Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

RUSSIE : L’ATTERRISSAGE INESPÉRÉ DE JUPITER

En dépit de la pause estivale, le bulldozer à communication de la présidence de la République s’est mis en marche, mettant à contribution son clergé médiatique répétant ad nauseam les fameux éléments de langage concoctés par les excellents « spin doctors » de Jupiter. Après avoir fêté le 75ème anniversaire du débarquement des troupes françaises en Provence le 15 août 2019 à Saint-Raphaël, Emmanuel Macron reçoit en son Fort de Brégançon, le 19 août 2019, le président russe, Vladimir Poutine. Il entend procéder avec lui à un tour d’horizon complet de la situation internationale à quelques jours du G7 de Biarritz dont il est la puissance organisatrice (cénacle dont la Russie a été exclue depuis l’invasion de la Crimée). Un indispensable retour en arrière s’impose pour comprendre les raisons qui poussent Emmanuel Macron à passer d’une phase des grimaces et d’ostracisme à l’égard du méchant Poutine à une phase de sourires à l’endroit du bon Poutine.

LE TEMPS DES GRIMACES : LE MÉCHANT POUTINE

La dernière visite du Tsar à Versailles, peu après la présidentielle de mai 2017, s’était mal passée. Jupiter avait publiquement humilié son hôte à Versailles, l’accusant explicitement d’être à l’origine des informations malveillantes le concernant diffusées sur les réseaux sociaux pendant la campagne électorale. Ni très fair play, ni très diplomatique comme façon de traiter ses invités. Une longue période de glaciation diplomatique s’en suivit. Toutes les occasions étaient bonnes pour déverser des tombereaux d’injures sur l’autocrate russe. Fort de sa relation privilégiée avec Donald Trump, de son rôle de leader autodésignée d’une Europe qu’il décidait de refonder à sa main (Cf. son discours de la Sorbonne), de ses excellentes relations avec Angela Merkel, il n’avait que faire de ce mal dégrossi qui occupe le Kremlin. Toutes les occasions étaient bonnes pour le punir de son invasion de la Crimée, de le vilipender pour sa façon de transformer la Russie en démocrature, de lui faire savoir qu’il ne jouait aucun rôle en Syrie. De minimis non curat praetor, pourrait résumer sa pensée et sa posture diplomatique. Lorsque l’on est le leader du monde du XXIe siècle, on ne s’abaisse pas à traiter avec une telle brute que Vladimir Poutine qui sent la barbouze à plein nez, l’autocrate de bas étage.

Mais, au fil des mois, les mouches ont changé d’âne comme le disait l’ex-commentateur de matchs de football, Thierry Roland. C’est que le nouveau leader du monde libre se voit contester dans son rôle. Donald Trump le considère comme quantité négligeable, multipliant les avanies à son endroit. Angela Merkel évoque une atmosphère de confrontation avec Jupiter. Xi Jinping s’adresse à la chancelière lorsqu’il veut parler Europe. Au sein de l’Union européenne, la voix de Jupiter est de plus en plus inaudible. En Syrie, c’est Vladimir Poutine qui mène le branle avec Iraniens et Turcs, Emmanuel Macron se contentant de regarder passer les trains. En Libye, la duplicité diplomatique française saute aux yeux. En Afrique, la Chine tisse ses routes de la soie et la Russie nous supplante en RCA. Et, l’on pourrait multiplier à l’envi toutes les déroutes du plus jeune président de la République sur la scène internationale au cours des derniers mois. Le roi est nu. Il n’amuse plus tant son arrogance indispose les dirigeants sérieux qui ont une stratégie claire. La diplomatie du perron, du mégaphone est inefficace en dépit des coups médiatiques à répétition mais à un coup que les communicants s’évertuent à mettre en scène. Mais, rien n’y fait. Pinocchio prêche dans le désert. La charrue avant les bœufs n’a pas creusé le sillon espéré. Conséquence, la moisson est maigre, pour ne pas dire inexistante.

LE TEMPS DES SOURIRES : LE BON POUTINE

Notre entreprenant mais très inexpérimenté président français semble découvrir, mais un peu tard, les vertus de la diplomatie coopérative (celle du dialogue) et les vices de la diplomatie coercitive (celle de l’exclusion). Que dit-on du côté du château à quelques jours de l’entretien Macron-Poutine ?

Emmanuel Macron recevra Vladimir Poutine lundi (19 août 2019) au fort de Brégançon (Var) avec l’objectif d’avancer vers une désescalade des crises ukrainienne et iranienne, cinq jours avant le sommet du G7 à Biarritz auquel le président russe n’est pas invité. Trois sujets sont mis en avant par la communication de l’Élysée.

