d’opération ? Quelques mots en disent plus que de longs discours. Il s’agit de chaleur extrême, de la diminution des performances individuelles, de stress thermique, de coup de chaleur, d’épuisement se traduisant pas de la déshydratation, de la perte de conscience, de l’épuisement pouvant aller jusqu’à la mort qu’accompagnent les dysfonctionnements des matériels, en particulier les plus sophistiqués, les plus fragiles : exposition des moteurs d’avion à la poussière, vulnérabilité de la guerre électromagnétique, brouillage des communications, fragilisation des essaims de drones15, détérioration des systèmes d’armes (fusils et carabines) et blocage au sol des hélicoptères en cas de tempête de sable… N’oublions pas les crues soudaines et les orages destructeurs qui constituent un autre danger climatique sur lequel les stratèges militaires doivent réfléchir (Cf. les évènements en Allemagne, Belgique ou en Chine et dans bien d’autres parties du monde) ! Le Pentagone et l’OTAN reconnaissent que la crise climatique a un « impact sur les missions, les plans et les capacités » et produisent des « climate action failures in combat capabilities » (« défaillances des capacités de combat »). Les conditions météorologiques extrêmes figurent en tête de liste des risques et frappent plus fort et plus rapidement que prévu. C’est pourquoi, des efforts et des ressources considérables ont été consacrés à la réoptimisation du paradigme risque climatique-performance : une recherche et développement considérablement améliorée sur la résilience des matériaux et la conception créative ; de nouvelles pratiques d’acclimatation à la chaleur ; une ingénierie bioenvironnementale améliorée ; des scénarios de mission et des jeux de rôle alternatifs ; et le déplacement de la vulnérabilité et de la capacité de frappe « au-delà de l’horizon ». Depuis l’opération « Tempête du désert » (réalisée contre l’Irak en janvier et février 1991 par une coalition internationale sous commandement des États-Unis et missionnée par les Nations unies), d’importantes ressources ont été consacrées à la maîtrise de la météo grâce à une nouvelle modélisation, au renforcement de l’agence météorologique de l’armée de l’air et à une super-informatique capable de mettre les mises à jour météorologiques entre les mains des soldats et des équipes météorologiques de combat spécialisées (CWT) sur le terrain, ce qui permet à cette technologie reachback (« retour en arrière ») de fournir des données directement à l’escadron météorologique opérationnel MENA, installé sur la base aérienne Shaw, en Caroline du Sud.

Le G7 et le sommet de l’OTAN, qui s’est tenu le 14 juin 2021, ont, tous deux, inscrit à leur ordre du jour un débat sur le dangereux « éléphant dans la pièce », à savoir le lien hautement probable, à fort impact et pourtant négligé, entre la crise climatique et la sécurité internationale. Le 7 juin 2021, le groupe d’experts du Conseil militaire international sur le climat et la sécurité (IMCCS) a publié son deuxième rapport annuel sur le climat et la sécurité dans le monde, mettant en garde contre les « conséquences catastrophiques du changement climatique sur la sécurité », lesquelles exigent que la sécurité internationale soit immédiatement adaptée au climat à tous les niveaux et que l’on se concentre davantage sur le rôle des armées dans la réponse aux risques émergents en matière de sécurité climatique. Les menaces de l’élévation du niveau de la mer au cours des vingt prochaines années sur les ports demandent désormais une attention particulière si l’on veut que ces installations continuent à remplir leurs missions. Le monde se prépare à un avenir de la guerre qui est derrière nous ou n’a jamais existé. L’Anthropocène, ce désordre planétaire majeur, est arrivé. Il nous oblige à repenser la région MENA au-delà des programmes de prévention des pathologies thermiques, de la protection contre le climat ou d’une amélioration du spectre électromagnétique. À commencer à comprendre les risques auxquels sont confrontés les peuples de la région en matière de sécurité alimentaire, d’eau et de santé. À mettre fin aux interventions militaires et à promouvoir la bonne gouvernance et les droits humains. Les guerres classiques risquent de changer de nature dans les prochaines années à la lumière des risques climatiques croissants. Ne pas nommer les choses, ne les fait pas disparaître ! Les incertitudes pour l’avenir persistent16. Nous manquons de penseurs pour période de doute au moment où existe une relation symbiotique entre climat et sécurité internationale.


1 Alain Frachon, Pacifique : le mufle, la brute et le truand, Le Monde, 24 septembre 2021, p. 33.
2 Philippe Ricard, Biden-Macron : l’apaisement après la crise. Les présidents français et américain se sont entretenus par téléphone au sujet des sous-marins australiens, Le Monde, 24 septembre 2021, p. 2.
3 Frédéric Lemaître/Philippe Ricard, La diplomatie de Biden à l’épreuve des faits, Le Monde, 23 septembre 2021, pp. 1-2-3.
4 Colonel Michel Goya : « Le caporal-chef Maxime Blasco est un exemple de courage et d’humilité », www.lefigaro.fr , 26 septembre 2021.
5 Forum mondial – Normandie – pour la paix (30 septembre-1er octobre 2021). Paix mondiale et sécurité globale : comment gouverner la paix ?, Région Normandie/Edf.
6 Élise Vincent (propos recueillis par), « Soit l’Europe fait face, soit l’Europe s’efface ». La ministre Florence Parly dénonce l’attitude « très brutale » de Washington de l’affaire des sous-marins, Le Monde, 23 septembre 2021, p. 2.
7 Philippe Bernard, Perfide Albion contre France hautaine, Le Monde, 26-27 septembre 2021, p. 36.
8 Jean-Pierre Stroobants/Élise Vincent, Affaire des sous-marins : les silences de l’OTAN. L’Alliance est pressée d’en finir avec les polémiques sur le partenariat entre Canberra, Washington et Londres, Le Monde, 26-27 septembre 2021, p. 4.
9 Jean-Yves Berthault, Déjeuner avec les talibans. Révélations d’un diplomate, éditions Saint-Simon, 2021, p. 86.
10 Vieilli, raccommoder à l’aiguille.
11 Régis Koetschet, Diplomate dans l’Orient en crise. Jérusalem et Kaboul, 2002-2008, Maisonneuve & Larose/Hémisphères, 2021.
12 Régis Koetschet, À Kaboul rêvait mon père. André Malraux en Afghanistan, éditions Nevicata, 2021.
13 Dominique D’Herbigny, Sur le front de la guerre non-linéaire, ThucyBlog, n° 139, 17 juin 2021.
14 Bruce Stanley, Coup de chaud pour l’armée américaine au Moyen-Orient, www.mediapart.fr , 26 juin 2021.
15 Élise Vincent, Drones. La guerre des essaims, Le Monde, 27-28 juin 2021, pp. 20-21.
16 Éditorial, Le risque climatique est aussi un risque climatique, Le Monde, 25 septembre 2021, p. 35.

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