Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

VACUITÉ EUROPÉENNE : L’AMER CONSTAT DE JOSEP BORRELL

Cela faisait bien longtemps déjà que le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (Ersatz de ministre européen des Affaires étrangères et de la Défense), l’espagnol Josep Borrell était silencieux dans les médias. Il est vrai que son voyage à Moscou ne pouvait être objectivement qualifié de franc succès1. À la faveur du dénouement de la crise afghane, l’homme reprend de la voix, reprend la plume pour nous livrer son analyse du monde et de l’Union européenne dans un entretien accordé au quotidien mal nommé Le Monde2.

Comme toujours, il est incontournable de se rapporter à l’intégralité de son entretien pour en apprécier tout le sel, le piment. Comme par un heureux hasard – elle doit marquer à la culotte son concurrent espagnol -, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen nous livre, dans son discours sur l’État de l’Union (mal nommée) une sorte d’inventaire à la Prévert typique du manque de colonne vertébrale de la construction européenne en ce début de troisième décennie du XXIe siècle.

UNE RÉFLEXION SALUTAIRE SUR L’ESSENCE DU PROJET EUROPÉEN

Tirant les leçons du dénouement récent de la crise afghane, Josep Borrell consent à dire que ce « réveil brutal » a démontré « une nouvelle fois notre vulnérabilité ». Il va plus loin en faisant état de « dysfonctionnements » au cours des deux dernières décennies qui justifient sa demande de rédaction d’un « rapport d’évaluation » du rôle de l’Union européenne. Ce que les militaires pratiquent régulièrement sous le nom de « retex » à la différence des diplomates. Le Haut représentant aurait demandé aux membres du Conseil de se pencher sur la question des raisons de l’effondrement de l’armée afghane3. Le diplomate poursuit sur la voie de la pensée, en indiquant qu’il veut aller au-delà de la création d’une « force de réaction rapide » (sorte de serpent de mer), en engageant une « réflexion profonde de dimension politique, stratégique, presque culturelle » Alléluia ! Et l’homme va encore plus loin, appelant de ses vœux une prise de conscience par les Européens de la nature du monde dans lequel ils vivent. Mieux encore, il se livre à un exercice de contrition : « nous avons privilégié l’idée d’un monde apaisé par le commerce et l’intégration économique, sous le parapluie américain, mais de nouvelles menaces ont émergé, notamment après le 11 septembre 2001 ». Et d’ajouter que d’anciens empires renaissent (Chine, Russie, Turquie). Quelle audace conceptuelle ! Cela fait des années que nous appelions nos lectrices et lecteurs sur le décalage existant entre le monde réel et celui fantasmé par l’idéologie libre-échangiste et mondialiste européenne dominante.

UN RETOUR À LA CANDEUR EUROPÉENNE RAFFRAICHISSANTE

Chassez le naturel, il revient au galop. Josep Borrell dresse un panorama de la relation euro-afghane future qui dev(r)ait être encadrée par cinq critères dont il n’en cite que deux : respect des droits fondamentaux pour toute la société afghane (en particulier ceux des femmes), la possibilité de procéder à des évacuations… Manifestement, les talibans, qui appliquent la charia, ne les ont pas retenus. L’Europe devra en tirer les conséquences. Lesquelles ? Multiplier les coopérations avec les pays de la région, installer à Kaboul une antenne européenne pour coordonner les actions et mettre sous protection les Afghans ayant collaboré avec l’Union. Bon courage… Josep Borrell reconnait que le défi est d’importance mais la courageuse Europe a un devoir moral envers les femmes juges qu’elle a formées dans les temps anciens.

Le Haut représentant reprend ses antiennes sur la chimère de la force de réaction rapide, des groupements tactiques qui n’ont jamais été utilisées. C’est pourquoi, il en appelle à une « capacité d’intervention sous une autre forme » tout en reconnaissant que la règle de l’unanimité constitue un sérieux frein à toutes ces généreuses initiatives. Il passe ensuite au serpent de mer de la défense européenne en débutant par la diversité des situations au sein de l’Union en raison de l’histoire et de la géographie. Quel scoop ! Pour surmonter cet obstacle systémique, il propose de « forger une compréhension commune » pour exister dans le monde qu’il qualifie de « culture stratégique commune ». Alors que les Américains en possèdent, nous en sommes dépourvus. Si nous comprenons bien, les Européens ne comprennent ni le monde ni leurs partenaires de l’Union. Pour conclure sur ce point, il estime qu’il existe un choix binaire entre le chacun pour soi en matière de sécurité et de défense et l’évaluation commune des menaces pour y faire face en commun.

Le Haut représentant ne peut éluder la question de la relation de l’Union européenne avec l’OTAN dans une approche du en même temps. Tout en critiquant les déclarations de Jens Stoltenberg, il rappelle que « l’autonomie stratégique n’est pas une alternative à l’OTAN et qu’il n’y a pas d’alternative à l’OTAN ». Tout est dit et bien dit en termes de vassalité à l’Oncle Sam. Le renforcement de l’Europe n’est pas de nature à affaiblir l’Alliance atlantique. Elle doit prendre en charge ses intérêts et les défendre en allant au-delà de la sphère militaire. En effet, l’armée la plus puissante du monde n’a pu vaincre l’un des pays les plus pauvres au monde. Josep Borrell reconnait qu’imposer la démocratie s’est avéré plus difficile que prévu. Il instruit, après tant d’autres et avec retard, le procès du « Nation Building ». L’Union aurait découvert les limites de son « soft power » (où ? quand ? Comment ?). Il finit ce point sur un morceau de bravoure : « La diplomatie ne résout pas tout et doit parfois s’appuyer sur une base militaire ».

