Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

PÉKIN OU LA DIPLOMATIE DES OTAGES !

La diplomatie est vieille comme le monde. Même si sa pratique a évolué au cours des siècles, elle n’en demeure pas moins attachée à quelques grands principes qui en font sa spécificité. Elle privilégie la coopération à la confrontation, le dialogue à la force, la confiance à la défiance. En un mot, elle se veut apaisante. Metternich déclarait que « le rôle du diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace ». Mais, il arrive de plus en plus souvent que, par excès d’hubris, certains États attendent plus de leur diplomatie qu’elle joue le rôle de pyromane pour démontrer sa puissance. Tel un lutteur avant d’affronter son adversaire, elle bande ses muscles pour l’impressionner.

L’hyperpuissance américaine fournit un exemple d’une diplomatie vindicative, parfois outrancière, parfois guerrière. La débâcle afghane devrait logiquement la conduire à plus d’humilité, à plus de recherche de dialogue avant de brandir la menace (sanctions, guerres contre le terrorisme…). Mais rien n’est moins sûr tant l’âme des peuples est insondable. Depuis, au moins une décennie, l’Amérique a fait au moins un émule, la Chine. Autrefois diplomatie effacée, aujourd’hui diplomatie affirmée.

Elle n’hésite plus à proférer menaces, injonctions. Pire encore, elle pratique une diplomatie de l’intimidation à l’égard de ses affidés qu’ils soient les escales de ses « nouvelles routes de la soie » ou bien les États africains qui doivent s’aligner sur les positions de Pékin à l’ONU au prix des mannes reçues. Si la diplomatie traditionnelle vit au milieu des conflits pour tenter de les résoudre, la nouvelle diplomatie chinoise provoque des conflits pour en tirer les bénéfices conformes à ses intérêts bien compris. Elle muselle l’opposition démocratique à Hongkong, menace de reprendre pied à Taiwan, pratique le coup de force en mer de Chine, veut même en découdre avec les États-Unis qu’elle envisage de dépasser sur le plan militaire après le plan économique et technologique. Gare à celui qui s’en prendrait à l’un de ses ressortissants.

Il s’attire aussitôt les foudres de l’Empire du milieu. Pékin inaugure, ou remet au goût du jour, la diplomatie des otages. Comment amener à résipiscence un malotru qui voudrait tordre le bras à la Chine en titillant un de ses citoyens ? En lui démontrant qu’il n’est pas de son intérêt de se livrer à ce petit jeu auquel il a tout à perdre et rien à gagner. Les Australiens l’ont appris à leur dépens en jouant les apprentis sorciers.

Aujourd’hui, ce sont les Canadiens qui goûtent au supplice diplomatique chinois par le biais de sa justice aux ordres du pouvoir1. Pékin les avait avertis en des termes qui ne prêtaient guère à confusion : « les conséquences seront graves ». Manière de rappeler qu’on ne place pas impunément en résidence surveillée la directrice financière du géant des télécoms chinois, Huawei qui est aussi la fille du fondateur de la marque. Un retour en arrière s’impose pour mieux comprendre la rouerie chinoise, leur manière particulière d’appliquer le principe de réciprocité à la sauce cantonaise. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou est arrêtée à l’aéroport de Vancouver, à la demande des États-Unis. Selon Washington, cette élégante dame de 46 ans aurait menti sur les liens commerciaux existant entre son groupe et l’Iran, escroqué la banque HSBC et tenté de contourner les sanctions américaines contre Téhéran. Six jours après, les autorités canadiennes acceptent de lancer contre elle une procédure d’extradition.

La réponse du berger chinois à la bergère canadienne ne s’est pas fait attendre. La police chinoise arrête deux ressortissants canadiens pour cause d’espionnage (la bonne blague) : le premier ancien vice-consul à Pékin travaille pour une ONG et le second, consultant, organise des voyages en Corée du Nord. Et pour faire bonne mesure, on rajoute à ce duo un troisième larron. Légèrement condamné – à l’aune des critères chinois – pour trafic de drogue, il a vu son verdict, trop clément, cassé. De simple passeur d’amphétamine, il est promu en grand patron d’un réseau international. Pour une chinoise en résidence surveillée, trois canadiens sont mis sous les verrous chinois. Le message est tout à fait clair.

Pour confirmer le message, Pékin fait monter la mayonnaise en condamnant le consultant, proche de Kim Jong-un à onze ans de prison pour espionnage alors qu’il était déjà emprisonné depuis deux ans. Et, le dealer d’amphétamine , qui avait écopé d’une peine « légère » de quinze années en première instance, se trouve désormais condamné à mort. Comme le souligne, avec une pointe de malice, le volatil : « Entre Ottawa et Pékin, il y a bien plus qu’une feuille d’érable »2.

Les Occidentaux seraient particulièrement bien inspirés en calquant leur attitude sur celle de la Chine au titre de l’application stricte du principe de réciprocité. Pékin ne comprend que le langage de la force à condition de l’assumer et de ne pas fléchir en cours de route. Les Européens le veulent-ils et le peuvent-ils ? Là est la question au moment où Pékin pratique la diplomatie des otages.

Guillaume Berlat
13 septembre 2021

1 Ludovic Hirzmann, En Chine, l’arme de la justice contre le Canada. Pékin multiplie les condamnations spectaculaires de citoyens de ce pays pour contraindre Ottawa à renoncer à l’extradition vers les États-Unis de Meng Wanzhou, directrice du géant des télécommunications Huawei, arrêtée en 20218, p. 4.
2 Diplomatie des otages en Chine, Le Canard enchaîné, 1er septembre 2021, p. 8.

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