Observatoire Géostratégique

numéro 291 / 13 juillet 2020

POLOGNE « ET EN MÊME TEMPS » POLOGNE…

La semaine prochaine, nous reviendrons sur le discours du président de la République – prononcé devant l’Ecole de guerre le 7 février dernier – où il est question de la dissuasion nucléaire et d’autres questions de défense et de sécurité.

La rédaction

POLOGNE « ET EN MÊME TEMPS » POLOGNE…

« Le monde que nous avons créé est le résultat de nos pensées. Il ne peut pas être changé sans que l’on change notre manière de penser » (Albert Einstein). En arrivant à l’Élysée en mai 2017, notre fringuant président de la République avait des pensées, des idées très arrêtées sur le nouveau monde qu’il entendait modeler à son image.

Il les a développées durant tout l’acte I de son quinquennat (2017-2019) avec le succès que l’on sait. L’Union européenne devait être intégralement transformée à l’image de son discours de la Sorbonne. Le couple franco-allemand devrait être redynamisé selon sa volonté. Donald Trump, à qui il avait réussi à écraser le poignet dans un bras de fer mémorable, allait lui manger dans la main, gobant à son insu l’accord sur le nucléaire iranien et sur le climat (COP21) en devenant un adepte inconditionnel du multilatéralisme. La Françafrique avait rendu l’âme à Ouagadougou. La Libye allait retrouver les chemins de la paix. L’Iran allait se rabibocher avec les États-Unis. La Chine deviendrait le modèle du libre-échange. En outre, Emmanuel Macron distribuait quelques mauvais points et quelques mandales à la Russie. Le recevant à Versailles, il infligea à Vladimir Poutine une leçon de démocratie, un camouflet diplomatique pour son attitude peur amène durant la campagne électorale (diffusion de « fake news » et intrusion dans le système informatique du parti en marche). C’est au centre de l’Europe (pays du groupe de Visegrad) qu’il voyait les mauvais élèves de la classe européenne : Pologne, Hongrie, République tchèque. Il leur administra quelques sévères réprimandes pour leurs comportements intolérable sur divers registres.

Avec l’entrée dans l’acte II de son quinquennat (depuis la seconde moitié de 2019), le chef de l’État semble avoir pris conscience, outre ses grandes difficultés sur la scène intérieure, de son isolement sur le grand échiquier international et de la nécessité de changer son fusil d’épaule. Nous en avons un nouvel exemple avec la visite officielle qu’il vient d’effectuer en Pologne les 3 et 4 février 2020 censée compléter le tandem franco-allemand. Avec Varsovie, le ton a changé. Après Haro sur la Pologne, symbole d’une diplomatie de l’invective, nous sommes brutalement passés à Bravo à la Pologne1, signe d’une diplomatie de la câlinothérapie. Ce changement de pied interpelle sur la diplomatie de l’inconstance qui doit valoir un bravo à Jupiter.

LA DIPLOMATIE DE L’INVECTIVE : HARO SUR LA POLOGNE

Qui ne se souvient des mots particulièrement durs, au regard des us et coutumes du langage diplomatique traditionnel, adressés par le président de la République à l’encontre des autorités polonaises depuis sa prise de fonctions ! Tout y est passé au fil des mois.

L’un des premiers gestes européens d’Emmanuel Macron porte sur la révision de la directive sur les travailleurs détachés. Louable sur le fond, cette initiative fur maladroite sur le plan du savoir-faire. Elle visait lourdement les travailleurs polonais, les fameux plombiers polonais qui suppléaient le manque de représentant de cette profession dans notre pays.

Ce fut ensuite l’alignement de Varsovie sur la politique américaine de sécurité qui déclencha le courroux de notre auguste monarque. Comment ne pas acheter des avions européens et ne pas épouser les divines idées sur la politique européenne de sécurité et de défense qui n’existent que dans l’esprit d’Emmanuel Macron ?