Le Haut représentant aborde la question du dialogue stratégique avec les États-Unis. En dépit du retrait unilatéral d’Afghanistan, il est jugé essentiel depuis la visite de Joe Biden en Europe (qu’a-t-elle changé sur la substance ?). Il existe l’OTAN qui constitue le cadre naturel de ce dialogue – monologue serait le terme plus adapté à al réalité – mais il ne doit pas être exclusif. De plus, il atteste de la coopération euro-américaine dans le cadre des négociations sur le nucléaire avec les Iraniens.

Le Haut représentant questionne la capacité des armées européennes, imaginées pour des guerres interétatiques sur le sol européen, à répondre aux nouvelles menaces ignorant les frontières : hybrides, cyber… En mettant de côté l’idée trop conflictuelle d’une armée européenne, les Européens devraient « tenter de développer des capacités conjointes en vue d’une défense commune ». Ce qui revient à « renforcer les capacités conjointes, d’assurer l’interopérabilité et de soutenir une politique industrielle de la défense ». Ce qui en bon français ne veut rien dire de concret et d’opérationnel. Cela s’appelle du charabia, du galimatias. Surtout, lorsque Josep Borrell déclare que tout ceci ne fait pas consensus. Il chevauche allégrement quelques chimères comme le veut la tradition tant au Conseil qu’à la Commission européenne.

UVL OU LA DIPLOMATIE DE L’INVENTAIRE À LA PRÉVERT

Quasiment le même jour (15 septembre 2021), la présidente de la Commission européenne, l’allemande, Ursula von der Leyen présentait devant le Parlement européen son discours sur l’état de l’Union à Strasbourg4. Centré sur la période post-Covid (l’eurocrate s’est félicitée du taux de vaccination au sein de l’Union). Le moins que l’on puisse dire est qu’elle a éprouvé maintes difficultés à donner une signification à sa « feuille de route », sorte de labyrinthe de l’Antiquité. Tout y est passé : formation professionnelle, loi sur les violences faites aux femmes, interdiction de vente de produits issus du travail forcé, mise en place d’une agence de santé destinée à se préparer aux prochaines crises sanitaire… Dans cette confusion, Ursula von der Leyen a tenté de dresser le portrait d’une Europe plus souveraine, chère à la France, à travers une industrie des semi-conducteurs pour éviter de dépendre de l’Asie. Instruite par l’expérience afghane, elle a appelé à construire une « Union de la défense » : meilleure mise en commun des informations collectées par les services de renseignement, exonération de TVA pour les matériels militaires produits en Europe, tenue d’un sommet de la défense en 2022 lors de la présidence française de l’Union… Paroles, paroles… lui ont répliqué quelques parlementaires qui attendaient des actes, des résultats. Nous sommes encore loin d’une « Commission géopolitique » qu’elle avait appelé de ses vœux au début de son mandat. Ursula von der Leyen a soigneusement évité de parler des sujets qui pouvaient interférer avec la campagne électorale en Allemagne (avenir du pacte de stabilité, dettes communes…)

Toutes ces superbes sérénades de la crème de l’eurocratie ne riment à rien tant elles sont déconnectées du monde d’aujourd’hui et des préoccupations des citoyens européens. Elles sont le symptôme du mal profond d’une construction qui tremble sur ses fondations de manière inquiétante. Manifestement, et pour la première fois, certains aspects de la présentation de Josep Borrell ne manquent pas de pertinence. Il est vrai qu’il se borne à enfoncer quelques portes ouvertes qu’il était, il y a peu encore, interdit d’entrouvrir. Pour le reste, nous sommes dans le registre de l’incantation qui a amplement démontré ses limites sur les questions de défense européenne, d’autonomie stratégique, de culture stratégique commune, de relations avec l’Alliance atlantique… À le lire entre les lignes, ce texte confirme la vacuité de la (dé)construction européenne depuis plusieurs décennies tant fait défaut « l’affectio societatis » entre les Vingt-Sept États membres et l’amer constat du Haut représentant sur le présent et le futur, faute de révolution copernicienne. Ce n’est pas encore pur demain….

Guillaume Berlat
20 septembre 2021

1 Guillaume Berlat, La leçon de diplomatie de Serguei Lavrov à Josep Borrell, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 février 2021.
2 Jean-Pierre Stroobants (propos recueillis par), « Une Europe plus forte est dans l’intérêt de l’OTAN ». Josep Borrell, haut représentant pour les affaires étrangères, plaide pour une « culture stratégique commune », Le Monde, 15 septembre 2021, p. 4.
3 Jean-Yves Berthault, Déjeuners avec les talibans. Réflexions d’un diplomate, Saint-Simon, 2021.
4 Virginie Malingre, Ursula von der Leyen tente de dessiner l’Europe de l’après-Covid. La présidente de la Commission plaide pour une autonomie renforcée de la défense, le Monde, 17 décembre 2021, p. 5.

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