Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

RÉGIS DEBRAY CROQUE LA FRANCE ET LE MONDE

Par ces gros temps de désordres intellectuel, moral et politique, il est toujours utile d’écouter la parole des rares intellectuels indépendants dans l’Hexagone. Pas des salonnards, ventriloques du pouvoir qui nous resservent à jet continu les fameux éléments de langage (EDL) du Château ou de ses dépendances. Hier, nous nous retournions vers Michel Onfray1.

Aujourd’hui, nous nous penchons sur les réflexions d’un autre intellectuel non-conformiste, Régis Debray. À l’occasion de la sortie en librairie de son dernier essai sur l’écologie2, il livre quelques remarques intéressantes sur le fonctionnement de notre société déboussolée3.

Comme toujours, la pensée est profonde, construite à cent lieux de l’écume des jours de notre système médiatico-politique.

Le mot est précis, cinglant parfois. Les références philosophiques et historiques viennent en appui de l’explication du présent et d’une projection sur le futur. Toute méthodologie qui fait défaut à nos perroquets à carte de presse, à nos politiques en godillots, à nos culs de plomb du Quai d’Orsay. En lisant Régis Debray, on a l’impression de respirer à pleins poumons une bonne bouffée d’air pur qui nous débarrasse – du moins l’espace d’un instant – de l’air vicié que nous respirons continuellement.

Il ne s’agit pas de résumer la substantifique moëlle de cet entretien mais de s’en tenir à quelques points saillants utiles à nos réflexions sur un monde aussi complexe qu’imprévisible au sein duquel la France peine à trouver sa voie. Afin de ne pas trahir la pensée de l’auteur, nous nous en tiendrons le plus possible à des citations in extenso.

L’HOMME DÉPENDANT DE LA NATURE

« Nous payons le coût de la société industrielle et sans doute de la modernité elle-même. On pense à Descartes et à son fameux devenir ‘comme maître et possesseur de la nature… Nous découvrons d’un coup, car on ne parlait pratiquement pas du climat, il y a cinquante ans, notre dépendance envers une nature fragile, dont on se croyait indépendant. C’est la naissance de l’homme précaire, qui a perdu son assurance-vie : le Progrès ».

LE NOUVEL ORDRE MORAL

« L’homme était un être historique jusqu’à aujourd’hui, qui accomplissait son salut dans le temps, avec des ancêtres, une mémoire et une promesse. C’est dans l’espace qu’il se situe actuellement. L’ubiquité a pris le dessus sur la continuité…

L’ordre moral ? Toutes les époques en ont un, et c’est tant mieux. Le nôtre veut construire un monde pasteurisé, sans risque tout en positif, où on ne veut plus voir le sang couler, le taureau dans l’arène, ni le cercueil dans la rue. La vie sans la cruauté de la vie. Plus de contact avec le mal. Restons propre ».

Rappelons que notre magazine soulevait cette question dans le dernier numéro de l’année 2019 en tentant de démontrer toutes les dérives dangereuses de cette évolution !4

DU MASCULIN AU FÉMININ

« Nous vivons dans un état de paix. D’où le soft plutôt que le hard, l’image plutôt que la réalité, la beauté aussi bien pour les hommes que pour les femmes, le culte de la victime plutôt que du héros, et notre répugnance croissante à la chasse, activité masculine s’il en est. Plus fondamentalement, nous quittons Dieu le père pour la Terre mère. Nous sommes passés de l’État, nom masculin, à la société civile, nom féminin ».

LA JEUNESSE ET L’ÉCOLOGIE

« Mieux vaut un engouement pour une grande cause que de regarder le nombril. Et donc, sympathie et reconnaissance. La disparition des anciens amortisseurs et protecteurs, le parti, la famille, l’Église, la nation, fait que l’individu se retrouve seul face avec la planète…. Ce qu’on peut craindre, c’est qu’à force de protester contre les injures faites à la nature, on en vienne à oublier les injustices faites aux hommes. C’est que la planète fasse oublier la Cité, la polis…

Q. Les adultes doivent-ils nécessairement leur emboîter le pas ?

R. Cela peut devenir de la démagogie. La jeunesse n’est pas un argument d’autorité. … l’éradication du passé débouche rarement sur un avenir meilleur »5.

LES LIMITES DE L’ACTION POLITIQUE

« … Dans le vide symbolique d’aujourd’hui, et la disparition de tout grand récit, nous avons peut-être besoin d’une nouvelle sacralité, de quelque chose qui interdit le sacrilège et qui recommande le sacrifice. Il y a un basculement dans nos façons de penser, pas encore dans nos modes de vie et ce décalage est problématique. Est-ce que nous pouvons vouloir ce que nous savons, et qui est indiqué par les documents du GIEC, en décisions ? Comment penser à la fois planète et nation ? Cela pose la question des limites de l’action d’un gouvernement devant un processus qui le dépasse. Le décalage est dramatique entre le défi et la réponse. Nous avons peu de prise sur les choses, et les gouvernants font semblant que la décision leur appartient. Il ne faut pas désespérer la jeunesse ni la « Convention des bons citoyens ».

Que cela est bien pensé, bien écrit, bien dit ! Tout le problème que pose le président de la République n’est-il pas dans la confusion entre son lyrisme et la réalité de ses actes, y compris dans le domaine de la protection de l’environnement, du « milieu », pour reprendre la formule de Régis Debray ?

« La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais c’est éclair qui est tout » (Henri Poincaré). Un autoritarisme pèse sur la société. Non content de se méfier du peuple, le pouvoir accentue ses pressions pour mettre sous surveillance les pensées non conformes6.

C’est pourquoi, cette bouffée d’air pur nous paraît des plus salutaires alors que nous vivons sous le règne de la pensée unique, du conformisme intellectuel, du progressisme qui ne tolère que lui-même, de l’anathème, de la censure, de la délation permanente, de la désinformation, des bobards (« fake news ») permanents, d’une orwellisation du XXIe siècle7… Dans cette société de nivellement par le bas (d’inculture et d’aculturation)8, un bref moment d’élévation vers le haut est bénéfique, pour ne pas dire indispensable alors que le verbe macronien entretient la mascarade.

 
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Le dernier mot revient à Régis Debray : « La nature sans la culture, c’est la sauvagerie pure. Essayons de rester civilisés » lorsqu’il croque la France et le monde pour notre plus grand plaisir.

Jean Daspry
27 janvier 2020

1 Ali Baba, Michel Onfray sonne la charge, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 janvier 2020.
2 Régis Debray, Le Siècle vert, Collection « Tracts », Gallimard, 2020.
3 Régis Debray, « Le nouvel ordre moral veut construire un monde pasteurisé », Le Figaro Magazine, 17 janvier 2020, pp. 38 à 41.
4 Ali Baba, Du retour de l’ordre moral en France, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 décembre 2019.
5 Olivier Babeau, L’Europe ou les infortunes de la vertu, Les Échos, 21 janvier 2020, p. 9.
6 Nicolas Carreau, La chasse aux mots est ouverte, Marianne, 24-30 janvier 2020, pp. 79.
7 Nicolas Truong, George Orwell penseur du XXIe siècle, Le Monde Idées, 18 janvier 2020, pp. 26-27.
8 Jean-Éric Schoettl, Recrutement de la haute fonction publique : la méritocratie républicaine est menacée, (« On ne demande pas aux médecins de représenter sociologiquement la France mais de bien soigner. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les hauts fonctionnaires ? »), Le Figaro, 18-19 janvier 2020, p. 18.

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