Nous avons ensuite eu droit aux critiques sur les violations de l’état de droit imposées (les fameuses valeurs de l’Europe) par les dirigeants polonais à leur peuple et les menaces de sanction européennes. De quoi s’agit-il ? Des procédures déclenchées par la Commission et le Parlement européen à l’encontre de la Pologne et de la Hongrie pour « risque clair de violation grave par un État membre des valeurs visées à l’article 2 » (article 7 du traité de l’Union européenne) qui sont des « les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. » (article 2 du Traité de l’Union). Le président de la République a eu des mots très durs pour stigmatiser les dérives autoritaires de la Pologne incompatibles avec l’appartenance à la famille des démocraties. Emmanuel Macron évoquait le cas de ces inacceptables démocratures et démocraties illibérales. Il évoquait les « esprits fous » qui en Pologne et en Hongrie « mentent à leur peuple ». Ce n’est pas tout.

La France, gardienne des engagements climatiques souscrits par les États lors de la COP21 du Bourget (décembre 2015), ne pouvait supporter que Varsovie bloque toutes les avancées envisagées pour protéger notre planète du grand chambardement, motif pris qu’elle ne pouvait se passer de ses centrales à charbon particulièrement polluantes. Elle était moins regardante sur les centrales à charbon allemandes. Ce dossier environnemental, chère à Greta Thunberg, s’ajoutait à la liste déjà bien longue des irritants entre les deux pays.

Il est vrai que d’autres reproches autrement plus graves pesaient sur la tête de ces deux mauvais élèves de la classe européennes. Très attachés aux racines chrétiennes de l’Europe et à leur souveraineté durement mise à mal durant l’époque soviétique, ces États entendaient rester maîtres de leur destin. Ce qui signifie concrètement refuser d’accueillir des migrants sur leur sol (contrairement à ce que leur demandaient les autorités européennes au titre du partage du fardeau), d’adopter une politique multiculturaliste (chacun chez soi et les vaches seront bien gardées, reste leur devise) dont il constate les effets particulièrement « bénéfiques » dans notre pays. En un mot, rester ce que la Pologne était et non devenir autre chose sous la pression d’une élite mondialiste et européiste. Mais, par ailleurs, Varsovie ne dédaignait pas recevoir de substantielles subventions de l’Union européenne lui permettant d’avoir de bons résultats économiques. Ce que l’on appelle vouloir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

En un mot comme en cent, la Pologne, comme la Hongrie de Viktor Orban, était devenue la tête de turc de Jupiter qui n’avait de cesse de la clouer au pilori. Emmanuel Macron se plaisait à opposer « populistes » et « progressistes ». On mesure ainsi l’ampleur du fossé qui séparait Paris et Varsovie sur la conception même de la construction européenne, sur la nature de la relation bilatérale. Il ne s’agissait donc pas de problèmes mineurs que les diplomates sont chargés d’aplanir en puisant dans leur boîte à outils. Le différend était donc profond, portant sur des questions fondamentales, dont celle particulièrement importantes aux yeux de la patrie des droits de l’homme qu’est celle des valeurs. Nous nous trouvons au cœur de la fameuse diplomatie moralisatrice de la France qui n’a rien à voir avec la Realpolitik2 et qui est à l’origine de multiples déconvenues au cours des derniers mois.

En dehors d’un revirement inattendu, personne de normalement constitué, n’envisageait à échéance rapprochée que les choses changent et, encore moins, que Jupiter ne fasse le premier pas pour tenter un rapprochement avec la turbulente Pologne. Mais tout arrive à celui qui sait attendre. Le lundi 3 février et le mardi 4 février de l’an de grâce 2020, année du RAT DE FER, dans l’astrologie chinoise (aussi celle du coronavirus), le président de la République effectue une visite officielle remarquée à Varsovie, unique objet de son ressentiment.

