Observatoire Géostratégique

numéro 243 / 12 août 2019

UN THE CHEZ LES TIGRES…

Le Proche-Orient compliqué est un métier à plein temps qui requiert une attention particulièrement exigeante. D’aucuns prétendent même que la région finit par rendre fou si l’on ne s’en extrait pas de temps à autre par le corps, l’âme et les sens. Les vraies portes de sortie sont comptées : aéroports, ports et livres. Si les deux premières sont matériellement accessibles, pour l’imaginaire c’est autre chose ! Les livres d’appareillages authentiques restent une denrée rare. En partance perpétuelle, les marins connaissent bien cette faim d’absolu. Pierre Loti, Jules Verne, Joseph Conrad et quelques autres restent les passeports les plus sûrs de ces fuites régénérantes, mais les ouvrages contemporains sont plus rares. Et lorsqu’on en tient un, le bonheur est indicible et il faut le faire savoir.

La semaine dernière, en pleine circonvolution de l’annonce du nouveau gouvernement libanais1, nous achevions tout juste la lecture des pages d’un irrésistible appel du grand large : un enchaînement de mots qui passent le mur du son quotidien, qui transportent, émerveillent, reposent et réconcilient avec le genre humain. Un thé chez les tigres – Journal d’un buveur de thé à Darjeeling et au Népal, publié chez le grand éditeur Pierre-Guillaume de Roux2 est sans doute la plus belle promesse de l’aube dernièrement advenue.

Assurément, cet ouvrage trace au moins trois dimensions initiatrices, quasiment chamaniques : l’art du voyage le plus subtil, une ethnologie savante du thé et des degrés de haute littérature. En reportage, Tintin connaît toujours moult aventures mais ne trouve jamais le temps de se mettre derrière une machine à écrire. Gilles Brochard – lui – est un journaliste complet, de terrain, de presse écrite et de radio et qui sait écrire. Directeur pédagogique à l’Ecole supérieure de journalisme de Paris (ESJ- Paris), il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le thé, sa dégustation, sa mystique et son histoire : Le Livre du thé (Flammarion), Petit Traité du thé (La Table ronde), A l’heure du thé (L’Archipel) et Le Thé dans l’encrier (Arléa). Il est aussi le cofondateur du Tea Tasting Institute franco-italien.

Notre Tintin au pays du thé merveilleux nous embarque dans quatre expéditions au cœur de collines inspirées : en Inde à Darjeeling, New Delhi et Calcutta, puis au Népal, du côté de Katmandou dans le parc national de Chitwan et de l’Ilam. Aux contreforts des plus grandes montagnes du monde, Gilles Brochard nous entraîne dans les rangées de théiers, buissons de velours, en 4×4, à pied et à dos d’éléphant pour partager le quotidien des planteurs, des cueilleurs et des marchands et nous initier aux secrets des thés noirs les plus exceptionnels de l’Histoire.

Sur les pas d’Alexandra David-Neel, Alain Daniélou, Alexandre Kalda, Pier Paolo Pasolini, Tagore, Tibor Mende, Robert Dompnier et Alberto Moravia, le grand livre de Gilles Brochard, c’est d’abord une certaine idée de l’Inde, avec l’intelligence des cartes de géographie, des plans des jardins de thé, des croquis et quelques photographies choisies avec le plus grand soin. En sortant de l’avion, on est aussitôt saisi d’une bouffée de chaleur moite, violente presque sucrée à laquelle on va s’abandonner comme dans un salut inespéré. Le spectacle est partout, y résonnent encore les mots saccadés de Malraux sondant les profondeurs de cet empire disparu…

Gilles Brochard : « je ne me lasse pas des jardins de thé qui soudain apparaissent de façon ordonnée, buissons alignés à portée de main. Poukriabong Valley. Fougères, bambous, magnolias, arbres touffus inconnus. L’air exhale une odeur vive très végétale, de fraîcheur de mousse, de sous-bois et de terre humide ». On peut traduire le mot Darjeeling par « tonnerre de Dieu », effrayant de sensualité, voire d’érotisme tout aussi végétal. Non protégé, il n’est pas étonnant que le nom de Darjeeling ait été volé par une marque de sous-vêtements féminins qui invitent aussi au voyage…

L’auteur ne nous restitue pas seulement la sensualité des paysages et des odeurs, mais aussi toute la douceur des échanges avec les gens de là-bas : Namasté est le mot rituel qui ouvre toutes les portes de Darjeeling. Cette ville est le chef-lieu du district portant ce même nom, situé dans les contreforts de l’Himalaya, entre deux et trois milles mètres d’altitude. Au XIXème siècle, lorsque l’Inde était sous domination britannique, les colons de Calcutta prenaient leurs quartiers à Darjeeling pour échapper aux fortes chaleurs de la plaine. A cette époque, cottages, manoirs et temples y fleurissaient au milieu des plantations de thé noir et peu d’Indiens y vivaient hormis le personnel de maison.