Syrie. Les deux chefs d’Etat s’entretiendront également du conflit en Syrie, où la France demande l’arrêt des opérations militaires menées par les forces du président Bachar al Assad, soutenu par Moscou, dans la région d’Idlib, dernière enclave des rebelles. Le président français n’imagine pas dénouer ces crises lors de l’entretien en tête à tête suivi d’un diner élargi mais veut trouver des points d’entente autour d’intérêts communs. « Rien n’est simple, tout est compliqué », souligne-t-on à l’Elysée. « Ce n’est pas un entretien, quel qu’il soit, et quelle qu’en soit l’intensité, qui permet de régler des problèmes aussi compliqués que ceux de l’Iran, de la Syrie, de l’Ukraine ».

Ukraine. Paris espère que l’appel du président ukrainien, Volodimir Zelenski, à reprendre les négociations pour mettre fin au conflit dans le Donbass sera entendu par Vladimir Poutine. Elu en avril, Volodimir Zelenski a promis de mettre fin à cette crise. Il a offert de s’entretenir en tête à tête avec Vladimir Poutine et appelé à des discussions au format « Normandie », qui réunit Ukraine, Russie, France et Allemagne. « Le président Zelenski fait des offres auxquelles il nous semble que le président Poutine devrait répondre de manière encourageante », dit-on à l’Elysée.

Iran. Pour enrayer l’escalade entre Washington et Téhéran et sauver l’accord de 2015 encadrant le programme nucléaire iranien, dénoncé l’an dernier par le président américain Donald Trump, Emmanuel Macron veut que Vladimir Poutine presse à ses côtés l’Iran de renoncer à enfreindre ses obligations. « L’enjeu très immédiat est d’éviter que l’Iran se départisse d’un nombre supplémentaire de ses obligations », après les écarts décidés ces dernières semaines en réaction aux sanctions commerciales américaines, dit-on à l’Elysée. Il faut ensuite casser la situation actuelle, qui voit « les Iraniens opposer une politique de résistance maximale à la pression maximale exercée par les Etats-Unis », en ouvrant la voie à une négociation, ajoute-t-on. Alors que l’Iran, dont les exportations de pétrole se sont effondrées, enjoint les Européens de lui apporter le soutien économique que leur promettait l’accord de 2015, Paris souligne que le mécanisme Instex, conçu pour continuer à commercer malgré les sanctions, est prêt mais que le dispositif miroir nécessaire côté iranien ne l’est pas. Au-delà de ce mécanisme, convaincre les entreprises européennes d’investir et de commercer avec l’Iran supposera très certainement d’obtenir un desserrement des sanctions et menaces américaines, insiste-t-on.

De l’art consommé d’enfoncer des portes ouvertes tout en faisant croire que l’on fait preuve de créativité. Rappelons qu’Emmanuel Macron s’entretiendra lors du sommet des dirigeants du G7 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie et Canada), qui se tiendra du 24 au 26 août à Biarritz.

Nous imaginons qu’Emmanuel Macron interrogera son homologue russe sur le mystère entourant l’accident nucléaire qui vient de se produire dans son pays1 ainsi que sur la situation explosive à Hongkong2.

MORALE DE L’HISTOIRE : LES BONNES VIEILLES RECETTES DE LA DIPLOMATIE D’HIER !

 
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En faisant preuve de mauvais esprit, ou tout simplement de bon sens, nous pouvons nous livrer à quelques remarques qui relèvent de l’évidence sur la relation franco-russe durant ces deux années de quinquennat d’Emmanuel Macron. La première est qu’il aura fallu plus de deux ans à notre brillant inspecteur des Finances pour s’apercevoir qu’il n’y avait qu’inconvénient à ostraciser un pays comme la Russie lorsque l’on veut peser sur le cours des affaires du monde. La deuxième est qu’une telle diplomatie gaullo-mitterrandienne nous aurait évité de faire le grand écart pour obtenir la réintégration de la délégation russe à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en juin dernier3. La troisième est qu’il serait plus simple de militer pour la réintégration de la Russie au sein du G7/G8 pour nous épargner cet exercice ridicule de diplomatie de gribouille qui ne conduit qu’à des impasses. La quatrième serait de savoir qu’est-il advenu de tous ceux (politiques, diplomates, universitaires-chercheurs russophobes primaires4, visiteurs du soir…) qui, depuis le début du quinquennat, ont conduit Emmanuel Macron dans une impasse dans la relation bilatérale franco-russe ? Ne mériteraient-ils pas critique publique, voire sanctions pour les fonctionnaires félons ? Nombreux diplomates ont été promus, décorés, récompensés par de superbes ambassades. Un tropisme bien français. In fine, il ne faut jamais désespérer, y compris du bien surtout lorsque nous assistons à l’atterrissage inespéré de Jupiter sur le dossier russe.

Guillaume Berlat
19 août 2019

1 Nicolas Ruisseau/Nabil Wakim, Mystères autour d’un accident nucléaire en Russie, Le Monde, 15 août 2019, p. 3.
2 Frédéric Lemaître, Scènes de chaos à l’aéroport de Hongkong, Le Monde, 15 août 2019, p. 5.
3 Guillaume Berlat, Moscou marque un point à Strasbourg, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er juillet 2019.
4 Ali Baba, Russie : les chiennes de garde sortent les crocs, www.prochetmoyen-orient.ch , 12 août 2019.

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