LA DIPLOMATIE DE LA CÂLINOTHÉRAPIE : BRAVO À LA POLOGNE

Les miracles arrivent même dans la diplomatie. Ce qui était encore hier impensable, le devient soudainement. Comme nous le rappelle l’adage, vérité d’un jour n’est pas celle de toujours ! Dès son arrivée sur le sol polonais, le président de la République a donné le tempo et le ton de sa visite officielle. Il est accompagné par les ministres des Affaires étrangères, des Armées, de l’Economie et de la transition écologique. Il a salué à Varsovie un « tournant » dans les relations avec la Pologne, en le situant dans le contexte du Brexit. Diantre ! Quel si long chemin parcouru en si peu de temps dans la compréhension mutuelle… Répétons-le, une sorte de miracle diplomatique alors que la scène ne se passait pas à Lourdes dans la grotte des apparitions de Massabielle et que Brigitte Macron n’est pas encore Bernadette Soubirous.

Une avancée déclaratoire. Les propos du chef de l’État semblaient impensables, il y a quelques jours encore. Reprenons les plus importants qui donnent le ton de cette visite de la réconciliation. « Je souhaite que cette visite, nos échanges, marquent un véritable tournant dans le rôle qu’ensemble nous pouvons jouer pour l’Europe de demain », a déclaré très solennellement Emmanuel M. Macron, s’adressant à la presse aux côtés de son homologue polonais Andrzej Duda, à l’issue de leurs entretiens. M. Duda a évoqué une « percée », en se félicitant de la signature d’un programme de coopération polono-française dans le cadre de leur « partenariat stratégique ». Il s’est dit convaincu qu’après le Brexit « l’Union européenne devrait en quelque sorte épouser une nouvelle forme (…) avec une nouvelle distribution de cartes et une nouvelle ouverture. Les différents rôles au sein de l’UE devront être reconfigurés ». Pour Emmanuel Macron, la coopération entre Paris et Varsovie doit servir à « relever le défi climatique et accompagner la Pologne qui a devant elle un défi que je ne sous-estime pas ». Il s’agit, a président le président français, de « rendre le projet européen plus fort, car en effet il y a aujourd’hui (…) après le Brexit, une fragilité et un doute qui se sont installés ». Il a souhaité que la France et la Pologne développent leur coopération dans le domaine de l’énergie et de l’industrie militaire, évoquant le projet du futur char européen. Ce projet a été évoqué également par le président polonais. Le chef de l’État français a souhaité tenir dans les prochains mois un sommet franco-germano-polonais, format dit du « triangle de Weimar ». Point de passage obligé, il a consacré une phrase aux réformes controversées de la justice menées en Pologne par les conservateurs au pouvoir, en indiquant qu’il les avait évoquées avec M. Duda, et qu’il souhaitait que le dialogue entre Varsovie et la Commission européenne à ce sujet « s’intensifie ». La dimension bilatérale économique n’était pas absente de cette visite. Enfin, répondant aux inquiétudes des Polonais à propos de son ouverture à l’égard de Moscou et ses critiques de l’OTAN, il a affirmé son attachement à l’alliance atlantique et l’engagement de la France à défendre son flanc est, citant la participation de quelque quatre mille soldats français à des exercices et des patrouilles dans cette région. « La France n’est ni prorusse ni antirusse, elle est proeuropéenne », a-t-il dit, avant de prôner un « dialogue politique exigeant » avec la Russie3.

Un lourd passif. Un bel exemple de diplomatie pratique et réaliste pratiquée, pour une fois, par Jupiter. Lorsque l’on est brouillé de longue date avec un ami au caractère ombrageux, le mieux consiste à se consacrer sur ses points de convergence et de mettre le plus possible les sujets de divergence sous le tapis. C’est la démarche adoptée par Emmanuel Macron à l’occasion de sa visite en Pologne. La relation bilatérale n’est pas au beau fixe et cela depuis 2016, date à laquelle la confiance de Paris dans son partenaire polonais a été rompue après l’annulation d’un contrat d’achat de 50 hélicoptères d’Airbus. La question se pose à nouveau aujourd’hui à propos de l’acquisition par les Polonais d’avions de combat américains. Depuis, elle ne s’est jamais vraiment rétablie et cela d’autant plus que les deux pays ont une vision antagoniste de la construction européenne. À une Europe plus intégrée que souhaite Emmanuel Macron, les Polonais répondent Europe des nations. À cette antipathie profonde s’ajoutait un sérieux différend sur la question du respect de l’état de droit en Pologne. « Le peuple polonais mérite mieux que ses dirigeants », avait lancé de manière peu élégante Emmanuel Macron.4

