Observatoire Géostratégique

numéro 333 / 4 mai 2021

Exceptionnellement, nous consacrons l’espace de cette rubrique, habituellement dédiée à nos chers confrères, à une contribution importante du journaliste Etienne Pellot.

La rédaction

RAPPORT DUCLERT : LE TRIOMPHE DE KAGAME !

En évoquant une possible complicité de génocide de la France au Rwanda, le président de la commission mise en place par Emmanuel Macron a déchaîné les innombrables idiots utiles du satrape rwandais.

« Bien, mais pas suffisant ». C’est en substance le message adressé par les autorités rwandaises à la France au lendemain de la publication du rapport Duclert censé faire la lumière, grâce à un accès quasi total aux archives nationales, sur le rôle exact joué par Paris dans le génocide commis en 1994 au « pays des mille collines ». Kigali, bien sûr, espère et attend davantage. Les 1000 pages du rapport ont beau écarter toute « complicité » française à proprement dite, ses conclusions rejoignant dans les grandes lignes celles de la commission d’enquête parlementaire de 1998, le sieur Vincent Duclert, missionné par Emmanuel Macron pour sceller la réconciliation franco-rwandaise, a fait la tournée des médias en étalant son parti pris comme sa méconnaissance crasse du dossier. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les 44 interminables minutes dispensées le 29 mars dernier au micro de Guillaume Erner dans les « matins » de France Culture, au cours desquelles l’historien spécialiste de l’affaire Dreyfus multiplie erreurs, bourdes, approximations, voire désinformation. Reprenant sans ciller les thèses de son confrère Jean-Pierre Chrétien, notre fin limier assimile le phénomène ethnique au Rwanda (Hutus, Tutsis, Twas) à une pure création du colonisateur belge.

Les Africains, ces grands enfants, sont une fois de plus assignés à leur statut de victime permanente dont l’identité et l’histoire demeurent éternellement figée par l’impérialisme occidental. L’observateur averti notera que Paul Kagamé lui-même se gausse de cette fable gobée par les belles âmes 1 tiersmondiste et 2 tiers mondaines. N’avait-il pas, en incorrigible « ethniciste », brandi un test ADN vantant ses quelques « gênes hutu », gages de sa légendaire ouverture comme de sa tolérance, à l’occasion d’un entretien surréaliste accordé à l’hebdomadaire Jeune Afrique ?

« On ne voit plus la réalité », poursuit Vincent Duclert à propos du fameux « complexe de Fachoda » qui aurait poussé Mitterrand à considérer l’offensive du FPR de Kagamé, partie en 1990 de l’Ouganda voisin, comme une menace de la sphère anglo-saxonne contre les intérêts du monde francophone. La guerre menée par les troupes de Kagamé au Zaïre, appuyée par les bérets verts et l’armada américaine en 1996, la disparition de l’apprentissage du français au Rwanda, sans même évoquer le trust des multinationales canadiennes, états-uniennes ou britanniques dans le pillage des colossales ressources minières congolaises, doivent donc relever de la science-fiction.

Pour Duclert, le dictateur ougandais Yoweri Museveni est un « grand président, très visionnaire » (sic). Le FPR, presque décrit comme une ONG pacifiste, réclame « un dialogue avec la France, et à chaque fois, la France refuse ce dialogue ». On peine à comprendre comment et pourquoi Paris a imposé à son allié Habyarimana le processus d’Arusha, qui va octroyer à ce même FPR des privilèges exorbitants, tels que l’obtention de ministères régaliens, ou 40% des postes de commandements dans la future armée réunifiée.

Ignare de la faiblesse structurelle de l’antenne de la DGSE à Kigali de 1990 à 1994, Duclert se félicite de l’ouverture totale des archives de la « piscine » et des notes visionnaires pondues à l’époque, alors que ses maigres effectifs en étaient réduits à répercuter les rumeurs qui circulaient dans la capitale rwandaise et à travailler à partir des informations recueillies depuis Kampala (Ouganda). Ainsi, le président de la Commission éponyme s’appuie sur les notes frelatées du service pour donner substance à l’hypothèse délirante de la responsabilité du camp Hutu extrémiste dans l’attentat du président Habyarimana le 6 avril 1994, signal déclencheur du génocide.

