Observatoire Géostratégique

numéro 260 / 9 décembre 2019

PIERRE PEAN : LE RWANDA ET LES GROUPIES DE KIGALI…

Il y avait foule ce mercredi ensoleillé du 31 juillet, église de Bouffémont dans le Val d’Oise. On y célébrait la mort du journaliste Pierre Péan, emporté des suites d’une tuberculose quelques jours plus tôt. La cérémonie, simple et belle, réunissait famille, amis et anonymes, Français de toutes origines, africains aussi, dont beaucoup de Rwandais, évidemment. A l’office, l’abbé Wenceslas, un prêtre Hutu qu’il considérait après enquête comme un « juste », mais poursuivi depuis la fin du génocide par les innombrables groupies de Paul Kagame pour sa participation – imaginaire, tranchera la justice française en 2018 – à la folie collective qui s’est emparée du pays des milles collines en 1994.

L’enterrement de Pierre Péan était également accompagné d’un léger mais dissuasif déploiement de la gendarmerie, au cas où ces mêmes groupies auraient eu l’idée saugrenue de venir perturber l’adieu à un homme intègre et exemplaire, aux antipodes du déferlement de haine ayant pollué ces derniers jours les réseaux sociaux, nouveaux réceptacles de nos névroses contemporaines.

Pour illustrer l’élégante bassesse de ces Savonarole de la réduction « ad-hitlerum », citons parmi d’autres le capitaine Guillaume Ancel, ancien de l’opération Turquoise au Rwanda, se réjouissant sur Twitter de cette « lourde perte pour les négationnistes, Pierre Adolphe Péan, dit le blanc-menteur, (enfin, ndlr) décédé ». Ou encore cette perle relayée par une plumitive de Libération, imaginant, « un grand journaliste français au chevet des nazis, qui serait acclamé en 2019 ». Péan, nazi ? Fichtre… Comment en est-on arrivé là ? Quels chemins filandreux des citoyens apparemment de bonne foi ont-ils pu emprunter pour salir à ce point l’une des icônes du journalisme français ?

La sortie de son livre « Noires Fureurs, Blancs Menteurs », publié aux éditions Fayard en 2005, avait effectivement semé la panique au Rwanda de Paul Kagame. Y étaient détaillés les coulisses sordides de l’irrésistible ascension du chef de guerre Tutsi que l’ancien président de Médecins sans Frontières Rony Brauman assimile, non sans arguments, à l’un des « dictateurs les plus sanglants de l’Afrique contemporaine ». Comme jamais peut-être, en dépit d’une quarantaine d’ouvrages unanimement salués pour leur sérieux, cette enquête allait marquer un profond basculement dans l’itinéraire de cet ami sincère du continent africain.

A défaut d’un débat sur le fond de ses révélations, Pierre Péan aura droit à des centaines de plaintes, la plupart téléguidées par des relais du Front Patriotique Rwandais en Europe, pour « incitation à la haine raciale ». En figure de proue de cette attaque groupée, l’association SOS Racisme et son président Dominique Sopo (défendu par Léon Lef Forster, avocat historique de Paul Kagame), qui affirmera à la barre : « évoquer le sang des Hutus, c’est salir celui des Tutsi ». « C’est l’une des phrases les plus racistes que j’ai entendu dans ma vie », relevait non sans ironie Pierre Péan.

La relaxe prononcée par le tribunal ne mettra pas un terme aux accusations de « racisme », « complotisme », et « négationnisme » qui ont poursuivi le journaliste jusqu’à ses obsèques. Le renversement des mots et de leur sens s’avère pourtant spectaculaire : à l’exception d’une poignée d’extrémistes hutus embastillés dans les geôles maliennes, personne ou presque ne nie le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Mais Pierre Péan avait pris le parti de défendre la mémoire des centaines de milliers d’hommes, femmes, enfants, et vieillards massacrés par le FPR au Rwanda et en République du Congo avant, pendant, et après le génocide de 1994, dont l’indifférence crasse à leur martyre peut se mesurer à l’aune du naufrage évoqué plus haut de Dominique Sopo.