Un souci de réalisme. Le président de la République est que la Pologne est devenue incontournable sur de nombreux sujets. Il fallait donc renvoyer la querelle sur l’état de droit à Bruxelles5 et se concentrer sur l’essentiel : négociations budgétaires, Europe de la défense, environnement (adoption de l’objectif de la neutralité carbone). A Varsovie, Emmanuel Macron a de nouveau souhaité que « l’intégration et le travail conjoints européens se renforcent » dans la défense et « que l’Europe se dote d’un budget digne de ce nom en la matière ». Les communicants du château confessent qu’il n’y aura pas d’avancée durable sur tous ces sujets sans la coopération bienveillante de Varsovie. Sur la question du Plan vert adopté par la Commission européenne, Emmanuel Macron entend faire évoluer la position polonaise en promettant quelques espèce sonnantes et trébuchantes. La bonne vieille pratique du donnant-donnant. La France estime que la Pologne a toute sa place dans l’Europe. Elle l’a associée au projet d’Europe des batteries avec l’Allemagne6. Elle souhaiterait lui faire entendre qu’il n’y a pas compétition mais complémentarité entre l’OTAN et l’Europe de la défense. Un long travail de persuasion. Un journal polonais titre « Macron enterre la hache de guerre ». Chacun des deux dirigeants voient dans le « Brexit » l’occasion de redynamiser une Europe mal en point en se donnant le beau rôle. L’idée consiste à démontrer que l’Europe protège ses citoyens. Il est clair que les deux chefs d’État ont insisté sur la nécessité de construire une Europe forte avec une industrie forte et innovante.7 En un mot, de mettre l’accent sur tout ce qui rassemble plutôt que sur tout ce qui divise. Pour sceller le rapprochement franco-polonais, il fallait bien mettre entre parenthèses les sujets qui fâchent. Mais dans le même temps, écouter le temps d’un dîner à la résidence de France, les opposants polonais au régime comme cela se pratiquait au temps de la Guerre froide lors des visites présidentielles. Il s’est évertué à expliquer les raisons de son ouverture vers Moscou depuis la rencontre de Brégançon. Un exercice délicat qui peut froisser ses hôtes et aboutir à l’inverse de l’effet escompté.