Rappelons que l’armée hutu n’avait pas de missiles anti-aérien (car le FPR ne disposait pas d’aviation), ni de personnel qualifié pour les utiliser, et qu’aucun témoin ou acteur digne de foi ne s’est manifesté en plus de vingt ans d’instruction judiciaire, tandis que les preuves incriminant le FPR se sont solidifiées, notamment grâce aux innombrables dépositions de repentis du camp Kagamé, devant les juridictions françaises, espagnoles, ou du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Demeure (bien sûr!) la piste d’une implication de mercenaires ou de barbouzes, forcément françaises, qui auraient décidé contre toute logique de supprimer deux alliés de Paris, soit les présidents rwandais et burundais, afin de précipiter l’apocalypse et de reprendre une guerre perdue d’avance contre les troupes aguerries du FPR.

Passons sur le reste des énormités assénées par Vincent Duclert, trop longues à détailler ici, et intéressons-nous à la séquence ouverte par cette délirante séance psychiatrique d’auto-masochisme tricolore. « Ceux qui dénonçaient le rôle de la France ne seront plus accusés de complotisme », plastronne par exemple le militant de Survie François Graner, qui a eu accès aux mêmes archives de la Commission Duclert, et qui n’a cessé d’en distiller des bribes à Médiapart ou au Canard enchaîné, afin de maintenir une pression dictée par l’ADN de l’ONG fondée par Jean Carbonare, historiquement aux ordres du « storytelling » de Kigali.

Rappelons que cette secte n’en est plus à un « complot » près. Ainsi Survie a-t-elle défendu successivement les thèses d’une opération Turquoise décidée pour détruire les plantations de cannabis exploitées par le fiston Habyarimana et son compère Jean-Christophe Mitterrand, juré que ce sont des paras français qui apprenaient aux ploucs hutus à se servir de machettes et triaient les tutsis aux barrages pour les livrer aux génocidaires, certifié que l’attentat contre Habyarimana avait été exécuté sur ordre de François Mitterrand, Alain Juppé, Hubert Védrine, Edouard Balladur ou Dominique de Villepin, sans oublier l’assassinat de François de Grossouvre, « suicidé » à l’Elysée le jour de l’attentat parce que le bougre en savait trop…

A l’unisson de Kigali, les mabouls de Survie exigent maintenant des poursuites judiciaires contre les méchants français. La Chine, qui a livré des centaines de milliers de machettes ? Les Américains qui se sont obstinément opposés au déploiement d’une force internationale pour empêcher les massacres ? Les Israéliens, qui ont livré des armes en plein génocide aux Forces armées rwandaises (FAR) ? Ces trois alliés de Kagamé n’intéressent guère le tyran rwandais, ravi d’une telle diversion française au moment où s’intensifient les critiques contre un régime qui musèle et persécute sa population, assassine les journalistes et les opposants sur son propre sol ou à l’étranger.

Symbole explicite de cette période sombre pour la libre pensée et l’esprit critique, le journaliste Patrick de Saint Exupéry triomphe partout avec son livre négationniste ironiquement consacré à la thèse du « double génocide » commis par les tueurs de Kagamé en République Démocratique du Congo. Remarquablement écrit, son récit « La Traversée » publié aux éditions Les Arènes n’en demeure pas moins un naufrage journalistique et moral, caractérisé par la pauvreté des sources recueillies au terme d’un micro-trottoir champêtre et ponctué de dégustations de bières.

Homme de ménage appliqué à nettoyer les traces rouges laissées par James Kabarebe, chef militaire de la sanglante conquête congolaise de Kagamé à partir de 1996, l’ancien journaliste du Figaro a perdu tout sens de la réalité. Dans le premier chapitre de son livre, il n’hésite pas à comparer le Rwanda… à la Californie !

Et tandis que journaux, radios, télévisions et sites internet ouvrent en grand leurs espaces éditoriaux aux thuriféraires de la pire dictature du continent africain, personne ne semble prendre la mesure de la gravité du moment. Obsédé par l’Afrique anglophone et ses performances de croissance, Emmanuel Macron semble persuadé que sa séance de contrition publique adoucira Kagamé, réconciliera la France et le Rwanda, et améliorera l’image de Paris à l’échelle du continent africain. Gageons que sa désillusion sera à la hauteur de son déshonneur.

Etienne Pellot

Print Friendly, PDF & Email