Gilles Brochard : « je suis surpris de voir quelques cueilleurs parmi les cueilleuses. Huit heures de travail avec une pause pour déjeuner et la première pesée de midi. Certains coupent le bourgeon et les feuilles à l’aide d’un couteau en bois spécial. Ce qu’on appelle la table de cueillette, bien délimitée, est parfaite. Comme dans l’ensemble des jardins de thé, une cueilleuse porte un « traditional dress » appelé choubandi de couleur rouge et bleu, motif que l’on retrouve sur le calot appelé topi, couvrant la tête des ouvriers de la manufacture ».

Dans ce paysage enveloppé de silence, des Bouddhistes très croyants plantent des drapeaux un peu partout, cent-huit exactement. Ce sont les Lepdhas, qui prient le ciel pour être lavés de leurs péchés. L’univers étant ainsi sécurisé, la fabrication peut commencer. Durant 24 heures, le flétrissage permet aux feuilles, déchargées après la pesée, de se reposer et de prendre l’air sur de grandes claies ventilées par-dessous, afin de perdre la moitié de leur humidité. Pour le roulage, on utilise des machines « Britannia » imposantes, jaunes et vertes – couleurs du drapeau national indien – fabriquées à Calcutta. « L’opération consiste, entre soixante-dix et quatre-vingt-dix minutes environ, le temps de trois pressions, à briser les feuilles de thé pour que les enzymes et les huiles essentielles se libèrent et se mélangent entre elles. Et pour accentuer les arômes, vient ensuite le tamisage qui a pour but de séparer les feuilles selon leur grosseur. Le procédé de fermentation consiste à placer les feuilles sur de grands lits dans une chambre humide et ventilée pour qu’elles s’oxydent au contact de l’air. Enfin, cette fermentation est arrêtée par la dernière étape, appelée dessiccation (firing), qui est nécessaire pour que les feuilles prennent leur couleur définitive ».

Après une préparation tout aussi rituelle : bouillir l’eau selon un temps très strict, le thé sera ainsi versé par petite quantité. L’infusion dégage une odeur de muscat, de châtaigne cuite ou d’amande grillée. Une fois dans la tasse appropriée (porcelaine ou terre cuite), on laissera un peu refroidir avant d’avaler doucement par petites gorgées : « le darjeeling n’est pas seulement une boisson, clame Anil Jha. Nous buvons de la magie ».

Gilles Brochard : « nous jugeons la rondeur, l’équilibre, le parfum et la longueur en bouche. Il est vrai qu’avec les darjeeling, ce dernier critère est crucial. A l’inverse des thés chinois, les thés indiens, et particulièrement les darjeeling, bénéficient d’une belle amplitude aromatique., d’une rétro-olfaction qui se prolonge une fois avalée la gorgée de la précieuse liqueur. Anil Jha nous reprocherait presque d’être venu trop tôt pour découvrir sa nouvelle cuvée ».

Quelque temps plus tard au Népal, dans les plantations qui entourent Katmandou. En quittant l’enceinte du temple de Pashupatinath – le plus imposant de tout le Népal -, nouveau départ pour le « Royal Chitwan National Park », en direction du « Temple Tiger » à dos d’éléphant : « brusquement, Ambika qui vient de parler à voix basse avec notre conducteur, me touche l’épaule et son visage se durcit. Il vient de percevoir le feulement d’un tigre. L’éléphant s’arrête instantanément, sans doute sur ordre de son pahit. Un silence inquiétant s’installe. Comme si la nature se figeait pour toujours… »

Le dernier recensement de 2013 communiqué par le ministre népalais des Forêts et de la Conservation des sols, établit la population des tigres à 198 au Népal et au Bhoutan, 150 au Bangladesh, 200 dans l’ouest de la Birmanie. Le recensement de 2007 donnait 1411 tigres en Inde. Ce chiffre est très inférieur à celui du recensement de 1973, au lancement du programme de protection « Tiger » qui a définitivement interdit la chasse. Ici les plantations sont tout aussi majestueuses que celles de Darjeeling, mais moins alignées et d’un vert plus mat. Les barrages militaires ponctuent la vie quotidienne : « personne n’est pour les maoïstes, mais ce sont les seuls qui proposent des réformes », constate à la dérobée un guide prudent.