Un exercice de rétropédalage. Sentant qu’il a peut-être été un peu trop loin dans une direction le 3 février, il en emprunte une autre le 4 février. Au deuxième jour de sa visite en Pologne, Emmanuel Macron a mis en garde mardi Varsovie contre la « négation des principes européens », avertissant que les subventions de l’UE en vue de la transition énergétique auront pour contrepartie un changement des politiques polonaises. Dans un discours à l’Université Jagellone de Cracovie (sud), le président français a ainsi critiqué à mots couverts les réformes qui menacent l’Etat de droit et l’indépendance des juges en Pologne, cibles d’une procédure d’infraction de la Commission européenne8. Réaffirmant que l’Europe doit aider financièrement ce pays à réduire la place du charbon et ses émissions de CO2, M. Macron a évoqué un lien avec cette procédure. « Ne vous trompez pas ! » a-t-il lancé aux étudiants présents dans le public. « La Pologne ne pourra jamais toute seule faire un tel changement, elle ne le peut que par l’Europe, avec l’Europe ». « Et ne vous trompez pas non plus : ne croyez pas ceux qui vous disent, l’Europe va me donner de l’argent d’une main pour faire ma transition climatique mais elle va me laisser (faire) mes choix politiques de l’autre. Ce n’est pas vrai ! » a-t-il poursuivi. « L’Europe c’est un bloc, un bloc de valeurs, un bloc de textes, un bloc d’ambitions », a-t-il martelé9. Tout en se défendant de lui « donner des leçons », il a mis en garde la Pologne contre « une résurgence nationaliste en négation des principes politiques européens ». Il ne peut y avoir le choix par la Pologne « d’une part d’Europe qui (nous) arrange mais en prenant ses distances avec ses valeurs fondamentales », a-t-il insisté, après avoir célébré les liens franco-polonais. Son discours rempli de références historiques a laissé les étudiants présents sur leur faim. « Le président Macron a manqué d’éléments concrets, il a beaucoup parlé d’idéaux mais n’a pas dit quels intérêts communs la France et la Pologne pourraient défendre », a jugé Michal Klusek, 29 ans. « Son discours a semblé plutôt vague, les gens d’Europe centrale sont plus habitués à un style de discours anglo-saxon », a renchéri Johana Klusek, sa femme tchèque. Emmanuel Macron a en revanche exprimé sa solidarité avec ses hôtes polonais contre les attaques de la Russie, qui a accusé la Pologne de collusion avec Hitler et d’antisémitisme, voire d’avoir contribué au déclenchement du conflit mondial. « Je veux redire la solidarité de la France avec le peuple polonais face à ceux qui veulent nier la réalité » et contre « toute tentative de falsification » de l’Histoire ». « Je vois la démarche russe de réinterpréter la Seconde guerre mondiale, de culpabiliser peuple polonais. C’est un projet éminemment politique », a-t-il relevé. « La Pologne n’est pas responsable du déclenchement de la Seconde guerre mondiale, elle en fut victime. La Pologne n’a pas choisi d’être le lieu de l’horreur », a-t-il lancé. Le président polonais Andrzej Duda a par ailleurs annoncé mardi que son homologue français l’avait invité de manière informelle à un sommet du « triangle de Weimar » (avec l’Allemagne) le 14 juillet à Paris10.

Excellent exemple de diplomatie du en même temps que ne fait que brouiller les cartes ! Comprenne qui pourra.

Reste désormais à savoir comment doit être appréhendée cette évolution diplomatique soudaine aussi bien dans le temps que dans l’espace ?

LA DIPLOMATIE DE L’INCONSTANCE : BRAVO À JUPITER

La volte-face polonaise d’Emmanuel Macron, une sorte de valse de Chopin à deux temps, doit impérativement être replacée dans le contexte plus global de la pratique diplomatique du chef de l’État. La relation qu’en fait le Monde relève de l’analyse d’un faux problème qui fait l’impasse sur un vrai problème.

Un faux problème. Le quotidien Le Monde à la courte vue titre : « Macron revisite la relation avec la Pologne » !11 Bigre. La problématique de la diplomatie jupitérienne n’est-elle pas appréhendée par le petit bout de la lorgnette, grande spécialité de nos folliculaires incultes ? Ne passent-ils pas à côté du sujet ? Là est la vraie question. Détailler tous les sujets bilatéraux et européens abordés durant cette visite officielle est certes nécessaire pour la compréhension première du sujet. Mais, elle est loin d’être suffisante pour son analyse plus fine. L’article de nos deux perroquets à carte de presse se complait dans la description de détails sans la moindre importance de la dimension géopolitique, géostratégique de cette visite. Une fois de plus, les véritables problèmes sont au mieux effleurés, au pire passés sous silence par méconnaissance grave de l’état du monde, de ses grands défis et des réponses qui y sont apportées. Tout ceci ne fait pas partie de la culture générale de nos deux experts es-généralités et es-banalités, la marque de fabrique du grand quotidien du soir. Comme dirait l’autre, ils savent tout mais ils ne comprennent rien. Plus grave encore, ils ne prennent pas la peine de réfléchir, de se poser les mêmes questions à l’occasion de pareille visite. Elles sont d’une simplicité biblique : pourquoi, comment, quand, pour quels objectifs de court et de long terme ? Toute cette salade manque à l’évidence du minimum d’esprit critique que l’on est en droit d’attendre d’un journaliste qui se prétend indépendant. À lire cette prose indigente, on comprend mieux pourquoi les citoyens se détournent de ces torchons qui ont pour nom grands quotidiens nationaux et qui n’ont rien de grand surtout pas la hauteur de vue indispensable pour traiter de questions aussi importantes. Mais, où se situe le cœur du problème de cette visite officielle inattendue en Pologne après le flop du déplacement en Israël de la semaine précédente.