Pierre Péan n’était pas le premier : la caméra du réalisateur Hubert Sauper, auteur du « Cauchemar de Darwin », avait déjà capté quelques images des morts vivants rwandais pourchassés par les tueurs de Kagame dans l’épaisse forêt congolaise, en 1997. Et la plupart des organisations de défense des droits de l’homme, Amnesty International ou Human Rights Watch en tête, ont largement documenté la folie meurtrière du nouveau maître de Kigali. Il faut lire le rapport « Mapping » publié par les Nations Unies en 2010, des centaines de pages d’atrocités sans nom, accablantes pour le régime de Kagame, et qui feraient passer Saddam Hussein ou Slobodan Milosevic pour des disciples du Pape François.

Mais les groupies du satrape rwandais, fidèles à un mécanisme psycho-sociologique bien connu chez les derniers maoïstes ou staliniens imperméables à l’erreur comme à la douloureuse édification de l’Histoire, défendent donc leur bien aimé criminel contre l’humanité avec les armes du désespoir : eux qui nient ou déploient des efforts surhumains pour minimiser ses crimes documentés au delà du doute raisonnable par l’ONU – officine proto-nazie bien connue – accusent systématiquement l’autre de « négationnisme ».

Eux qui défendent un invraisemblable complot français ourdi par un gouvernement de cohabitation (Mitterrand / Balladur) pour liquider la minorité Tutsi en appliquant les méthodes de la « guerre révolutionnaire » expérimentée à l’occasion de la bataille d’Alger, assimilent les découvertes de Pierre Péan sur le rôle des Etats-Unis, d’Israël ou de la Grande Bretagne aux côtés de Kagame à du « conspirationnisme ».

Enfin, eux qui instrumentalisent la mémoire des victimes de la Shoah en établissant un parallèle entre l’extermination des juifs d’Europe avec la trajectoire du puissant chef militaire Paul Kagame, dont l’objectif prioritaire n’a jamais été de mettre fin au génocide des Tustis, mais de gagner la guerre, afin d’exercer un pouvoir autant brutal que sans partage…

L’indécence ou le culot de certaines de ces groupies ne connaît aucune limite, comme l’illustre une anecdote qui prend ses racines au moment du déclenchement du génocide, en avril 1994. Alerté par sa fille basée au Burundi, elle-même en contact avec l’universitaire André Guichaoua en poste à Kigali, Pierre Péan mobilise ses réseaux pour sauver les enfants du Premier ministre Agathe Uwilingiyimana, l’une des premières opposantes au régime de Juvénal Habyarimana à être massacrée par la garde présidentielle. Au même moment ou presque, l’hebdomadaire Jeune Afrique dépêche ses envoyés spéciaux au chevet de la veuve Habyarimana, qui a transformé la résidence présidentielle en chapelle ardente, où repose le corps de son mari tout juste extrait de la carcasse du Falcon abattu à quelques centaines de mètres.

François Soudan, actuel directeur de la rédaction de Jeune Afrique reconverti propagandiste en chef de la dictature rwandaise, privilégie à l’époque l’hypothèse d’un attentat exécuté par les commandos du FPR, que son journal qualifie fréquemment de « Khmers rouges » ou « noirs », à l’unisson de Christian Quesnot, Chef d’Etat major particulier de François Mitterrand.

Plus cocasse encore, Jeune Afrique en profite pour publier une analyse graphologique de l’écriture de Juvénal Habyarimana, réalisée à l’occasion d’une visite du président rwandais dans les locaux de l’hebdomadaire en 1989 : s’y révèle un « homme à l’esprit pratique, logique, précis, réfléchi, ingénieux, capable de réalisme, toujours prêt à saisir les bonnes occasions » (…), « audacieux tout en étant prudent », « ni méchant ni rancunier de nature », bref, « un allié précieux si l’on sait lui inspirer de la considération ».

Le régime de Paul Kagame saura corriger cette leçon de cirage de pompes journalistique en finançant dans Jeune Afrique l’impression de publireportages et autres « dossiers » tirés à part pour louer l’exigence du nouveau Rwanda en termes de démocratie, de bonne gouvernance, et de lutte contre la corruption. Et Juvénal Habyarimana, ex « allié-précieux », d’y être ensuite repeint sans vergogne en héraut du « nazisme tropical »…

 
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En souvenir de Pierre Péan, il est définitivement des cuistres dont il faut s’honorer être l’adversaire.

Marc de Miramon
5 août 2019

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