Gilles Brochard : « Une forêt de buissons à perte de vue mêlée à quelques grands arbres qui jouent les parasols sous un soleil humide. Ils me font penser aux jardins de thé indiens des palines du Dooars. Le thé récolté donne sûrement une moisson de feuilles de thé qui ne sont pas égalables en qualité à celles du district de Darjeeling, mais l’approche est attrayante ».

Retour à Castleton, dans la salle de dégustation propice à un peu de mémoire. « Le véritable âge d’or se déroula sous la dynastie Tang (618 – 907), quand les Chinois finirent par comprendre enfin que les feuilles de thé n’étaient pas seulement un remède de médecine, mais bien une boisson propice à d’autres bienfaits, et a fortiori celui du commerce et de ses débouchés au-delà des mers. Il faudra attendre l’ère Ming (1368 – 1644) et l’avènement triomphant des lettrés pour que le thé soit reconnu comme une boisson de haute valeur et de première nécessité, servie dans des porcelaines et des terres cuites les plus raffinées qui soient. Quelle sacrée histoire ! Et les Britanniques, refoulés de cet empire au XIXème siècle, après avoir abusé des largesses des mandarins, ont dû rebondir ailleurs, notamment en Inde, pour relancer leur commerce, en commençant par l’Assam. Mandaté par Lord Bentick qui façonna le premier comité du thé en 1834, les Britanniques rêvent de répandre la culture du thé bien au-delà de cette enclave indienne. Mais ceci est une autre histoire ».

Aujourd’hui, la contrefaçon et le marché noir sont un sérieux problème pour le marché du thé. Le volume de thé actuellement vendu dans le monde sous l’appellation Darjeeling dépasse les 40 000 tonnes, alors que la production annuelle de la région de Darjeeling elle-même est estimée à seulement de 8 000 à 11 000 tonnes, en incluant la consommation locale. Pour faire face à cette situation, le Tea Board of India gère comme il peut le Darjeeling certification mark and logo. Quelle histoire, en effet !

Répétons : les reportages de Gilles Brochard ne dressent pas seulement une merveilleuse géopolitique du thé. Ils élaborent aussi un incomparable guide du voyageur curieux et délicat, associé à des pages qui peuvent se ranger aux côtés des chefs d’œuvre de la littérature contemporaine. Le constat n’est pas exagéré : ces pages s’inscrivent dans la veine des plus grands, notamment celles d’Ella Maillart, de Nicolas Bouvier ou de Jean-Marie Le Clézio.

Gilles Brochard : « L’Inde comme unique part d’un voyage désiré, hanté, obsédant, charmeur, à l’image de cette géographie singulière, associée à mon obsession du thé de Darjeeling. Passeport, visa pour quelques tasses enchanteresses. Comme si j’avais fait le plein d’une nouvelle énergie, nourriture saine, écologique et gratifiante. Je pourrai reprendre ces mots d’Alexandra David-Neel, qui, bienheureuse au Sikkim, écrivit à son mari : ‘comment revoir encore des villes, s’asseoir encore auprès des mortels affairés, agités, quand on a vécu, ici, ces heures éloquemment silencieuses’. Encore un instant de bonheur. Demain, retour à Calcutta, via Bagdogra ». Quel bonheur !

Bien-sûr, la presse des Relay-H ne parlera pas de ce grand livre. Les mêmes Relay-H ne le diffuseront pas non plus. Heureusement, il se passera de mains en mains et de bouches à oreilles dans le réseau clandestin des amoureux du beau…

 
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Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
11 février 2019

1 Prochetmoyen-orient.ch – numéro 215, 4 février 2019 : « Liban entre corruption, tempête et résistance… ».
2 Gilles Brochard : Un thé chez les tigres – Journal d’un buveur de thé à Darjeeling et au Népal. Editions Pierre-Guillaume de Roux, octobre 2018.

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