Un vrai problème. N’’hésitons pas à appeler un chat un chat comme nous le faisons régulièrement au fil de nos magazines ! Après la Russie (rencontre de Brégançon) et la Hongrie (réception de Viktor Orban à l’Élysée12), c’est désormais au tour de la Pologne de faire l’objet de toutes les attentions d’Emmanuel Macron. Pourquoi ceux qui étaient vilipendés hier font aujourd’hui l’objet de toutes les préventions jupitériennes ? La réponse est simple et double.

Sur la substance, d’abord, l’acte I du quinquennat a amplement démontré que tous les plans échafaudés par Jupiter et par sa mauvaise troupe de conseillers peu diplomatiques ont fait pschitt. Alliance avec Donald Trump, relance de la relation franco-allemande, de la construction européenne, multiples médiations et autres ingérences dans des problématiques sur lesquelles la France n’apportait pas la moindre valeur ajoutée… Au bout de deux ans, le bilan est catastrophique, la France se retrouve isolée et sa voix n’est plus audible sur la scène internationale et européenne. Le temps des imprécations est désormais révolu. Il est urgent de changer de registre si l’on veut peser sur la solution des grands problèmes de demain et sur la redéfinition de la grammaire des relations internationales au XXIe siècle. Il faut se trouver de nouveaux alliés à la hâte et changer son fusil d’épaule sans une grande préparation préalable.

Sur la procédure, ensuite, l’acte I du quinquennat a amplement démontré les limites de la diplomatie de l’anathème et de l’invective. Comme le souligne justement Talleyrand : « Pour faire un bon diplomate, il ne faut pas seulement être ignorant, il faut aussi être poli ». Le moins que l’on puisse dire est qu’Emmanuel Macron a manqué de la politesse élémentaire à l’endroit de certains de ses homologues, y compris et surtout, ceux que l’on n’apprécie guère. Il a confondu morale et diplomatie. Or, ces deux concepts sont antinomiques si l’on veut pratiquer une diplomatie du réel, du long terme. Le président de la République a le devoir de ne pas être impoli avec les dirigeants des autres peuples, surtout lorsque ces derniers ont été choisis de manière démocratique. Il importe de balayer devant sa porte avant d’administrer des leçons de morale et de rectitude à la planète entière.

Le résultat est là devant nos yeux. Après avoir joué les vulgaires pyromanes – ce que personne ne lui demandait -, il joue désormais les pompiers dans un pas de deux pathétique si l’on veut bien mesurer le chemin parcouru depuis mai 2017. La diplomatie française apparaît au grand jour pour ce qu’elle est : une diplomatie du chaos, du reniement permanent, de l’inconséquence, de l’inconstance, de l’incohérence, du vide… Et l’on pourrait multiplier à l’infini les qualificatifs négatifs qui la caractérisent. C’est que le mal qui la ronge est profond. La diplomatie française n’est plus crédible tant elle manque de cohérence et de constance dans le temps et dans l’espace. Ce ne sont pas quelques actes de contrition, qui ne trompent personne, qui vont rétablir la confiance dans la parole de la France.

« Face à des situations tragiques de ces dernières années, notamment à Gaza, la diplomatie émotionnelle et donc du temps court, l’a emporté sur la diplomatie de l’anticipation et du temps long »13. Comment mieux résumer le drame de la diplomatie française jupitérienne que ne le fait cet ex-ambassadeur, expert des questions du Proche et du Moyen-Orient qui n’a pas la langue dans sa poche ? Il aura fallu plus de deux ans pour qu’Emmanuel Macron ne commence à tirer les leçons de ses bévues, de ses erreurs de débutant inexpérimenté dans la sphère internationale. Avant de se jeter à l’eau, il aurait dû prendre connaissance de La Géopolitique pour les nuls14, s’en imprégner pour éviter de tomber dans les pièges qu’il a lui-même armés et dont il a toutes les peines du monde à se sortir15. C’est tout sauf glorieux d’un homme qui pensait inventer un homme nouveau. Là encore l’échec est cuisant. Il faudrait d’autres idées et d’autres hommes que ceux que nous avons qui ne mettent, à aucun moment, en œuvre une diplomatie à la hauteur des enjeux auxquels ils doivent faire face. La vie se charge souvent d’administrer des leçons aux présomptueux.

 
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Dans la diplomatie, comme dans d’autres disciplines, la condamnation ne suffit pas. Elle est souvent contre-productive. Emmanuel Macron a enclenché la spirale du déclin de la diplomatie française par ses coups de menton, ses phrases inappropriées, ses leçons de morale stupides, son totalitarisme de la pensée… Son ridicule ne fait que croître avec le temps dans un temps où vous juge sur des mots plus que sur des actes. Par ses foucades répétées, la machine diplomatique macronienne est condamnée à l’épuisement (comme ses collaborateurs menacés de « burn-out ») tant l’écart ne fait que grandir entre sa fiction diplomatique et la réalité. Les fantômes n’y connaissent rien en relations internationales. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils font du cinéma. Et, c’est en définitive de cela dont il s’agit avec Jupiter. La visite officielle d’Emmanuel Macron pourrait aisément donner lieu au tournage d’un film de science-fiction, où la réalité dépasserait la fiction, que nous pourrions intituler Opération déminage et séduction à Varsovie !

Guillaume Berlat
10 février 2020

1 Sylvie Kauffmann, L’Europe soigne son Brexit à Varsovie, Le Monde, 6 février 2020, p. 32.
2 Catherine Chatignoux, La realpolitik de Macron en Pologne, Les Échos, 5 février 2020, p. 9.
3 Macron salue un « tournant » avec Varsovie, AFP, 3 février 2020.
4 Catherine Chatignoux, Emmanuel Macron en Pologne pour relancer le dialogue, Les Échos, 3 février 2020, p. 11.
5 Jean-Pierre Stroobants, Bruxelles s’alarme de la prise de contrôle de la justice par le PiS, Le Monde, 5 février 2020, p. 2.
6 Laure Mandeville (propos recueillis par), Andrzej Nowak : « Varsovie a autant le droit de définir l’Europe que Paris ou Berlin », Le Figaro, 7 février 2020, p. 17
7 Laure Mandeville, France et Pologne se rapprochent au service de l’Europe. À Varsovie, les présidents Macron et Duda ont voulu oublier les anciens griefs et afficher une ambition commune, Le Figaro, 4 février 2020, p. 7.
8 Laure Mandeville, Devant les jeunes Polonais, le plaidoyer européen de Macron, Le Figaro, 5 février 2020, pp. 6-7.
9 Olivier Faye/Piotr Smolar, À Cracovie, Macron en appelle aux valeurs européennes, Le Monde, 6 février 2020, p. 4.
10 Macron appelle au respect des valeurs européennes, AFP, 4 février 2020.
11 Olivier Faye/Piotr Smolar, Macron revisite la relation avec la Pologne, Le Monde, 5 février 2020, pp. 1-2.
12 Anne Rovan, Le cas Orban met les Vingt-Sept face à leurs contradictions, Le Figaro, 5 février 2020, p. 7.
13 Yves Aubin de la Messuzière, Sur le conflit israélo-palestinien, la voix de la France s’est éteinte, Le Monde, 4 février 2020, p. 28.
14 Philippe Moreau Defarges, La géopolitique pour les nuls. À mettre entre toutes les mains !. First, 2019.
15 François Bonnet, Macron 22, le pouvoir solitaire dans un cul-de-sac, www.mediapart.fr , 6 février 2020.

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